‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 80 sur 117 · LE 20 JUIN H · texte numérisé non relu

LE 20 JUIN H

L'Assemblée constituante avait su se faire respecter de ses amis autant que de ses ennemis. Par là, elle domine les assemblées qui suivirent, soit qu'elle ait eu naturellement plus de hauteur, soit que les circonstances l'aient plus favorisée. Elle retint la multitude sur le seuil et ne lui permit pas de le franchir. Elle ne souffrit jamais que les armes du peuple ou du gouvernement pénétrassent dans l'enceinte des lois. Un jour seulement, le 5 octobre, l'armée de Maillard s'était montrée en face de la tribune; le lion avait osé rugir. Mirabeau se leva, et cette première clameur de la foule se tut devant lui. La Législative n'eut pas ce même bonheur.

C'est elle qui permit la première au peuple de pénétrer en tumulte dans son enceinte; une fois cette première barrière du respect foulée aux pieds, il devint impossible de la relever.

D'abord on se glisse sous l'apparence de la confiance ; puis viennent la menace, l'insulte ; enfin le jour arriva où les assemblées parurent prisonnières autant que le prince ; ce jour, la république fut perdue autant que la royauté.

Le 20 juin 1792, huit mille pétitionnaires en armes,

suivis de la masse des faubourgs, frappent à la porte de la Législative ; le marquis Saint-Huruge et Santerre marchent en tête. L'anniversaire du serment du Jeu de paume est l'occasion. Le but est d'exiger le rappel des ministres girondins, et les deux décrets sur les prêtres et le camp'de vingt mille hommes. La multitude ne voyait que le char qui portait un peuplier dont elle voulait faire un mai. Santerre, Fournier l'Américain, Rossignol, Lazowsky, Legendre, voyaient plus loin. Ils avaient le secret de cette journée et croyaient qu'il leur suffirait de faire peur. Les chefs jacobins s'abstinrent par dédafli des démonstrations vaines, ou parce que leur heure n'était pas encore venue.

L'Assemblée n'essaya point ce que pouvait sur le peuple la majesté d'une Assemblée souveraine. Elle n'eut pas un seul moment l'idée de contrarier les envahisseurs. Sans doute elle pensa que la force seule était comptée pour quelque chose, et parut consentir à ce qu'elle ne pouvait empêcher.

Ceux qui se prêtèrent avec le plus de complaisance à cette première invasion, ceux qui la conseillèrent, ce furent Vergniaud, Guadet, tous les principaux des Girondins. Ils ne songeaient pas alors qu'en ouvrant la porte au 20 juin 1792, ils préparaient contre eux le 31 mai 1793. Nulle part, dans la Révolution, l'expiation n'a été plus visible.

Les Girondins prêtent leur éloquence à la foule armée pour la faire entrer un moment plus tôt dans l'Assemblée ; ils consacrent de leur parole la première violation de la Législative. Quelques mois plus tard, cette même foule, armée de ce souvenir, reviendra à la porte de la Convention solliciter leur supplice.

Le 20 juin, il est vrai, ce ne sont que caresses des hommes en armes, défilés et baissements de piques, saluts de baïonnettes, danses et chants du Ca ira! au pied de la tribune, parades, étendards déployés des sans-culottes à la voix de Santerre et de Saint-Huruge. Mais qui peut dire véritablement si c'est là une caresse ou une menace ? Les harangues des orateurs de la foule, évidemment préparées, limées, académiques, font un contraste singulier avec le

désordre improvisé de la foule. Ces discours si étudiés montreraient à eux seuls combien les mouvements populaires qui semblaient le plus spontanés étaient prémédités de loin dans les conciliabules de quelques-uns. Le défilé au cliquetis des armes dura quatre heures, assez pour que l'Assemblée, muette spectatrice, pût comprendre que son pouvoir n'était déjà qu'un fantôme. Un autre règne que le sien venait de commencer. Pour saisir ce règne, Santerre fait retentir son terrible : « En avant! marche. » La foule, à ce commandement de marche, se réveille. Elle sort de l'Assemblée, investit les Tuileries et va assiéger le roi.

Ici commence cette nouvelle agonie, sans pouvoir mourir, de Louis XVI et de sa famille : insultes, ironie, menaces, pointes d'épées, de hallebardes dirigées contre lui, injonctions de sanctionner les. décrets suspendus par le veto, brisement des portes, canon roulé jusque dans les salles.

Au lieu de prolonger ce supplice, que n'osèrent-ils, pour en finir, lui ôter la couronne? Quel sentiment les retint? superstition, faiblesse, aveuglement, incapacité de démêler l'avenir du lendemain? Comment, au milieu de tant d'insultes, ce reste de timidité ou de peur? Qui les empêchait ce jour-là de se faire rois eux-mêmes?

Mais cela ils ne l'osèrent pas. L'idée ne leur vint pas encore de reprendre la couronne. Ils mirent sur la tête de Louis XVI et du Dauphin le bonnet rouge, et ils voulurent ainsi les sacrer de nouveau. Ce fut pour eux le dernier degré de Faudace, sans songer que de telles avanies ne pouvaient être oubliées. De quelle argile pensaient-ils que fussent faits Louis XVI et Marie-Antoinette? Comment croire que M. et madame Veto étaient des princes conciliables encore avec la Révolution? Le peuple sorti, Marie-Antoinette laissa couler les larmes qu'elle avait retenues devant lui. Larmes de haine, dit-on. Vouliezvous donc que ce fussent des larmes d'amour !

Louis XVI se refusa à aucune concession devant les piques. La multitude ne put lui arracher une seule parole de soumission. Huit mille hommes en armes amassés autour de lui, et toute l'éloquence du boucher Legendre,

soutenue de ce cortège, n'obtinrent pas une promesse ni une espérance en ce qui touchait les décrets. A ce moment on eût pu voir que la monarchie reparaîtrait debout, et que le peuple s'écoulerait comme l'onde. Jamais Louis XVI ne fut plus roi que ce jour-là.

Qui fut en réalité le vainqueur? Celui qui refusa de céder.

Et quel fut le vaincu? Le peuple, qui ne put dompter une volonté royale et n'osa pourtant se faire roi.

Telle fut cette journée du 20 juin que quelques-uns ont appelée, bien à tort, la nouvelle journée des dupes. Le roi y trouva un caractère qu'il n'avait jamais montré. Le peuple y fut téméraire d'action, timide de pensée, l'Assemblée complaisante et nulle ; journée plus fatale à la république qu'à la royauté, et où la Révolution parut avoir la force aveugle d'un élément plutôt que la puissance d'un dessein réfléchi.

Si Ton abaissa encore d'un degré la royauté, d'autre part, par ce premier essai des armes dans le sein des lois et de l'Assemblée, on frappa la république avant qu'elle ne fût née, et l'on prépara l'avortement de la Révolution. Il n'y eut plus de lieu sacré pour abriter la liberté; elle perdit ce jour-là son sanctuaire.

Sans doute, pour parler le langage convenu des historiens, la Révolution avance ; mais elle avance aussi rapidement vers sa chute que vers son triomphe ; car l'Assemblée nationale une fois ravalée sous les pieds de la foule, que restera-t-il ? La nécessité de flatter le plus audacieux, bientôt un dictateur, enfin un maître.

On a toujours dit que le plus beau spectacle est celui d'une âme qui résiste à la violence d'un monde. Qui a donné ce spectacle, si ce n'est Louis XVI, seul, sans autre abri que quatre grenadiers dans l'embrasure d'une fenêtre, tenant tête à un peuple entier prêt à l'écraser? Ou ce que nous avons répété toute notre vie de la majesté de l'âme aux prises avec le plus fort n'est qu'un mot, ou il faut savoir reconnaître que Louis XVI fut ce jour-là plus grand que ce monde déchaîné contre lui et qui ne put lui arracher un désaveu.

Qu'est-ce qui lui donna la force de résister ainsi à la violence de tout un peuple? Sa croyance. Elle lui fit un boulevard; elle l'empêcha d'accepter le décret contre les prêtres réfractaires ; par là, il se montra plus fort que ceux qui l'assaillaient, auxquels manquait encore une pensée énergique, un projet formel.

Il faut dire cependant pourquoi il ne prit pas ce jour- là une plus haute place dans l'histoire. Si Louis XVI n'eût obéi qu'à des scrupules de conscience, il eût été héroïque; mais il se mêlait à ce sentiment la crainte moins noble de tout perdre, s'il changeait de ministres, et s'il laissait entrer dans le cabinet des yeux plus clairvoyants ou moins complaisants. Sa figure en est diminuée, parce qu'il sembla craindre de s'ôter des complices.

En effet, les Prussiens allaient franchir la frontière; et la résolution de ne rien faire pour s'ôter ce dernier et suprême espoir fut aussi celle où se retrancha Louis XVI. Dans son naufrage, il tendait la main vers l'étranger. Plus il était menacé au dedans, plus il se roidissait à cette planche de salut ; toute une foule acharnée ne put lui faire •lâcher prise.

Ainsi le 20 juin trompa ses auteurs; cette journée ne servit qu'à leur rendre une autre nécessaire ; celle-ci devait être d'autant plus terrible, que la première avait été plus impuissante.

Souvent il arriva ainsi que, faute d'une vue assurée, ne sachant pa» précisément ce qu'on voulait, on employa des force* immenses pour ne produire aucun effet. Cela devait user bien vite la Révolution en usant les hommes par des mouvements disproportionnés avec le but. Jamais cette disproportion ne se vit mieux qu'au 20 juin. La Révolution y joua le tout pour le tout, sans obtenir même un changement de ministère.

Effort de géants, résultat nul. L'immense tempête ne put taire plier le faible roseau.

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