LA FAYETTE APRES LE 20 JUIN
Quand un parti ne tient plus compte des faits, il lui reste à parcourir le vaste champ des illusions, qui lui communiquent encore une force fiévreuse, après laquelle il disparaît sans s'avouer les causes de sa chute.
A cette époque des illusions, La Fayette était devenu le chef naturel et légitime des Feuillants. Toutes les fautes du parti retombent sur lui sans l'étonner ni l'ébranler; il est chargé de sauver ce qui était irrévocablement perdu. Cettorlutte avec l'impossible le trouve préparé ; il y entre avec la sécurité de la conscience la plus droite qui fut jamais*
Comme s'il eût oublié que c'est lui qui avait mis la royauté aux arrêts, il s'indigne qu'elle y ait perdu quelque chose dans le respect de tous ; il se fait le garant du prince qui ne pouvait que le renier ; et par une autre contradiction il se déchaîne (lui si calme) contre les Girondins, de tous les hommes de la Révolution les plus semblables à lui par la facilité d'espérer.
Avant le 20 juin, il écrit à la Législative une lettre sévère qui, datée de son camp, pouvait paraître une menace. Après le 20 juin, il se présente à la barre, seul, il est vrai, et se donnant comme otage. Mais au loin, derrière lui, apparaissait son armée prête à le venger.
Première intervention de l'esprit militaire dans la vie civile ; elle sera imitée par d'autres que le général La Fayette, et peut-être ceux-ci n'auront pas le même genre d'héroïsme ou de crédulité. Si jamais ils viennent sur ses traces à la barre, ils n'oublieront pas de se faire accompagner de leurs grenadiers.
Après avoir empêché l'évasion de Varennes, La Fayette fait tout ce qu'il peut pour la refaire ; il veut, mais trop tard, recommencer M. de Bouille. Son projet était d'enlever le roi, en plein jour, à la tête de ses cavaliers, de le transporter à Com^iègne, et de là au milieu de ses bataillons. Cette entreprise chimérique empruntait une force apparente de la sérénité parfaite de son auteur. 11 ne manquait à ce projet que d'être agréé par le roi ; mais le roi ne crut jamais pouvoir recouvrer sa liberté par ceux qui la lui avaient ôtée.
A la nouvelle du 10 août, La Fayette entra en révolte contre l'Assemblée législative ; il fit arrêter les commissaires par ses soldats; puis, abandonné de son armée, il dut passer la frontière. En le retenant prisonnier, les ennemis, par cette indignité, lui épargneront l'odieux de se voir confondu avec les émigrés, après avoir tout fait pour les combattre.
Voilà à quelles contradictions absolues de fortune, de projets, de volontés était réservé le dernier chef d'un parti qui, faute d'expérience, avait méconnu les premières conditions de sa durée. Au milieu de tant de changements
inconciliables, une seule chose persistait, le désir de sauver le roi malgré lui, et la liberté par le roi. Mais on ne sauve personne qui ne consente à être sauvé. Dans cette lutte ouverte contre la force des choses, La Fayette reste le héros d'un système impossible.
Toutes magnanimes qu'elles sont, ses erreurs pourtant furent funestes; car les honnêtes gens ont tort de croire que, pour réparer leurs fautes; ils n'ont qu'à recommencer en leur nom ce qu'ils ont précédemment condamné dans leurs adversaires. Le plus souvent, ils ne réussissent ainsi qu'à commettre de nouvelles fautes sans corriger les anciennes.
La Fayette, en menaçant de son armée l'ordre civil, frayait, sans le savoir, le chemin au militarisme; il attirait sur ses pas Dumouriez et de plus coupables encore. Ce qui était chevaleresque chez lui devait être usurpation chez d'autres. Presque toujours, en effet, les erreurs des honnêtes gens ouvrent la porte aux crimes des méchants.
Ainsi, sur la pente où étaient les Constitutionnels, le point d'appui qu'ils plaçaient dans le roi venant à leur manquer, ils étaient successivement emportés vers le même dénoûment, l'émigration, le pouvoir absolu.
Malgré tout, La Fayette, en dépit de tant de démentis donnés par la fortune, a conservé sa grandeur, et cela vient, sans doute, de ce qu'au milieu de passions furieuses il réserva une si large part de lui-même à la pitié. On peut être brisé, non diminué par l'amour pour les faibles. Le cœur applaudit encore ce que l'esprit condamne.
Il sera toujours beau d'être dupe de sa compassion pour les rois ou pour les peuples.
La Fayette faisait de la liberté un parti abstrait qui ne se trouvait nulle part; il trouvait des inconvénients, des folies, des crimes dans tous; et il se tenait à l'écart. C'était la chimère d'un grand cœur.
Il est des temps cruels où, pour agir, il faut fermer les yeux sur les défauts et même sur les vices de son parti. Voilà la grande différence de Carnot et de La Fayette : le premier a signé tous les décrets du Comité de salut public; le second n'a pu. rester ni l'homme de la royauté, ni
l'homme de la démocratie. Sa gloite réelle a été de conserver le sentiment inflexible du juste au plus fort de la mêlée. Mais c'est là aussi ce qui lui a lié les bras. Il rappelle à la Révolution ses premiers serments; personne ne l'écoute, il reste seul avec la conscience future du genre humain.
Entre le roi et le peuple, entre les Feuillants et les Jacobins, il joue le rôle passif du chœur dans le drame antique ; il maintient les droits de la justice; il les invoque avec courage, avec audace; mais, aussi, il n'est pas le personnage qui agit. Le drame se passe devant lui, sans qu'il trouve l'occasion d'y prendre part.
Cet honneur lui restera; dans les temps nouveaux, il donne l'idée d'une nature d'hommes que l'on n'avait pas encore vus dans notre histoire, l'humanité au-dessus de la passion politique, le respect du droit d'autrui, l'horreur de la violence, la protection du faible, le culte de la liberté jusqu'à la superstition, et dans un militaire le mépris ou l*aversion du plus fort. Aussi La Fayette semble-t-il n'être pas Français; ses traits comme son caractère sont d'une autre race.
Au contraire, Louis XI, Richelieu, les dragonnades avaient marqué la voie aux hommes de terreur. L'histoire de France ne connaît guère que des adorateurs de la force, pour qui réussir est le droit suprême. Chez eux l'humanité se tait, dès que le mot d'ordre a été donné de haut. A ce point de vue, les hommes les plus nouveaux par leurs systèmes ont été souvent, par leur tempérament, des hommes anciens. Tel ligueur annonce de loin Robespierre. Nos croisades à l'intérieur, dans le Languedoc, avaient montré le 1793 du moyen âge. Montfort prépare Saint-Just. Personne, dans notre histoire, n'a montré la voie de douceur et de liberté pour tous à La Fayette ; si bien que n'ayant pas eu de modèle, il n'a pas eu d'imitateur.