‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 83 sur 117 · LOUIS XVI ET LE ROI PETION · texte numérisé non relu

LOUIS XVI ET LE ROI PETION

Que restait-il à faire à Louis XVI ? et quel prince à sa place eût employé moins de dissimulation et de ruse ? Il ne sut pas tout accorder pour tout reprendre.

Il laissait voir ses répugnances, ses haines; il gardait un ministère odieux, et il attendit qu'on le lui arrachât. Il se perdit, le 12 juillet, en consentant à la suspension de Pétion, le roi du moment; lorsqu'il le rétablit le lendemain, ce fut pour se donner non un rival, mais un maître.

Ainsi les ruses de Louis XVI, ses négociations secrètes nous semblent aujourd'hui la bonne foi elle-même,- en comparaison de ce que l'expérience nous a appris. Mais la longue habitude d'un pouvoir sans contrôle l'empêchait de se contraindre dans ses mépris et ses aversions. Qui pouvait-il abuser lorsque par ses paroles, par ses actes, par ses familiers il trahissait à chaque moment sa pensée secrète, assez dissimulé pour paraître odieux, trop peu pour se sauver?

Il est bien évident aujourd'hui, aux plus simples, que Louis XVI eût dû ne pas résister ouvertement et en face, mais lâcher la bride, soutenir Pétion et Manuel contre le département, prendre les ministres girondins qu'on lui imposait, les caresser en public, les détruire en dessous, se refaire une sorte de popularité éphémère parces concessions d'un moment, gagner ainsi le mois d'août et de septembre, dont il avait besoin pour tendre la main aux Prussiens et écraser la Révolution adulée et endormie. Il avait connu, dès le 28 juillet, le manifeste du duc de Brunswick; il fallait donc à tout prix lui donner le temps d'arriver.

C'était là assurément l'unique chance de salut pour Louis XVI; au lieu que par sa franche et honnête résis-

tance, il ne pouvait manquer de déchaîner le peuple contre lui. Ces deux mois si précieux, qu'il eût pu gagner encore peut-être sur la Révolution, il les perdit par sa faute, par un reste de sincérité, en se démasquant trop tôt, une première fois, le 16 juin, par le renvoi des Girondins, et une seconde, en juillet, par le refus de les reprendre.

La reine avait beau répéter : « Ce qu'il y aurait de mieux pour nous serait de passer ces huit semaines dans une tour. » Le roi ne sut pas ou ne voulut pas élever autour de lui cet édifice de mensonge, sans y laisser de brèche ouverte; et ce manque de calcul, cette franchise de haine, le ruinèrent absolument et sans ressources. Car la Révolution était trop près, et l'étranger trop loin.

En dépit de nos accusations, Louis XVI restera pour la postérité de la race des débonnaires.

En juin, il s'était laissé imposer le bonnet rouge; nous savons aujourd'hui qu'il eût dû le prendre et s'en couronner lui-même. Voilà ce qu'eût fait un homme de nos jours. Louis XVI ne put ni dompter le peuple, ni l'endormir. Pour sauver sa couronne, il aurait eu besoin des qualités par lesquelles on usurpe; et celles-ci, formées de petitesses. manquent presque toujours à un prince de vieille lignée, accoutumé à se faire obéir sans avoir besoin de mentir.

Il est possible qu'un prince tel que Tibère, ou César Borgia, ou le Prince de Machiavel, eût réussi à amuser, dans l'été de 1*792, la Révolution, et en la gagnant de vitesse, fût parvenu à saisir l'occasion au moins de lui échapper.

Mais Louis XVI était l'homme qui ressemblait le moins à ces modèles. Quand il essaya de prendre leur chemin, son naturel le ramena dans une voie opposée. Ce qu'il acquit de dissimulation fut entièrement gâté par ce qui lui resta de franchise; et ses vices empruntés lui nuisirent presque autant que son honnêteté naturelle.

Un prince de la race de ceux que je viens de nommer n'eût pas manqué, à la première sommation de la force, de courtiser le roi Pétion, de courir au-devant des fédérés de Barbaroux, de livrer en pâture à la foule les prêtres réfractaires, sur lesquels s'amassait alors la colère publique. Par

là, il eût détourné de lui la haine, en l'attirant sur ses fidèles, sur ses amis, sur ceux dont il partageait toutes les pensées ; et, tandis qu'il eût donné ainsi en proie ses partisans les plus chers aux passions ameutées, il eût pu se dérober ou même trouver le moyen de se retourner contre ses adversaires.

Mais l'obstination que Louis XVI mit dans les derniers mois qui lui restaient, ne peut être trop remarquée ; car elle contraste avec les incertitudes qui ont précédé.

Bans les idées de morale qui ont prévalu de nos temps, non sur les lèvres, mais dans les cœurs, il est certain que Louis XVI commit la faute impardonnable à nos yeux de n'avoir ni su ni voulu se départir en public du fond même de ses convictions. Quand déjà il n'était plus roi, il resta homme; il ne sut pas signer la déportation de ses fidèles et se sauver à leurs dépens. Le vieil honneur, ou, si l'on veut, l'attachement à ce qu'il tenait pour sacré, le livra désarmé; il sembla, dans les mois de juin, de juillet, provoquer la Révolution.

S'il avait, selon nos vues actuelles, dépouillé toute nature morale, il est difficile de croire qu'il n'eût pas réussi à tromper une partie au moins du peuple, et à diminuer ainsi ses ennemis. Qui l'empêchait, à l'avènement de la Législative, de se proclamer le roi jacobin ou du moins girondin? Et qui peut dire quel eût été l'effet de cette hardie imposture? Mais ce degré de scélératesse que lui avait conseillé Mirabeau n'était malheureusement pas de son temps, encore moins de son humeur; ce doit être là son excuse. Ce qui nous semble tout simple aujourd'hui lui eût paru en 1792 l'excès de la bassesse. L'idée ne lui en vint même pas. La journée du 20 juin avait laissé en lui une élévation morale qu'il garda jusqu'à la fin et qui le livra, les mains liées, à la Révolution. L'homme grandit, le chrétien se montra, et le prince fut perdu.

Pendant tout cet intervalle de juin et de juillet 1792, la colère de la nation monte, le prince reste inébranlable. Comment concilier cette inflexibilité avec cette faiblesse? Le cri de déchéance s'élève de toutes parts, et Louis XVI, seul, semble ne pas l'entendre. Plus j'étudie son caractère,

plus je vois que si la nature lui avait donné une volonté incertaine, l'éducation lui avait imposé des principes immuables; et ceux-ci lui communiquèrent leur force de résistance; à la fin, il trouva l'espèce de force qui est le refuge des faibles, l'inertie. Il attendit ainsi que le 10 août vînt frapper à la porte.

Aujourd'hui nous avons sous les yeux les lettres, les brefs par lesquels Pie VI ne cessait d'agir sur le roi. Cette voix du pape qui, au milieu des bouleversements de tous genres, se faisait l'écho du temps des Mérovingiens, arrivait secrètement à l'oreille de Louis XVI, et couvrait pour lui tous les bruits. Il se sentait adossé à la papauté; elle le bouleversait et le fortifiait en même temps.

Enfin il se trompa comme l'Europe sur l'effet de l'invasion de la France par la coalition de la Prusse et de l'Autriche. Il crut que les Français céderaient à la menace, les jugeant par les souvenirs du règne de Louis XV. De leur côté, les révolutionnaires devaient faire une faute du même genre, lorsqu'ils crurent que le supplice du roi épouvanterait et désarmerait l'Europe. Des deux côtés, on se trompa sur la puissance de la peur.

C'est ici que les conseils de scélératesse donnés par Mirabeau eussent pu être appliqués, quoique bien tard, avec quelque chance de succès.

Car il a été établi plus haut que la Eévolution ne devait pas être vaincue, à ciel ouvert, par des armes loyales. Mais il n'est pas également démontré que les perfidies, les noirceurs, les trahisons soutenues d'une activité incessante et d'un visage, accoutumé à tous les genres de masque, n'eussent pu donner le change à des hommes nouveaux et détourner un moment le cours des choses. Ce rôle était trop i)( \ uu pour Louis XVI; il ne put y entrer.

Suivez-le de p^ès pendant les derniers mois où il lui reste une om l>re de liberté. Il laisse jour par jour s'amasser le danger, sans rien faire pour le diminuer. Au contraire, il fait tout pour l'accroître; et c'est lui qui rend le 10 août inévitable. Las de ses propres hésitations, il se résout à ne plus rien tenter. Se sentant menacé partout, il se renferme dans une immobilité complète.

Ainsi le roi se manque à lui-même ; il est temps de voir si le peuple sera plus avisé.

LE 10 AOUT. — -r LA COMMUNE INSURRECTIONNELLE.

Qu'est-ce que le 10 août 1792? C'est la journée où éclate dans le peuple la conviction que Louis XVI doit cesser de régner ou l'indépendance nationale périr. On a vu combien cette pensée avait été lente à se former. Enfin la lumière s'est faite. La Législative, en proclamant, le 11 juillet, « la patrie en danger », a déchaîné les imaginations. Chacun cherche autour de soi un ennemi. Brunswick, par son manifeste connu le 28 ou le 29, achève d'ouvrir les yeux de ceux qui auraient voulu douter encore. 0 donne un corps aux spectres qui obsèdent les esprits.

On tourna ses regards vers cette armée menaçante des Prussiens dont les étapes étaient comptées; et pour s'y opposer, que trouvait-on? Un roi complice qui mettait son salut dans la défaite de la France. Les plus inconnus, les plus misérables, ceux qui tiennent le plus à la patrie parce qu'ils ne possèdent pas d'autre bien, sentent qu'il n'y a plus un moment à perdre pour mettre le gouvernement en d'autres mains; ils prennent sur eux la tâche dont les chefs s'effrayaient.

Ce fut la journée de l'instinct, celle où parut le mieux la force qui éclate dans la foule, quand tous les moyens politiques ont été épuisés. Voilà pourquoi il est si difficile de découvrir ce que firent les chefs. Où était Robespierre? Les recherches les plus patientes n'ont pu retrouver ses traces. Il douta du succès et refusa d'entrer dans un projet dont il ne prévoyait que désastre.

Il en fut de même de Pétion, le maire de Paris. Personne ne désirait plus que lui le triomphe de l'insurrection, personne n'en doutait davantage. Le 3 août, il avait apporté

à l'Assemblée législative la demande de la déchéance du roi, au nom de quarante-sept sections de Paris. Malgré cette quasi-unanimité, l'Assemblée hésite à faire le dernier pas. L'image de la royauté, à la veille de périr, semble se réveiller. Ce n'était plus qu'une ombre, elle imposait encore.

Presque tous lui croyaient, et elle-même se croyait des forces qui n'étaient nulle part. Il s'agissait de frapper un dernier coup sur un fantôme armé de mille ans de souvenirs ; nul ne se sentait le cœur de l'achever.

Merlin de Thionville, Bazire, Chabot, aiguillonnent vainement l'Assemblée ; elle écoute et refuse de décider. Les Jacobins s'excitent par des paroles, ils ajournent les actes. Chacun voit qu'il s'agit d'une heure décisive, et ceux que l'on avait coutume de suivre trouvent de nouvelles raisons de temporiser; ou, s'ils tentent quelque mouvement, ils reviennent aussitôt sur leurs pas. Les jours se passent en de vains essais d'insurrection que la crainte réciproque empêche à la fois de faire éclater ou d'étouffer en germe. Le lendemain de l'arrivée des fédérés de Marseille, Barbaroux a projeté d'investir, à leur tête, les Tuileries ; il veut menacer, non frapper, comme si, lorsqu'on déchaîne les éléments, on était sûr de les retenir à son gré. Au reste cette menace, il n'a pu l'exercer, dit-il, par la faute de Santerre, qui a vainement promis le faubourg Saint-Antoine. Le 5, la section Mauconseil a résolu de marcher et de mettre Santerre à sa tête. Santerre se déclare malade. Le 6, c'est le tour des sectionnaires des Gobelins. Eux aussi avaient décidé de donner le signal, ils s'étaient ravisés.

Ainsi, les Jacobins eux-mêmes manquent d'audace, à cet instant suprême. La cour, s'il faut lui laisser ce nom, commence à espérer que tant de fausses entreprises lasseront leurs auteurs; ou, s'ils osent attaquer, c'est à elle, sans doute, que restera la victoire décisive.

Qui mit un terme à ces irrésolutions? Qui raffermit les volontés? Qui fixa le jour, l'heure et donna une seule âme à la foule? Je veux bien croire que Danton ne faillit pas à lui-même, à pareil moment, et qu'il mit dans la balance Je

poids de ses colères. Pourtant, quand je le vois dans la nuit du 10 août si peu empressé jusqu'à minuit, se laisser harceler et presque enlever par les impatients, et. après de courtes absences, rentrer, se coucher et dormir, j'ai peine à reconnaître en lui l'activité d'un chef qui a tous les fils dans sa main. Il paraît céder au torrent plutôt que commander: à moins que l'on n'aime mieux reconnaître dans ce sommeil tranquille la confiance d'un chef qui, ayant tout préparé, se repose d'avance dans la victoire.

Une seule chose est certaine. Vers minuit, par des rues séparées, et de tous les points de Paris, arrivent à l'Hôtel de Ville quatre-vingt-deux hommes , presque tous inconnus. A ce nom, déjà redoutable, commissaires des sections, les factionnaires les laissent entrer; ils venaient d'être élus, à cette heure tardive, précipitamment, par vingt-six sections de Paris. On dit que dans plusieurs des quartiers, ils n'avaient été choisis que par un petit nombre et au dernier moment; ce qui confirme que les résolutions les plus audacieuses se prennent dans la nuit, et n'appartiennent jamais qu'à quelques-uns.

C'étaient des hommes de toutes professions, artisans, gens de loi, scribes, marchands; parmi eux ne se trouvait aucun des personnages qui ont laissé un nom dans la Révolution, si ce n'est peut-être Hébert, Léonard Bourdon et Rossignol; presque tous ne devaient avoir que cette heure nocturne de vie politique.

Que venaient-ils faire? Ils avaient accepté ou ils s'étaient donné le mandat d'exécuter la chose la plus téméraire de la Révolution. Les pouvoirs qu'ils avaient reçus à la hâte se réduisaient, la plupart, à ces mots : « Sauvez la patrie ! » Mais comment, où, de quels périls, par quels moyens? c'est ce que personne ne disait. Ils se réunissent sous le prétexte de correspondre avec leurs sections ; en réalité, leur mission est d'expulser la municipalité et d-e la remplacer. Malgré la violence de leurs passions, ils mirent à exécuter ce projet plus de patience et de dissimulation soutenue qu'on ne serait tenté de le croire.

Au lieu de se découvrir, dès l'abord, ils commencent par s'établir tranquillement dans une chambre voisine de celle

où siège le conseil légal de la commune. Pendant plusieurs heures, ils gardent l'apparence de l'obéissance, communiquant à l'amiable avec ce conseil qu'ils sont chargés de dissiper. Vers minuit le tocsin se fait entendre au milieu de la ville, d'abord timide, incertain, souvent interrompu, et bientôt plus hardi; les églises les plus éloignées le répètent. L'audace des envahisseurs de l'Hôtel de Ville s'en augmente. A chaque tintement nouveau, la contenance des municipaux baisse; leur nombre diminue; ceux qui restent sur leur siège inclinent peu à peu vers plusieurs des résolutions des insurgés.

Jamais ne s'étaient montrées si près Tune de l'autre la légalité et la révolte, séparées seulement par l'épaisseur d'une muraille. Le besoin de dissimuler disparaissait à chaque nouvelle du soulèvement des sections de Saint- Antoine, du faubourg Saint-Marceau, et des fédérés de Marseille.

Cependant, les quatre-vingt-deux se continrent encore, et par cette prudence ils se servirent des magistrats légaux pour en tirer des ordres, des arrêtés qui ne leur furent jamais refusés. Par là, ils trouvent le moyen de commander, sous un autre nom, aux troupes du Château, de s'en faire obéir et de désorganiser la défense. Un poste d'artillerie avait été placé au pont Neuf pour empêcher la jonction de l'insurrection des deux rives de la Seine; ils demandent que ce poste soit éloigné. La commune légale en donne Tordre, et il est signé du nom du secrétaire-greffier, Royer-Collard.

Un point important était de s'emparer de la personne du •commandant en chef de la garde nationale, Mandat; il commandait aux Tuileries. Le conseil légal tend, malgré lui, cette embûche : il donne à Mandat l'ordre de se rendre à l'Hôtel de Ville. En recevant cette dépêche de l'autorité régulière, Mandat n'avait aucun motif de soupçon. Il obéit avec répugnance. Arrivé à l'Hôtel de Ville, les magistrats le reçoivent, et, après quelques mots échangés, le renvoient aux Tuileries, près du roi. Mais alors des inconnus l'entraînent dans la salle voisine, où il se trouve devant la commune insurrectionnelle, qui se démasque. Les quatre-

vingt-deux lui enjoignent de signer l'ordre de retirer la moitié des troupes du Château; il s'y refuse héroïquement. Au même instant, des officiers livrent la lettre par laquelle il a ordonné d'attaquer les colonnes du faubourg Saint- Antoine par derrière. C'était deux fois la mort pour Mandat. Conduit dans la prison de l'Hôtel de Ville, on l'en arrache pour le traîner à celle de l'Abbaye. Il descendait les degrés de l'Hôtel de Ville, quand un homme lui brise la tête d'un coup de pistolet. Santerre est nommé à sa place commandant général de la garde nationale.

Après s'être fait livrer le général, la commune insurrectionnelle juge quïl est inutile de se contenir davantage. Elle a obtenu des magistrats au-delà de ce qu'elle a espéré ; le moment est venu de parler et de commander en son nom. Les quatre-vingt-deux font irruption dans la salle du conseil; ils lui signifient sa suspension, et prennent les sièges, vides la plupart, et que personne ne songe à disputer. Exemple singulier de circonspection dans la violence, et de patience dans la révolte !

Tous concourent, même les serviteurs du roi, à livrer la royauté; que lui restait-il à espérer, quand on voit dans cette nuit le théoricien futur de la monarchie, Royer- Collard, signer lui-même presque tous les arrêtés, dont le moindre perdait la couronne?

Pétion, l'insurrection dans le cœur, partagé entre ses devoirs de maire de Paris et ses vœux pour les révolutionnaires, eût voulu disparaître pendant le temps de la lutte. Il avait, lui-même, donné aux insurgés l'idée ambiguë de le tenir prisonnier dans son hôtel, pour lui ôter toute occasion d'agir. Mais, dans les premières heures, ce projet n'avait pu être exécuté. Il avait conservé, en dépit de lui, une liberté dont il craignait d'user dans un sens ou dans un autre; et il ne savait comment perdre, sans être aperçu, ces heures où allait se décider le sort du roi et de la Révolution.

Pétion croit d'abord plus sage de se rapprocher de celui qui, à ce moment, lui semble le plus fort. Vers dix heures du soir, il se rend aux Tuileries, se montre au roi, et lui parle pour constater sa présence. « Il paraît, dit le roi,

qu'il y a beaucoup de mouvement. — Oui, répond Pétion, la fermentation est grande... » Et il s'éloigne.

Les regards le perçaient de tous côtés ; il s'y dérobe. Descendu dans le jardin, il s'y promène jusqu'à l'approche du jour, écoutant le tocsin, le rappel, la générale, cherchant et se faisant, lui maire de Paris, la solitude au milieu de la ville soulevée. Et dans une situation si étrange, il se montrait calme et presque impassible. De quelque côté que tournât la fortune, il se croyait sans reproche, parce qu'il manquait à ses amis aussi bien qu'à ses ennemis.

Quand le jour commença à paraître, sa contenance devint plus difficile ; il se remit à marcher à grands pas sous les arbres des allées, qui le couvraient mal contre les soupçons du Château. Il eût voulu s'échapper, surtout depuis que le tocsin, toujours croissant, l'avertissait que la victoire pourrait bien rester aux sections. Mais les sentinelles le repoussent des portes. Dans cette anxiété, sûr de trouver la mort s'il rentre au Château, c'est lui qui inspire à la Législative l'ordre de le mander à la barre. Elle l'envoie chercher par un huissier, accompagné de deux porte-flambeaux. Pétion se voit délivré ; il traverse l'Assemblée, et réussit enfin à se faire consigner chez lui par les sections. Ce dénoûment, but de toutes ses pensées, il se hâta de le publier avec un étonnement joué, qui, à la distance où nous, sommes, paraît le comble du comique, mêlé à la tragédie nocturne dont le dernier acte allait s'achever.

Avec plus de dignité, l'Assemblée législative parut de même attendre les événements que recelait la nuit. Soixante membres, à peine, s'étaient réunis au premier tocsin.

Ce groupe augmenta peu à peu sans aller jusqu'à deux cents. Pour remplir les heures sans pencher d'aucun côté, l'Assemblée profite de ce qu'elle n'est pas en nombre et écarte toute délibération sur la situation présente. Elle se fait lire, durant de longues heures, d'anciens rapports sur « les dettes arriérées des ci-devant provinces, sur les dégrèvements demandés par les départements ». Les députés semblent seuls être sourds au milieu des préparatifs de combat qui se font autour d'eux. Masque d'indifférence

sous lequel les assemblées se plaisent à cacher leurs plus profondes alarmes.

Lorsque des émissaires apportèrent des nouvelles, on les entendit d'abord, sans marquer aucune faveur à l'insurrection. Au contraire, ce fut la commune légale qui eut les honneurs de la séance. Cette disposition allait bientôt changer. La longue séance permanente du 9 au 10 devait finir par glorifier tout ce qui a été renié ou condamné à la première heure.

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