‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 84 sur 117 · ATTAQUE DU CHATEAU · texte numérisé non relu

ATTAQUE DU CHATEAU

Au Château, la cour espère vaincre; c'est l'avis de Pétion. Elle compte sur les dispositions militaires de Mandat, sans savoir encore qu'il a été massacré. Comme toujours, il arriva, dans cette nuit, qu'après de premières alarmes, on se rassura par le calme trompeur qui pèse sur une grande ville là où le danger n'est pas encore concentré-, puis on s'entretint dans cette sécurité, parle petit nombre des gens du peuple qui se montraient au Carrousel, par le silence de la nuit, par les ténèbres, par les intermittences du tocsin; car il avait été interrompu plusieurs fois aux Quinze-Vingts; et les gens de cour ne manquaient pas de dire que « le tocsin ne rendait pas ». Sans doute, c'était la preuve du découragement des insurgés, qui, encore une fois, au moment d'agir, renonçaient à leur entreprise. Le roi se couche; il dort du même sommeil que Danton.

La reine veille. Elle se sent entourée de ses fidèles gentilshommes. A travers la nuit, voyant les cours pleines de bataillons, elle en grossit le nombre au gré de ses désirs. Comment se persuader, en comptant ses forces, que ce soit sa dernière nuit de royauté? Les ombres épaisses du Château projetées au loin l'empêchent de discerner la conte-

nance diverse des troupes. Elle leur suppose à toutes le même enthousiasme pour sa cause. La nuit lui cache la répugnance des canonniers et d'une grande partie de la garde nationale, leur sombre humeur, leurs rires, leurs regarda menaçants, leurs scrupules ou même leur impatience de défection. C'étaient des armes; et cela semblait suffire.

Mais sitôt que le jour parut, cette assurance tomba. Après s'être fié toute la nuit aux forces dont on se croyait protégé, on s'abandonne dès qu'on les voit si faibles, si incertaines ou si hostiles. L'espérance s'enfuit avec les ténèbres. Une huée monte du fond du jardin. C'est une partie de la garde nationale, qui escorte de ses clameurs le roi, o\ans la revue qu'il vient de tenter au jour naissant. Cette revue fut le dernier espoir. Le roi rentre essoufflé,, non troublé, tant ses oreilles étaient accoutumées depuis longtemps aux outrages. Quoique son visage ne montrât rien de ce qu'il éprouvait, ceux qui le virent alors eurent le pressentiment que tout était fini. Les ministres désespèrent; le procureur-syndic, Rœderer, ne songe plus qu'à trouver un refuge; la reine ne cache pas ses larmes; et c'est le moment où la lutte suprême va s'engager.

Déjà, aux Champs-Elysées, Théroigne de Méricourt a dit-on , versé le premier sang. En rencontrant le journaliste Suleau, le souvenir des outrages qu'elle en a reçus s'est réveillé; elle n'a pu ajourner sa vengeance. La tète de Suleau et celles de deux de ses compagnons, portées sur des piques, s'avancent au-devant de l'insurrection, pour la hâter au premier rayon du jour.

Il était déjà trop tard pour combattre. Mettez à la place de Louis XVI le caractère le plus trempé de l'histoire, il eût réussi tout au plus à périr dans la mêlée. Pour qu'un caractère puisse se montrer avec éclat, il faut encore qu'il trouve quelque part un point solide où appuyer son levier. Sans cela, il est suspendu dans lo vide; et le fort et le faible sont aussi impuissants l'un que l'autre quand leur heure est venue. Napoléon, après Waterloo, n'a pas montré plus de résolution que Louis XVI dans la matinée du 10 août.

Les sections insurgées commencent enfin à s'ébranler. Elles avaient employé presque toute une nuit à se réunir, s'entendre, s'exciter, reconnaître les passages. Nulle difficulté, aucun obstacle. Depuis que les postes avancés placés par Mandat ont été renvoyés par l'ordre de la commune royaliste, la route est ouverte jusqu'aux Tuileries. Craignant néanmoins des embuscades, les rassemblements du faubourg Saint-Antoine et les fédérés, partis des Cordeliers, marchent avec une certaine précaution. Ils ne commencent à déboucher que vers sept heures.

A mesure qu'ils avancent, le tocsin de toutes les églises les appelle de ses longs tintements obstinés sur les deux rives de la Seine. Santerre s'arrête de sa personne, assez inconsidérément à l'Hôtel de Ville, en grand et sage capitaine qui veut une réserve. Moins prudent et mieux avisé, Westermann prend la tête avec les Marseillais. Il fait la jonction par le pont Neuf avec les vingt mille hommes des faubourgs. La résistance ne se trouvant nulle part, l'audace s'accroît à chaque pas. Les premiers qui atteignent le Carrousel se précipitent contre les portes et les ébranlent sous les piques et sous les baïonnettes, comme s'ils eussent décidé d'emporter le Château par la seule menace.

A ce bruit de marée montante, une partie des défenseurs du Château, à qui cette longue nuit avait porté conseil, se demandent si l'on veut qu'ils tournent leurs armes contre leurs chefs; ils ont reconnu leurs amis; ils n'engageront pas le combat contre eux. En vain le procureur-syndic, Rœderer, leur répond qu'il s'agit seulement de se tenir sur la défensive et de repousser la force par la force ; les canon niers s'insurgent; joignant l'action à la parole, ils déchargent la gueule de leurs canons, et versent sur le pavé la poudre et les boulets. En même temps, des assaillants escaladent les murs, d'où ils appellent le peuple, et ils tendent les mains aux premiers rangs de la garde nationale pour fraterniser.

Il n'y a plus à la cour un moment à perdre pour mourir avec héroïsme, ou pour fuir si l'on tient à la vie. Rœderer court aux Tuileries; il dit au roi ce qu'il a vu, qu'il ne reste plus qu'à chercher un refuge, et que ce refuge ne peut être

que dans l'Assemblée. A ce mot d'Assemblée, si odieux, le roi et la reine tressaillent. Pourquoi leur proposer de les livrer à leurs plus grands ennemis; et que gagneront-ils d'échapper à la foule pour aller se jeter dans les bras de ses chefs clandestins?

Les clameurs qui s'élèvent au loin et le silence qui les suit, plus menaçant que les cris, et de nouveau la rumeur d'un océan qui roule et qui s'approche, ne permettaient pas de délibérer plus longtemps. Le roi était assis, il écoutait le bruit des pas. Il se lève : « Marchons! » dit-il, entraîné plus que persuadé. La reine, Madame Elisabeth, les deux enfants royaux le suivent entre deux haies de gardes nationaux. Louis XVI paraissait indifférent, à ce moment suprême. Pourtant, par un reste d'instinct, il prend le bonnet d'un grenadier et le coiffe de son chapeau royal. Le Dauphin jouait dans le jardin avec les feuilles qui jonchaient les allées. « Les feuilles sont tombées de bonne heure, cette année, » dit Louis XVI, pendant que de tous côtés sortait le rugissement de la foule, à mesure qu'on approche de l'Assemblée. Le péril est d'atteindre ce seuil; car il faut traverser, sur la terrasse des Feuillants, une multitude en armes, décidée à ôter au roi ce refuge. Et pourtant, qu'est-ce que cet abri, si ce n'est une prison et ia mort?^

Des municipaux, des huissiers, des gardes, parviennent à faire entrer vivants Louis XVI et sa famille dans ce sépulcre d'où ils ne doivent plus sortir.

Un grenadier prend dans ses bras le Dauphin et le dépose sur le bureau. Le roi s'assied à côté du président : « Je viens, dit-il avec noblesse, pour épargner à la nation un grand crime. » Et comme, en ce péril imminent, il se trouve des hommes pour songer à l'étiquette qui empêche l'Assemblée de délibérer en présence du roi, sans dcute pour éviter la séduction de la grandeur et l'éblouissement de la couronne, on confine le roi et les siens dans l'étroite loge du Zogographe. Par une subtilité singulière, qui concilie l'étiquette avec l'humanité, on enlève la cloison grillée qui sépare de l'Assemblée la famille royale, pour qu'elle puisse, au besoin, se dérober parmi les députés. De là,

comme d'une loge de théâtre, Louis XVI et la reine yont assister, immobiles et muets, au spectacle de leur anéantissement et de celui de leur race. Le rideau ne fait que se lever.

Une fusillade éclate; les canons y répondent; ils semblent tournés contre l'Assemblée. Tous les regards s'arrêtent sur le roi; les députés se lèvent et jurent de mourir à leur banc. Cependant l'inertie de l'Assemblée à cette dernière heure est lamentable ; elle semble attendre ce que lui apportera le plus fort. Des adresses, des mots, des mentions honorables pour le vainqueur, quel qu'il soit; pas un acte.

Que s'était-il passé? Après la retraite du roi, les bataillons de la garde nationale, croyant que la fidélité ne les obligeait pas de garder plus longtemps un palais vide, s'étaient dispersés. Une centaine d'hommes seulement sont restés à leur poste. Mais les sept cent cinquante Suisses, retenus par le devoir militaire, ne veulent céder la place que sur un commandement exprès du roi: et cet ordre ne vient pas, soit que le temps ait manqué, soit qu'il reste à Louis XVI une dernière espérance que le peuple n'engagera pas la lutte, ou qu'il sera facilement dispersé par une troupe disciplinée.

Il est dix heures; le faubourg Saint- Antoine ne fait qu'arriver, tant il a été lent et circonspect dans sa marche. Une porte s'ouvre. Les assaillants pénètrent dans les cours; les Suisses se retirent dans le Château. Du haut des fenêtres ils font des signes de paix et jettent des paquets de cartouches. Pendant trois quarts d'heure se prolongent les pourparlers entre les sectionnaires et les soldats. Si le peuple eût été réellement commandé, rien n'eût semblé plus inutile que l'attaque du Château. Les défenseurs étaient réduits à un millier d'hommes, investis de toutes parts, et les vides murailles n'enfermaient plus la royauté. Que n'a-t-on profité de ces trois quarts d'heure pour communiquer avec l'Assemblée? Mais le peuple croit que sa victoire est nulle tant qu'il reste en face de lui un groupe armé debout, même inoffensif. Un mot de l'Assemblée eût fait tomber les armes des mains des Suisses. La patience manque à la foule; elle aime mieux les leur arracher.

Westermann, à ïa tête des fédérés marseillais, s'engage sous le péristyle. Les soldats suisses se rangent en étages sur le grand escalier. Il les harangue en allemand; il les adjure de se rendre. Les officiers résistent; le point d'honneur les oblige d'attendre la volonté du roi, et elle n'est pas encore connue. Un feu plongeant part de chaque degré de l'escalier. Les premiers rangs de la foule sont renversés, les fédérés rejetés dans la cour. Les Suisses les y poursuivent; mais les canonniers des faubourgs ouvrant à leur tour le feu, les défenseurs du Château se replient de nou « veau dans l'intérieur des salles. Alors chaque fenêtre devient un créneau ; les assaillants s'abritent dans l'angje des maisons du Carrousel. Une fusillade de tirailleurs s'engage, plus bruyante que meurtrière. D'intervalle en intervalle, les Suisses tentent une sortie : ils sont repoussés par la mitraille, et le feu de tirailleurs recommence.

Tout à coup la fusillade cesse du côté du Château, mais seulement après deux heures d'un combat sans résultat. L'ordre du roi, apporté par M. d'Hervilly,' est enfin arrivé. Les Suisses se retirent, en bon ordre, en deux colonnes. L'une se réfugie sous la protection de l'Assemblée, qui l'abrite dans l'église des Feuillants ; la seconde tente de se retirer par la grande allée, vers le pont Tournant et les Champs-Elysées.

Assaillie de tous côtés, en queue, en flanc, par une nuée de tirailleurs, cette colonne est presque écharpée avant d'atteindre la place Louis XV. Là les gendarmes à cheval font une charge sur elle et l'achèvent. Tout ce qui s'est caché dans le Château est massacré; le peuple, alors, ne savait point pardonner. Cinq cents Suisses furent tués sur sept cent cinquante; les assaillants n'eurent, dit-on, que cent morts et soixante blessés. Mais dans les premiers temps, on enfla le nombre de leurs morts jusqu'à cinq mille; Pétion le réduisait déjà à quinze cents. La journée eut de si immenses suites, que l'on crut longtemps l'avoir achetée par des milliers de vies.

Restait à ôter à Louis XVI son simulacre de couronne. L'Assemblée n'ose pas encore prononcer le mot de déchéance, elle le dissimule sous celui de suspension du pou-

voir exécutif; on s'inquiète de chercher un gouverneur pour le Dauphin ; était-ce pour rajeunir la couronne sur la tête d'un enfant? Aucun des degrés de la chute ne fut épargné à Louis XVI. On trouva le secret de lui rendre et de lui ôter tour à tour l'espérance. Jamais roi ne fut si lentement détrôné, et ne savoura mieux sa défaite.

Le Christ avait eu soif, et il avait bu sur la croix. Ce fut un crime nouveau pour Louis XVI de laisser voir qu'il avait faim et soif, dans cette première captivité de quarante-huit heures, sous les yeux de la foule. Il mangea; c'est ce qui lui a été le moins pardonné. Enfin, après la levée de la séance, il est enfermé, lui et les siens, dans quatre cellules du couvent des Feuillants. On eût dit que déjà il était mis en chapelle. Il put, du moins, s'y dérober à la curiosité publique.

Le surlendemain, le palais du Luxembourg, qu'on lui avait assigné pour prison, ne paraissant pas assez sûr, Louis XVI est conduit en voiture dans la tour du Temple. Devant lui, pendant le trajet, se trouvait ce même Pétion qui rappelait le retour de Varennes. Le vieux donjon des Templiers s'ouvre; le roi y entre; la reine, en le suivant, se redit à elle-même : « Tout périt avec nous. »

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