‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 85 sur 117 · CHANGEMENT DANS LE TEMPÉRAMENT DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DANS LE TEMPÉRAMENT DE LA RÉVOLUTION

Vergniaud propose une Convention nationale. En effet, la Législative n'avait plus rien à faire. Elle avait été frappée autant que la royauté au 10 août ; passive au milieu de ''événement, elle ne pouvait gouverner la Révolution, et le peuple lui parlait en maître. Elle avait accoutumé de délibérer au milieu des huées. Après avoir perdu l'estime au 20 juin, elle perdit au 10 août l'autorité, ne sachant ni

empêcher, ni agir, ni commander; même au moment où elle détrôna un roi, elle parut obéir.

Il ne lui restait qu'à se donner des successeurs. Sa dernière époque ne fut plus qu'une longue et muette soumission aux volontés des orateurs des clubs. La tribune se tait ; c'est la place publique qui parle : elle gourmande, accuse, règne. Vergniaud se tait devant Gonchon.

Quand je vois les orateurs des députations le prendre de si haut à la barre et régenter avec tant d'orgueil les assemblées muettes et complaintes, je voudrais savoir ce qu'ils sont devenus quelques années après- Mais ils font un si grand silence dès que le despotisme apparaît, ils rentrent si complaisamment, si profondément dans le néant, que j'ai peine à retrouver leurs traces. Je craindrais, en cherchant davantage, de les découvrir parmi les petits employés de l'Empire.

C'est bien assez de voir Huguenin, l'indomptable président de la Commune insurrectionnelle, si vite apprivoisé, solliciter et obtenir une place de commis aux barrières, sitôt que le pouvoir absolu reparut après le 18 brumaire. Le terrible Santerre devient le plus doux des hommes dès qu'il est rente par le premier consul. A peine Bourdon de l'Oise, Albitte, ces hommes de fer, ont senti la verge, les voilà les plus souples des fonctionnaires de l'Empire. Le grand preneur de rois. Drouet, trône alors dans la sous-préfecture de Sainte-Menehould. Si quelqu'un eût invoqué près d'eux la fidélité aux souvenirs, s'il eût rappelé l'ancien serment, il leur eût semblé, comme cela arrive d'ordinaire chez nous après tout changement, un insensé. Du moins Rossignol, déporté par le premier consul dans les mers d'Afrique, put, en passant, léguer sa haine et sa vengeance au roc de Sainte-Hélène.

Napoléon a raconté qu'il était, le 10 août, dans une boutique du Carrousel, d'où il assista à la prise du Château. S'il eut alors un pressentiment, il dut sourire du chaos qu'il allait si aisément faire rentrer dans ses vieilles limites. Que de fureurs pour aboutir sitôt à l'ancienne obéissance!

Au reste, de toutes les journées de la Révolution, c'est

celle qui sortit le mieux et le plus nécessairement de la force des choses. Le roi la fit par son accord avec la coalition, par son obstination dans son veto et par son inertie, l'Assemblée par son impuissance, le peuple par l'instinct du salut, tous par leur résolution de ne rien céder.

Comme dans toutes les journées de ce genre, le peu de décision dans la défense précipita la victoire des sections. Au moment du combat, il n'y avait guère parmi les assaillants que trois mille hommes; après le succès, ce fut un peuple immense. Des poignées d'hommes décidaient de tout. Plus tard, quand cette tête fut détruite, il resta, comme par le passé, une nation étonnée de ce qu'elle avait fait, prête à renier ses guides.

L'âme vivante de la Révolution était dans un petit nombre; voilà pourquoi la nation s'en est Si vite lassée. Elle suivait les audaces de quelques-uns, passive encore jusque dans ses plus fières révoltes.

Les Girondins triomphent en apparence. Roland, Servan, Clavière, reviennent au ministère; avec eux entre Danton par la brèche des Tuileries; et là où était Danton pâlissaient tous les autres.

Le lendemain, les plus hardis, Bourdon de l'Oise, Rebecqui, Barère, parlent d'expulser le roi ou de le faire juger par une Convention avec l'appel au peuple; il fallait encore bien des jours avant que quelqu'un osât affronter l'idée du supplice d'un roi.

Cette date est un des plus grands changements dans le tempérament de la Révolution. La Commune se lève à mesure que la royauté tombe ; le pouvoir qui disparaît des Tuileries se retranche à l'Hôtel de Ville.

Les Jacobins font bien plus ce jour-là qu'emprisonner le roi', ils deviennent les maîtres de Paris, c'est-à-dire les rois de la Révolution. Dès lors, tout se fit par eux; bientôt la Convention se trouvera à leurs pieds.

La veille, la France se croyait encore royaliste; le lendemain , elle se trouva sans monarchie , plutôt que républicaine.

Depuis le 20 juin, la royauté n'était plus qu'un mot; mais, pour la plupart des hommes, les mots sont plus

puissants que la réalité. Quand le nom sacré disparut, les uns crurent avoir tout perdu, les autres tout gagné. Il n'y eut plus de limites ni dans la crainte, ni dans l'espérance. Chaque homme se trouva jeté hors de luimême.

Des horizons nouveaux, infinis, s'ouvrirent à la douleur, à la joie, au deuil, au désir, à l'épouvante. Chacun se fit sa chimère de désolation ou de félicité. L'àme humaine franchit toutes les bornes connues; c'est là le monde dans lequel on entre depuis le 10 août.

Robespierre, resté invisible, ne se montra que le 12. Marat aussi sortit de son souterrain. Comme il avait eu peur, ses fureurs s'en augmentèrent; il ne devait se rassurer que par les tueries de septembre.

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