MASSACRES DE SEPTEMBRE
La Commune, sortie de la nuit du 10 août, avait commandé pendant le combat; elle s'attribuait, non sans raison, la victoire. Les quatre-vingt-deux inconnus qui, la veille, avaient envahi l'Hôtel de Ville, se sentaient les vrais souverains légitimes du moment; ils étaient décidés à prolonger cette heure tant que la force leur resterait. Déjà ils croyaient, à leur tour, que leur règne était le salut, de tous. Tallien avait remplacé Royer-Collard.
Supposez dans Paris des traditions municipales semblables à celles de Flandre ou seulement d'Italie, on eût connu des règles, des bornes; mais ce pouvoir nouveau des quatre-vingt-deux, sans passé, sans souvenir, surgi, disaient-ils, de la nécessité, étonné de son triomphe, que de raisons d'enivrement et bientôt de délire! A peine la royauté est-elle tombée, ceux qui la remplacent pour un jour héritent de ses traditions de domination absolue. Déjà
Huguenin, Rossignol, le cordonnier Simon, ne peuvent supporter le contrôle de l'Assemblée nationale; ils succèdent à Louis XVI dans son aversion pour elle.
La Législative retrouva pourtant un moment de fierté; elle refusa de se démettre entièrement devant la municipalité insurrectionnelle et l'ajourna au 30 août en la soumettant à de nouvelles élections. Les Girondins eurent cette audace; ils devaient apprendre combien il en coûte cher de soumettre à la loi commune les victorieux du jour.
En effet, pour la première fois, le succès du 10 août n'avait pas apaisé les vainqueurs. On exagérait le nombre des morts; dès le lendemain, il n'est plus question que de vengeance. Ce cri retentit partout dans les clubs, Robespierre le porte dans l'Assemblée; Marat reprend sa prédication de carnage. L'otage que l'on tenait dans ses mains, au Temple, ne servit en rien à rassurer les haines. Puis vinrent les nouvelles de la prise de Longwy, de l'investissement de Verdun, de l'approche des Prussiens. On y ajoutait déjà d'avance la reddition de Verdun. L'horreur de l'oppression, la haine, la peur, le soupçon, la férocité qui était encore au fond de quelques âmes, éclatent à la fois. Le nom de la Saint-Barthélémy est prononcé; le tempérament s'en retrouve chez plusieurs.
Le 29 août 1792, tout Paris devient subitement muet comme une ville morte d'Orient. Chaque maison est fouillée par les agents de la Commune. Ils en arrachent trois mille suspects dont ils encombrent les prisons. Le lendemain, cet enlèvement d'hommes continue. Vers le soir, Paris est rendu à la vie. Après cette première épouvante, la ville respire ; le fléau est passé. Ces emprisonnements se firentils avec la préméditation de ce qui allait suivre? La Commune, en arrêtant les suspects, savait-elle déjà, à cette heure, où elle les conduisait? Rien ne le démontre. Dans tous les cas, un homme seul eut cette longue conception du coup d'État de septembre! Un seul le vit, un seul l'annonça, le prépara de loin : c'est Marat.
Il est bien certain que lorsqu'il eut dans ses mains cette vaste proie de trois à quatre mille prisonniers, prêtres insermentés, familiers de la cour, suspects de toute sorte,
il tressaillit de joie. Le plan de carnage qu'il avait dans l'esprit et qu'il refaisait jour et nuit lui parut à moitié réalisé. Il poussait depuis le commencement à l'établissement d'un « tribun militaire » , c'est-à-dire à un empire, mais à un empire de meurtre. Sa conception infernale achève de se fixer; l'occasion était venue, il fit tout pour la saisir. Ce n'était pas une barbarie imprévue, aveugle; c'était une barbarie lentement méditée , curieusement étudiée par un esprit de sang. Aussi ne devait-elle ressembler à rien de ce qui s'était vu jusque-là dans l'histoire. Marat recueille, en septembre, ce qu'il sème depuis trois ans.
Comme dans tous les grands crimes d'État, on répandit le bruit que ceux qu'on voulait assassiner étaient pris en flagrant délit de complot, et qu'il fallait frapper pour ne pas être frappé soi-même. Cette fable ancienne, toujours nouvelle, fut acceptée. Assurément, le comble de l'absurde était d'imaginer que quelques milliers de prêtres ou de courtisans, enfermés dans les prisons, pussent, à un moment donné, se déchaîner sur Paris, s'en emparer, en égorger les habitants ! mais plus la chose était absurde, plus elle se répandit facilement. C'est là un lieu commun dans notre histoire, qui, répété au seizième, au dix-septième, au dix-neuvième siècle, trouvera toujours les imaginations dociles, quand elles auront été préparées par un peu de terreur. •
Les massacres de septembre sont une idée de Marat; ces journées gardèrent jusqu'au bout la trace de leur auteur. On devait y voir ce mélange de panique et de fureur, de crédulité et de prétention aux coups d'État, de férocité et de moquerie, de sophisme dans l'extermination, dcsécurité dans le délire, en un mot, cet appel au crime au nom du droit, qui est tout Marat. Il trouve des agents, il leur impose son esprit. La face et la main de Marat sont restées empreintes dans le suaire de septembre.
Mais cette idée qui fut celle d'un seul homme, comment a-t-elle pu se réaliser? Par la contagion de la démence. Les membres de la Commune se firent les plagiaires de Marat: ils eurent peur, s'ils ne le suivaient, de ne pas être
de grands politiques à la hauteur du moment. Cette crainte a perdu presque tous les hommes qui vivent de popularité, toujours prêts à aller jusqu'au délire plutôt que de paraître au-dessous de leur rival. Longtemps Marat était resté seul, inaccessible. Maintenant une foule d'hommes aspiraient à sa gloire ; parvenus en une seule nuit au pouvoir, ils brûlaient clu désir de montrer qu'ils en étaient dignes, en ne reculant devant aucun genre de barbaries. Ils cédèrent au défi que leur jetait perpétuellement Marat, au reproche qu'il leur faisait d'être faibles, modérés, incapables d'un coup d'État. Entrés une fois dans le tourbillon, devenus les élèves, les instruments du maître, possédés de son esprit, ne s'appartenant plus, ils espérèrent l'outre-passer, et crurent, en deux ou trois journées de sang, atteindre ou dépasser sa renommée. Billaud-Varen nés fut de ce nombre. Chez d'autres le vertige naquit du pouvoir absolu si rapidement acquis. Ils prirent l'atrocité pour le signe de la force.
Danton aussi se soumit à Marat; car, on a beau dire que Ton trouve partout l'influence de Danton dans les journées de septembre; le vrai est qu'il n'a nulle part l'initiative de la conception. Il obéit, il sert, il ferme honteusement les veux, il laisse couler et tarirle sang. II en garde aux mains une tache éternelle; mais ce n'est pas sa pensée qui s'exécute. Il a peur, lui aussi, de n'être plus le grand tribun, Y Atlas de la Révolution, si quelqu'un le dépasse un seul moment en audace. Il suit misérablement et de loin. Il n'est pas le souverain, ni môme le courtisan de ces journées, il n'en est que l'esclave; un autre que lui règne et se délecte dans cet enfer.
Au moment où le signal va être donné par le canon d'alarme et par le tocsin de Bonne-Nouvelle, Danton se réfugie au Champ de Mars, parmi les volontaires qui courent aux armées. Il se cache sous les drapeaux. Il fuit les meurtres auxquels il prête son nom et son autorité. Présent et absent, il a beau fuir; il ne se dérobera pas à l'avenir.
Tel autre, par exemple, Sergent, membre du comité de surveillance, montre mieux encore cette émulation du
FIN DE LA ItOYAUTÉ 307
faible pour atteindre à l'atroce. On trouve son nom dans toutes ces journées, et il a passé le reste de sa vie à les maudire. Ceux qui Font connu me racontent qu'il ne pouvait en entendre le nom sans pâlir et trembler. Lui aussi avait été esclave de Marat; et il le détestait à proportion qu'il lui avait mieux obéi.
Ainsi préparés, les massacres s'exécutent administrativement. Ce fut partout la même discipline dans le carnage. Le 2 septembre, les quatre voitures, remplies de prêtres, parties de la mairie et laissées tout ouvertes, servirent à allécher les égorgeurs. Quand ce premier sang- fut versé, la soif s'alluma. Les portes des prisons s'ouvrent d'ellesmêmes» Nul besoin de les forcer. Les guichetiers avertis s'empressent; ils allument des torches, ils conduisent euxmêmes une poignée de meurtriers; ceux-ci se jettent sur les prisonniers qu'ils rencontrent d'abord. Cela fut accordé à la première fureur, à l'Abbaye et aux Carmes. Mais presque aussitôt un simulacre de tribunal se forme aux vestibules des prisons; les registres d'écrou sont apportés. Un homme en écharpe préside: il se trouve autour de lui des inconnus qui se disent les juges. Maillard, de Versailles, reparaît pour présider à l'Abbaye. Les prisonniers sont amenés, l'un après l'autre, escortés par des gardes. Ils comparaissent un moment ; les tueurs, les bras retroussés, à côté des juges, attendent, pressent la sentence. Sur un signe de M. le président, suivi de ces mots : « A la Force ou à l'Abbaye, » Le prisonnier est livré aux égorgeurs qui s'entassent à la porte. Il se croit sauvé, il tombe massacré.
D'abord ils tuèrent d'un seul coup de sabre, de coutelas, de pique ou de bûche; puis ils voulurent savourer le meurtre, et il y eut, entre les bourreaux et les victimes, une certaine émulation. Les premiers cherchaient les moyens de tuer lentement et de faire sentir la mort; les autres cherchaient, par l'exemple, les moyens de s'attirer la mort la plus rapide.
Cependant on avait apporté des bancs pour assister en spectateurs au carnage. Quand la fatigue commença, les meurtriers se reposèrent. Ils eurent faim ; ils mangèrent
tranquillement. Ils se tirent fournir du vin qu'ils burent avec sobriété, craignant par-dessus tout de ne pouvoir 'continuer leur tâche. Le nom qu'ils se donnaient était celui d'ouvriers, et ils savaient le compte des victimes qu'ils avaient à livrer. La fureur ne les empêchait pas de penser au salaire, quand ils auraient fourni l'ouvrage.
De temps en temps, saisis de scrupules, ils allaient demander à l'autorité la permission de prendre les souliers de ceux qu'ils avaient tués; l'autorité ne manquait pas de la leur accorder, comme la chose la plus juste. Car à deux pas des égorgeurs, au milieu de la vapeur du sang, siégeaient quelquefois des administrateurs; ils continuaient imperturbablement à expédier les affaires civiles dans ces bureaux d'égorgements.
L'ouvrage avançait; mais les cours regorgeaient de sang; il importuna les travailleurs. On amassa de la paille dont on fit une litière pour une nouvelle couche de cadavres. Au milieu de ces boucheries de chair humaine, les massacreurs se donnèrent quelquefois la joie de la clémence. Alors, celui qui recevait sa grâce était emporté au milieu des acclamations. Deux jeunes filles, mademoiselle de Sombreuil et mademoiselle Cazotte, désarmèrent les bourreaux et sauvèrent leurs pères, la première en buvant un verre de sang. Mais après un instant de pitié, la rage reparaissait; les tueurs étaient plus avides de meurtres, dès qu'ils avaient pardonné.
Tels furent les massacres, à l'Abbaye, aux Carmes, à la Force, à la Conciergerie, àBicêtre, dans les huit prisons de Paris. Après ce que l'on pouvait encore appeler la surprise delà première heure, ils recommencent le lendemain avec plus de sécurité, puis le surlendemain, pendant quatre jours. Ou plutôt il n'y eut aucun intervalle ; la seule différence du jour à la nuit, c'est qu'on illuminait les cours pendant la nuit, pour voir clair dans cet abattoir. Car jamais les égorgeurs ne cherchèrent à se cacher dans les ténèbres; au contraire, ils allumaient des lampions près des cadavres, pour que l'on vît à la fois l'ouvrage et l'ouvrier.
Chose lamentable ! dans cette durée de quatre jours et de quatre nuits, pas une résolution de l'Assemblée législative.
pas un commandement, pas tin seul décret, excepté pour l'abbé Sicard, après quarante-huit heures de supplications et d'agonie. Encore ce décret fut-il retenu longtemps et annulé par la Commune. Pour unique secours, qu'étaient-ce que les douze commissaires qui ne furent pas même renouvelés? Ils n'atteignirent pas le seuil de l'Abbaye, et ne servirent qu'à autoriser la peur. Car si l'Assemblée tremblait, qui pouvait ne pas trembler? Elle sembla vouloir se couvrir, bien plutôt que porter un secours efficace. Pendant ce temps, les discours, les discussions, les votes continuaient sur d'autres sujets, et l'on passait à Y ordre dujour. En quelques moments, on parut s'être fait au carnage. Tant de bouches éloquentes se turent. La pitié ne trouva pas une parole. C'est seulement le 16, dix jours après, que Vergniaud se hasarde à parler. Depuis ce temps, la Législative n'est plus qu'un parlement qui enregistre les volontés souveraines de la Commune.
Aussi les meurtres ne cessèrent-ils que par la lassitude des égorgeurs, parle vide des prisons, ou parce que la Commune jugea qu'elle s'était fait assez craindre. Elle avait donné le signal des massacres, elle se montra encore plus puissante en les faisant cesser.
Les uns portent le nombre- des tués à mille, les autres à treize cents. Parmi les hommes qui venaient de se baigner dans le sang de ces prêtres, combien devaient, peu d'années après, plier le genou à Notre-Dame, aux fêtes du concordat et du sacre l