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POURQUOI PARIS RESTA INERTE

Ne dites pas que Paris fut complice ; c'est bien assez qu'il soit resté inerte *. La raison de l'apathie de

1. Ce n'est pas la fureur contre les Prussiens qui seule explique cette inertie. Car la fureur pousse à l'action. D'ailleurs, la part que l'approche

huit cent mille hommes pendant les égorgements est encore à montrer. Elle ne peut se trouver qu'en allant au fond des choses.

Pour glacer la pitié, il avait suffi que les massacres eussent une apparence de coup d'État. Les tueurs, tranquillement assis à la porte des greffes, et jouant leurs rôles déjuges, les municipaux qui venaient inspecter l'ouvrage, les écharpes mêlées à la tuerie, les assassins qui travaillaient à la corvée des meurtres et gagnaient leur journée, cette assurance dans le sang, tout cela donnait l'idée d'une mesure administrative, exécutée au nom de l'autorité. Il n'en fallut pas davantage pour ôter aux meilleurs la pensée de s'opposer à un carnage officiel. Les assassins ne furent qu'une poignée, tout le reste trembla.

Ceci tient à une cause qui reparaît souvent dans la Révolution. Quand la peur entrait dans les âmes, alors, sous la France nouvelle, reparaissait aussitôt le tempérament de l'ancienne France, sourd aux cris des victimes, passif à toutes les fureurs, pourvu qu'elles parussent ordonnées par un pouvoir que l'on savait résolu, et dont on connaissait la force pour l'avoir éprouvée. Les Français, sous l'ancien régime, étaient restés patients aux iniquités qui avaient frappé leurs yeux. « Laissez passer la justice du roi! «Ace mot, les fronts se courbaient; les plus gens de bien gardaient le silence, ou peut-être ils approuvaient ; cela avait duré des siècles.

Lorsqu'au 2 septembre, au tocsin des églises, au retentissement du canon d'alarme, la crainte envahit les cœurs, elle engendra la même insensibilité aux maux d'autrui. On n'avait plus affaire au roi, mais toujours à l'autorité; et ici l'on sentait vaguement la présence d'un pouvoir nouveau, la Commune, qui avait montré sa force au 10 août, et qui la montrait plus formidable encore dans la justice administrative du 2 septembre. A la seule pensée que l'autorité

des ennemis eut aux journées de septembre a été marquée page 252, et elle est de nouveau rappelée pages 268 et 269. Ceux qui pensent, comme moi, que les massacres ont été une calamité pour la Révolution, n'ont aucun intérêt à les pallier.

avait la haute main dans les massacres, ils changeaient de nom. Les tueurs n'étaient plus que des agents; les plus fiers courages tombaient. L'ancien homme reparaissait avec l'ancienne crainte de l'officiel. On n'allait pas du premier coup jusqu'à l'assentiment, il est vrai; mais les cœurs devenaient de pierre et l'on suspendait son jugement. Bourgeois, ouvriers, peuple, se tenaient cois dans leurs maisons, attendant, comme leurs ancêtres, que la justice de la Commune eût passé.

Si vous aviez pu entrer dans ces maisons, vous eussiez trouvé des hommes silencieux, hagards, suspendus entre des objets opposés d'épouvante. Les plus hardis se communiquaient à voix basse ce qu'ils entrevoyaient dans leur stupeur. On avait vu le procureur général syndic Manuel, et, dans son habit noisette, le membre du conseil général Billaud-Varennes, commander à la porte de l'Abbaye; tous deux avaient l'écharpe municipale. « C'était donc la Commune qui avait pris les devants! Sans doute, pour agir ainsi, elle avait ses raisons. Manuel, Billaud-Varennes, c'étaient là des hommes honorables! c'étaient des administrateurs instruits, intègres, dignes de toute confiance ; le plus sûr était de soumettre son jugement au leur. Et pourquoi avait-on des autorités, si ce n'est pour s'en rapporter à elles dans les cas les plus graves? Qui sait à quels dangers on allait succomber sans la vigilance de ces magistrats! Qu'on se tînt seulement en repos! Les gens tranquilles n'avaient jamais rien à craindre; pourquoi se mêler de ce qui ne les regarde pas? C'était aux ambitieux et aux méchants d'avoir peur. Les prisons en regorgeaient. Ils allaient se jeter sur Paris et tout mettre à feu et à sang, quand ils avaient été découverts parles autorités. Il fallait pourtant bien sauver la nation ; on ne pouvait laisser périr le peuple sans prendre des mesures. »

Voilà ce qui se disait en d'autres termes, les 2, 3, 4 et 5 septembre 1*792, quand on osait parler. Car c'est là ce que l'on a entendu, à toutes les époques de notre histoire, lorsque la force ou la ruse a pris la place de la justice. Et, si quelqu'un poussait l'humanité jusqu'à exciter les officiers de la garde nationale à secourir ceux qu'on égorgeait, la

réponse était toujours la même : « Nous n'avons pas d'ordre. » Ils n'avaient pas d'ordre d'arrêter la main des égorgeurs; fidèles à la consigne, ils restaient immobiles, l'arme au pied, laissant passer des rivières de sang; et ils terminaient leurs rapports par ces mots : « Rien de nouveau. »

Voilà comment Paris resta sourd, pendant cinq jours, aux cris de mort des victimes, aux hurlements des meurtriers. Huit cent mille hommes se bouchèrent les oreilles pour ne rien entendre. L'âme de Marat plana cinq jours sur Paris, et Paris sembla ne pas s'en apercevoir. Je l'ai dit, la peur avait ramené l'ancienne servilité ; la servilité, comme toujours, étouffa la pitié.

Les jours suivants, la Commune, par son comité de surveillance, engage les proyinces à suivre l'exemple de Paris, et à répéter l'acte sauveur. Danton laisse partir cette invitation au carnage, sous le sceau du ministre de la justice. Les massacres se répètent en province, à Reims, à Meaux, par imitation. A Versailles, les prisonniers ramenés d'Orléans sont égorgés jusqu'au dernier. Mais comme les municipalités de province ne présidaient pas à ces massacres, ils ne ressemblèrent à ceux de Paris que par l'atrocité. Point de simulacre dejustice, point de salaire réclamé, point de sécurité dans le carnage ; mais ce qui se voit au milieu de toutes les barbaries, la fureur, la hâte, la précipitation chez les assassins, et aussi, çà et là, la pitié et le courage impuissants dans les autorités.

La liberté, enfin conquise, eût pu seule apaiser et racheter les victimes de septembre. Au contraire, ces terribles plaies saignent encore ; combien de temps suflSra-t-il de les étaler au jour pour faire reculer l'avenir?

Ce qui effraye presque autant que les meurtres, c'est la complaisance qu'ils trouvèrent dans la conscience publique, tant que la force les protégea. Il se passa plusieurs mois avant que quelqu'un osât donner leur nom aux massacres ; les plus audacieux les appelaient les événements ou les expéditions de septembre. Quand on cessa de les approuver, le silence, l'oubli les couvrirent. Enfin vint la critique détournée, timide, et cela parut longtemps le comble de la

vertu. La conscience humaine est plus fragile qu'on ne pense; tant que les forfaits sont les plus forts, elle disparaît et fait la morte.

Ces massacres mirent une rivière de sang entre les Girondins et les Montagnards; les premiers en firent contre les seconds une accusation perpétuelle, d'où la réconciliation fut impossible. Une fatalité s'attacha aux uns et aux autres, soit qu'ils eussent commis le crime, soit qu'ils l'eussent laissé commettre. Ce fut la robe rouge de Nessus. aux flancs du peuple-Hercule.

Il est difficile à un pouvoir qui usurpe de ne pas se couvrir de quelque grand coup sanglant ; le coup d'État de septembre assure l'obéissance à la Commune pour dix-huit mois.

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