La Seconde Conférence de Brest-Lttovsk
La délégation du igouverneineiit des commissaires du peuple est partie pour le front. Elle comprend six membres des Soviets, dont Joffe, président; Kamenef-Rosenfeld, plus un matelot, un soldat et un ouvrier. Ces trois derniers joueront le rôle du chœur de la démocratie, et par eux le prolétariat russe s^assoira en personne, et non par représentants, à la tablfe princièrè de Léopold de Bavière,
Scène merveilleuse, que n*en suis- je le témoin! Matelot, isoldat, ouvrier, je voudrais vous suivre. J'aimerais entendre yos voix dans cette conférence auguste de la paix. Mais, peutêtre, n'oserez-vous pas parler? Avez-vous seulement le vocabulaire nécessaire? 11 ne s'agit pas ici d'une réunion publique. Et puis les regards glacés de tous ces officiers alleuiaDds couverts de décorations! Ces regards directs, hautains, comme ils sont gênants I Enfin I vous aurez quelques bonnes heures, «car le train spécial qui vous amènera de Dvinsjt à Brest-Litovsk, le ir«in où vous aurez chacun votre
coiijpé de première classe et des draps de lit bien 'blancs (enlevez vos bottes, camarades!) ce train, si je ne me trompe pas, aura un wâgon-restaurant et une cave bien garnie et, sans doute, de la vraie fine Champagne de France. Ah ! que vous dormirez bien, après un souper prolongé, que vous dormirez agréablement avec de beauK rêves dorés comme n'en ont pas les rois (rhabitude, rhabitude qui émousse tout) dans le train spécial qui vous conduira au grand quartier général du commandant en chef des troupes allemandes.
Pendant que nos gens filent, Trotski et Lénine publient un appel aux soldats allemands, où ils les adjurent, aui nom du socialisme, d'assurer une paix démocratique immédiate. Ils parlent de K. Liebknecht, qui est en prison, d'Adler qui y est aussi. Ils finissent par le cri de : « Vive là Révolution sociale internationale! »
Trotski et Lénine croient-ils sérieusement que la délégation russe va se trouver en face de socialistes allemands à Brest-Litov^k? Qui espèrént-ils tromper ici? Ils veulent la paix et
la traitent avec les représentants de Sa Majesté Tempereur d'Allemagne. Penseijt-ils faciliter les transactions de paix par un appel à la révolution? Ils sont dans les mains de TAUemagne impérialiste. Qu'ils prennent garde à ne pas irriter leur maître redoutable.
Six officiers d'étatnmajor du ministère de la Guerre et trois officiers d'état-major de la Marine accompaiginent la délégation à titre technique.
2i NOVJk DECEMBRE.
Krylenko, généralissime, a pris la Stafka, centre de contre-révolution, où résidait Fexgénéral en chef Dôukhonîne, où siégeait It comité des déléjgués des armées, où il y avait des bataillons de choc, et des Saint-Georges. Il n'y a pas eu de bataille. Des discours ont remplacé les balles; cela, à la mode russe. On s'est rendu à la première harangue. Il n'y a pas eu de sang versé, sairf , toutefois, celui du igénéral Doukhonine.
Il a été massacré dans des conditions particulièrement ignobles, cela aussi à la mode de
la révolution russe, à la mode de Wiborg. Il s'était rendu, et était gardé dans le train qui devait remmener à Petrograd, par des marine de V Aurore. Je note en passant qu'on trouve des marins partout en Russiç aujourd'hui, sauf, sans doute, dans la flotte. Ils sont à Petrograd, à Moscou, à Kiev, à Brest-Litovsk. Ils marchent contre Ealedine. Ce sont des marins de terre ferme. Une foule de soldats et de marins se rassembla exigeant que le général lui soit livré pour être jugé (1) sur-le-champ.
Krylenko assure qu'il s'interposa et risqua sa vie pour le défendre. Le fait est que Krylenko est en bonne santé et que le général Doukhonine fut à la lettre déchiqueté en petits morceaux par ces brutes.
Les chefs des missions militaires alliées ont quitté la Stafka pour ne pas entrer en rapports officiels avec le Krylenko. Ils sont partis «pour le Sud, à Kiev, sans doute. Mais on est sans nouvelles.
Les gardes rouges et les marins (toujours!)
ont envahi la Douma de ville et l'ont dispersée à la force des baïonnettes.
Je ne sais pourquoi» un mot spirituel du prince Napoléon me revient à la mémoire : « On peut faire beaucoup de choses avec les baïonnettes, sauf s'asseoir dessus ».
Le général Kornilof s'est enfui de Buikhof, à temps, pour éviter aux massacreurs de Doukhonine la peine d'un nouveau lynchage.
Ce que l'on rapporte sur cette évasion est fort amusant. J'ai raconté comment le^général était gardé par de fidèles Turcomans. Leur commandant, le lieutenant-*colonel Ergard, vit arriver, il y a trois jours, un officier d'étalmajor qui lui remit un pli officiel. Ce pli était signé du procureur Chablovski, président de la Commission d'enquête dans l'affaire Kornilof, et enjoignait à Ergard de mettre en liberté ses prisonniers. Ergard conçut des doutes sur Tauthenticité du document et voulut téléphoner à la Stafka. Le fil était coupé, la Stafka étant assiégée. Cependant le bruit de la libération
prochaine de Kprnilof s'était répandu dans la ville. Les Turcomans qui adorent « leur »
général exigeaient sa mise en liberté immédiate. Ils le libérèrent et, devant le gymnase de filles où il était enfermé, les quatre cents Tur- <^omans s'alignèrent à la parade; le général les passa en revue et les Turcomans le nommèrent leur chef. Kornilof libéra alors les autres prisonniers, les généraux Denikine, Orlof , Vannoski, en tout une vingtaine de personnes. Des chevaux étaient prêts. Le brillant étatmajor se mit en tête des quatre cents Turcomans et la petite troupe partit dans la nuit, prenant la direction du Sud.
Il y a un millier de kilomètres à travers pays de Bykhof à Novotcherkask. Voilà un beau roman d'aventures qui commence !
On s'imagine Fémoî à Smolny. Kornilof en liberté! Kornilof dans le Don, avec Kaledine, Alexief, Savinkof ! La résistance dans le Sud prend de la force. Sur les rives du Don sont les plus grands noms de Russie et Kornilof est un bon général!
n N0r./5 DECEMBRE.
Aucunes nouvelles des pourparlers d'armistice. Pourtant, on nous avait promis que -nous serions tenus au courant de la discussion heure par heure. Que se passe-t-il! On assure que Smolny est nerveux.
3i N0V./6 DECEMBRE.
Nous savons tout, ou presque tout. La mauvaise humeur de Smolny s'explique. La première entrevue a abouti à un échec. La délégation n'a pas pu conclure l'armistice. Une nouvelle entrevue est fixée au 28 nov./lO décembre.
Voici les détails de l'affaire où la démocratie maximaliste a si^i sa première défaite.
Mais d'abord représentons-nous les héros de la scène qui s'est déroulée à Brest-Litovsk, au G. Q. G. du front austro-allemand oriental.
Voici d'abord les délégués russes maximalistes et communistes qui, par un coup heureux du sort, sont les maîtres précaires du plus grand empire du monde et du plus arriéré; une pe^
tîte bande d'agitateurs pâles. sorTîs depuis peu de prison ou d'exil, gens sans passé, sans racines dans leur pays, internationalistes qui ont dépensé leur activité en discussions théoriques et stériles, hommes qui se grisent de leurs paroles et de ce qu'ils croient être leurs idées, sans contact avec la réalité, sans expérience des affaires et de la vie, avides de prêcher leur évangile communiste. En face d'eux, rasés, bien nourris, sanglés dans leurs uniformes, couverts de décorations, des officiers prussiens, représentant la caste la plus fermée, la plus traditionnelle, la plus hiérarchique du monde, hommes qui ne connaissent que la force et qui sont insensibles à la dialectique marxiste. Ils pensent l'épée à la main.
Au premier choc, ils mettent en déroute les rêveurs de Petrograd. Brouillons et agités à l'ordinaire, ceux-ci ouvrent la discussion en parlant de la paix démocratique qu'ils veulent sur les bases trop connues. Les Allemands répondent qu'ils sont des officiers et qu'ils n'ont qu'à discuter «un armistice militaire et ses conditions techniques. Les délégués russes se
replient en désordre sur leur seconde ligne de bataille. Ils énoncent leurs conditions d'armls* tice :
1*» Evacuation par les Allemands des îles du golfe de (Riga;
2^ Engagement que prendront les ennemis de ne transporter, pendant la durée de l'armistice, aucunes- troupes du front oriental sur le front occidental.
Le général Hoffman répond avec hauteur qu'une telle proposition ne peut s'adresser qu'à une nation vaincue. L'Allemagne n'est pas ici en position de puissance battue, mais de pays victorieux.
Les Russes parlent d'armistice général sur tous les fronts.
Les Allemands opposent qu'ils ne voient en face d'eux que des Russes, que les représentants des alliés sont absents et qu'ils ne traiteront de Farmistice que sur le front oriental.
A leur tour, ils indiquent leurs conditions.
Quelles sont-elles? On ne nous le dit pas. On n'ose pas nous le dire. Nous savons seulement que les Allemands veulent un armistice de
quatorze jours, au lieu des trois mois demandés par Trotski. Ils consentent à vingt-huit jours avec prolongement possible. Ils refusent de se rendre à Pskov pour la seconde entrevue qui aura lieu le 28 nov./lO décembre.
Et, la délégation russe battue rentre à Petrograd chercher un réconfort et des instructions.
Smolny n'est pas content. Smolny déclare que les alliés qui font grève aux pourparlers d'armistice ne pourront pas se plaindre si leurs intérêts ne sont pas suffisamment défendus ( !) La manœuvre de Smolny est visible. Il veut rendre les alliés responsables. Il excite la colère de sa clientèle contre eux. Ainsi pourra-t-il plus facilement accepter la paix réparée à laquelle il marche, après avoir promis une paix universelle.
Les espoirs des Soviets de faire une propagande pacifiste et maximaliste dans les rangs de Tarmée allemande échouent. La convention fixe que, pendant les pourparlers et l'armistice, il n'y aura pas de fraternisation sur le front, et que les vols d'avions sont interdits au-dessus des lignes ennemies. Comoient fera-
t-on passer les appels de Lénine et de Trotski? Ainsi toute communication est coupée entre rivan russe et le Hans allemand. La Pravda est en colère et s'adresse aux peuples allemand et autrichien. Mais la voix de la Pravda se perd dans les immensités russes et n'arrive ni sur les bords de la Sprée, ni sur ceux du Danube.
Dès aujourd'hui, nous pouvons dire, que nous sommes loin de la paix démocratique universelle promise au monde entier par les meneurs de la démocratie russe, de la paix imposée aux gouvernements impérialistes par les prolétaires soulevés. La paix, si paix il y a, sera une paix séparée, honteuse, que dictera TAUemagne, glaive au ipoing, à la Russie tombée dans la boue.
On ne parle que de l'interruption des pourparlers. On raconte mille choses. On assure que les propositions posées par l'Allemagne pour la conclusion de l'armistice ont consterné
les déléigués russes. Les Allemands auraient
demandé raccupation de Petrograd, assurant une complète liberté individuelle à chacun, et la convocation de la Constituante dont les travaux ne seraient en aucun cas troublés.
Où est la vérité? Smolny^ui a publié les traités secrets, Smolny qui a promis de tout dire ne dit rien. Mais la vérité^ nous la saurons tout de même.
En attendant, Trotski publie une note aux ambassadeurs pour les sommer de répondre par oui ou par non à la question : « Voulez^ vous prendre part à la prochaine conférence d'armistice? »
il finit par demander aux alliés de ipublier leurs buts de guerre.
jChose étrange, la note est sur un ton modéré. Elle ne contient pas de menaces. A la lîre, on comprend retendue de la déception qu*a causée à iSmolny l'échec de la première conférence.
WS DECEMBRE.
On communique les détails de Tannistice provisoire conclu jusqu'à la seconde confé-
rence, finalement fixée au» 4/17 décembre. Les délégués russes qui ont subi un écbec essaient de sauver la face par des explications embarrassées. Ils disent, « qu'ils ont compris très nettement que les délégués allemands étaient placés dans une situation les contraignant au maximum de concessions et qu'ils sentaient clairement que, s'ils repoussaient les justes prétentions de la Russie révolutionnaire, ils soulèveraient, du même coup, un flot d'indignation en Allemagne... II doit apparaître clairement aux impérialistes allemands que la Russie révolutionnaire, en présentant ces conditions, s'appuie surtout dans ses calculs pour une issue victorieuse de la lutte qu'elle a entreprise en faveur de la paix sur le mouvement révolutionnaire qui mine les bases de l'impérialisme en Allemagne même. » f
Et Kam'enef, avanll de quitter le front russe, n'hésite pas à dire, dans un meeting aux soldats : « Nous n'allons pas à Brest comme des plénipotentiaires chargés de traiter de la paix. Nous y allons comme des juges. Et à nos
tribunaux nous ferons comparaître les gouvernements! »
Mais j'aime mieux le petit détail suivant qui a 'un accent véritable : « Dans une séance non officielle, les Russes deinandèrent que la critique faite par eux des propositions allemandes fût portée à la connaissance du peuple allemand. Le général Hoffman répondit qu'il était tout disposé à répandre la littérature bolcheviste en France, en Angleterre, en Italie, mais non en Allemagne. »