‹ La révolution russe (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · Au Commissariat des Affaires étrangères · texte numérisé non relu

Au Commissariat des Affaires étrangères

Je passe près d'une heure au commiissariat des Affaires étrangères, mo^e, désert. On y a demandé ma secrétaire soi-disant pour qu'elle y travaille dans la section occidentale, en réalité pour entrer en contact avec moi.

D'après le sous-ordre qui l'a reçue, Trotski et le ministère aimeraient faire passer des nouvelle^s officieuses sur leur activité au Petit Pa^ risien. L'idée de Trotski me parait ingénieuse

et intelligente. S'il ne s'agit que d'informations» je puis les communiquer en donnant la source. La censure française en fera ce qu'elU. voudra. On me promet que mes télégrammes passeront rapidement. Le second de Trotski, Zalkinde, me prie d'aller le voir. Je me rends auprès de lui.

Accueil étrange. Son premier mot :

— A quoi puis-je vous être utile?

— Pardon, dis-je, il y a erreur. Ce n'e^t pas moi qui vous ai demandé un rendez-vous, mais bien vous qui m'avez prié de venir.

L'entretien commence mal. Le maigre et myope Zalkînde, en demi-uniforme de soldat, me dit que si j'ai des questions à lui poser il y répondra. Il ajoute tout de suite, avec la parfaite maladresse d'un homme qui n'a jamais fait de diplomatie :

— Nous connaissons du reste le Petit Parisien et n'avons aucune confiance dans les journaux bourgeois.

-^ Alors, que faiiSkje ici? J'imaginais que M. Trotski, à qui je crois de l'intelligence, avait compris l'utilité de faire passer des in-

formations dans oin journal de tirage immense, (même bourgeois. Me suis- je trompé?

Vous devez être, du reste, assez embarrassé pour donner des nouvelles en France. Nos jouri^aux socialistes ne sont pas avec vous. Et puis, le seraient-ils, auraient-ils les moyens de dépenser quatre ou cinq mille roubles par mois pour télégraphier vos communiqués?

C'est tout de même une chose c^urieuse, monsieur : Fouvrier che^ nous, le soldat dans les tranchées, Vil a un sou à dépenser, achète le Petit Parisien, journal bourgeois, de préférence à YHumcmité! Enfin peu importe, pourquoi m'avez-vous fait venir?

Ici, Zalkinde entre dans des exfplications confuses. Il faut une demi-heure pour y trour ver un sens précis au milieu de mille folies. Il veut faire savoir a la (France que le (gouvernement des conmiissaires, dans un accès de don-quichottisme (textuel), est décidé de faire de la question du non-transfert des troupes ennemies sur le front occidental, une condition sine qua non de la conclusion de Farmistice.

— Et si FAUemagne ne Taccepte pas?

— Alors, nous ferons la guerre !

— Avec quelle année? Vous avez de vingt à trente hommes par compagnie, et pas d'officier.

— Qu'importe ! Du reste, cela est faux. Nous savons parler aux soldats. Nous l'avons montré. Nous les jetterons sur l'Allemagne. Nous renverserons l'empire. Et, sachez-le, nous sommes de force à nous battre contre le monde entier; nous détruirons la France îanpérialiste, l'Angleterre, l'Amérique.

Il continue à divaguer. En passant, il m'explique pourquoi l'Allemagne a versé cinq millions au Journal, où se faisait la campajgne « Des canons, des munitions! »

L'Allemagne a intérêt à ce que la France chauvine continue la guerre. Les intérêts de la classe dirigeante allemande sont les mêmes que ceux de la bourgeoisie française. Il lui faut une guerre qui ne finisse pas...

Je sors de son cabinet comme de la cellule d'un fou.

La presse maximaliste donne des pages et des pages sur la conférence de Brest-Litovsk : les procès-verbaux au complet, les impressions des membres de la délégation, les discours de Kamenef. Il ne s'y trouve rien d'essentiel que je n'aie noté déjà.

Ces documents ont un intérêt psycholoigique. Dans les propos de la délégation russe, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer : la naïveté jie nos gens, leur incroyable (assurance, la conviction — qui n'est pas ajffectée — « qu'ils font peur aux Allemands », le sentiment profond de leur supériorité, leur allure de vprêtres chargés d'une sainte mission.

Ce trait est caractéristique «de toute la Révolution russe. Ses apôtres, dès le jwremier jour, ont parlé au monde entier. Les partis socialistes européens, organisés, solides, puissants, comme ils les méprisaient ! Les A. Thomas, les Vandervelde, les Henderson, les Broukère leur faisaient l'effet de petits bourgeois ratatinés, sans idées, sans envol, sans ampleur, perdais

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dans de médiocres calculs, empêtrés dans des tactiques surannées. La pensée russe, elle, ne connaît pas ^d'obstacles. Elle embrasse les continents, elle domine le monde. Les socialistes russes nous ont toujours parlé comme à des écoliers. Ils n*ont pas besoin ^d'expérience. Ils ont la foi qui suffit à tout. Dans les steppes glacés de la Sibérie, où leur voix se perdait dans des ionmensités mortes, ils ont eu >une Révélation. Maintenant, ils la prêchent au monde et ils sont assurés que le Veiibe leur donnera la victoire.

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