La mort du général Skalon
un DECEMBRE.
Une dépêche laconique de Brest-Litovsk nous apprend qu'hier le général Skalon, désigné 'par la Stafka pour assister à la conférence en qualité de conseiller technique militaire, s'est suicidé avant l'heure fixée pour la rencontre des iparlementaires russes et ennemis.
Il avait fait le voyaige avec la délégation russe. A Brest-Litovsk même, il avait pris part à ime réunion préparatoire des envoyés dii gouvernement des commissaires. 11 quitta la réunion, rentra <dans sa chambre. On entendit un coup de feu; on se précipita chez lui pour le trouver mort avec une balle -dans la tête. Avant de se tuer, il avait grifTonné quelques mots à sa femme : « Je ne puis plus vivre. »
Depuis deux jours, je ne puis penser à autre chose qu'au suicide du général Skalon. Rien ne peut m'en distraire, ni les arrêtés nouveaux de Trotdd, ni les discussions dans la presse ou dans la rue, ni les coups de feu qu'on
entend encore et toujours dans les longues nuits 'de la ville morte sous la neige. Le général Skalon s*est suicidé. Je ne Tavais jamais rencontré, mais comme je le conmaissais ! Depuis trois ans que je vis en (Russie, et surtout depuis les dix mois — qui valent dix années — de la révolution, je l'ai vu cent fois, je l'ai vu mille fois, le général Skalon. Je n'ignore rien de lui, ni ses traits, ni l'expression de son visage, ni son reigard, ni sa démarche, ni sa façon de se raidir dans son uniforme. J'ai cau- ' se avec lui chaque fois que j'ai été à l'armée, dans les couloirs des wagons, au mess des officiers, dans les abris près des lignes, dans les tranchées devant Tennemi. Parfois, il était général, parfois colonel, parfois capitaine; ou bien, c'était un sim>ple aspirant officier. Il portait la croix de Saint-Georges. Il s'était distingué dans la bataille. C'était un homme courageux. C'était aussi un homme humain; il avait souvent un esprit distingué, de la finesse et un peu de rêve dans les yeux, quelque chose mystérieux et de vague, qu'il cachait vite us une plaisanterie.
La révolution est arrivée. Le igénéral SkaloB 8*est vu emporté dans un tourbillon de forces inconnues. On dit : « Il n'a pas compris la révolution. » Non, le général Skalon est intelli^ gent; il a compris; dans les longues heures d'isolement, renfermé chez lui, il réfléchissait sur les événements qui assaillaient la Russie ancienne comme les vagues d'une mer furieuse. Il analysait avec la «pénétration d'un Asiatique la situation où les hasards tragiques l'avaient placé. Il faisait curieusement le tour de ces idées nouvelles. Il les regardait avec une objectivité surprenante. A force de les tourner et de les retourner, il arrivait à les exipiliquer, à «découvrir les causes qui les avaient fait naître, la nécessité inéluctable qui les avaient jetées dans le inonde comme des bombes. Il voyait l'enchaînement mathématique des faits dont elles découlaient. Il se perdait ainsi à agiter dans son esprit la suite des causes et des effets, tandis que jusqu'à lui arrivait le bruit des meetings joyeux où les soldats s'amusaient à jouer, pendant de longues nuits, avec ce mot nouveau et prestigieux : la Liberté.
Et tandis qu'il pensait à tout cela, ainsi qu'un mathématicien, à un problème difficile, comme il sou£frait, le général Skalonl
Quelles tortures à voir il'àrmée — sa vie — se désagréger, les soldats le regarder sans le saluer, aie plus l'écouter, ne pas obéir à ses ordres ! Ils quittaient le front par milliers ; ils fuyaient devant l'ennemi sans être attaquéa Parfois même, ils rentouraient, rinsultaîent, le frappaient. Le général Skaloai se taisait. Déchiré par uae douleur morale plus forte que les souffrances physiques, il mettait son honneur à se taire, A ne pas protester. On lui demandait son épée; il donnait son épée. Son cœur saignait, mais 11 la remettait sans mot dire, peut-êlre même avec un sourire. Le généra Skalon a vu l'offensive 'de juillet comme une déhvraace. Il est parti devant ses soldats l'épée à la main. Une balle de mitrailleuse l'a couché à deux cents pas devant les tranchées d'où ses soldats n'étaient pas sortis. Il est tombé ainsi des centaines de généraux S^&^oi^ devant Staiùslavof au mois de jUvV\e^- ^^ ^^ mort a été pour lui la bienvenue^ Aft*V^
mettait fin à des souffrances intolérables. Et les maximalistes sont venus. Tout de suite on parle de la paix. On ne fait pas qu'en parler, on la prépare. Le général Skalon, qui croyait avoir atteint la limite qu'on ne peut dépasser, voit encore cette honte devant lui : la perte et le déshonneur de la Russie. On envoie des parlementaires aux Allemands. Le général Skalon est désigné par ses chefs pour accompagner la délégation des maximalistes comme conseiller technique. II (brosse son uniforme. Il se raidit. Il part. C*est le devoir militaire.
Je le vois dans le train qui l'emporte à Brest- Litovsk avec les internationalistes juifs qui vont 'discuter avec les généraux allemands. Il est tel qu'il était lorsque je l'ai rencontré et que j'ai causé avec lui. Il fume une cigarette, il discute, il expose les points qu'il développera. Il plaisante même et serre la main des envoyés de Trotiski. Puis au moment d'entrer à la Conférence avec les parlementaires allemands, il passe dans sa chambre, il écrit vite ces quatre mots : « Je ne puis plus vivre. » II
sort son revolver et c'est fini. Le général Skalon tfest plus.
Le tragique de Thistoire du général Skalon est en ceci qu'il est prêt à donner sa vie, mais qu'il n'a pas la forfee de rendre sa mort utile et proJBtable à ses idées. Brutus voit César violer la liberté de Rome. Il prend son poignard et tue César, son ami. Le général Skalon voit Kamenef et Joflfé livrer la Russie à l'Allemagne. Il prend son revolver et se tue.
Deux mondes.
Tous les officiers russes à qui les soldats mutinés ont demandé leur épée la leur ont rendue. Combien ont dit aux soldats : « Vous ne l'aurez que quand vous l'aurez prise par la force des armes. » ?... Les officiers de Wiborg, arrêtés, puis massacrés, n'ont pas eu l'idée de défendre leur vie. Ils savaient leur mort inévitable. Ils ne l'ont pas fait payer. Ils n'ont pas tué un soldat. Les deux officiers et le junker, pris dans l'auto-mitrailleuse, à la '••le Gogol, le 12 novembre, étaient armés : la
ule des marins et des soldats les assomma
ns qu'ils tirassent un coup de revolver.
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Le général Skalon n'a pu supporter l'œuvre honteuse à laquelle on l'obligeait à participer. Mais» avant de mourir, il aurait pu abattre les chefs de la délégation russe, retarder de huit jours — qui sait ce qui peut arriver en huit jours, à l'époque et dans le pays où nous vivons? — la seconde Conférence pour l'armistice. Il se tue et choisît une mort inutile.
Le général Skalon, c'est presque toute la Russie intelligente et courageuse. Elle n'a de courage que contre elle-même.
Malheureuse 'Russie !