Je pose des questions a Trotskl
' 2/i5 DECEMBRE.
J'ai fait «demander, voici quinze jours, à Trotski, -de me recevoir. Il a répondu qu'il ne voulait pas me voir en ce moment, mais qu*il répondrait à des questions écrites.
J'ai pris ma plume et j'>ai rédigé les simples questions que voici :
Questions posées à M. Léon Trostki, haut commissaire du peuple pour les Affaires étrangères.
a) Dans leur déclaration aux peuples et aux gouvernements de tous les pays belligérants, les membres du gouvernement des hauts commissaires du peuple disent qu'ils veulent une paix démocratique et sont certains que les travailleurs d'Angleterre, de France et d'Allemagne « par une action décisive, énergique et de tous les instants, nous aideront à mettre à bonne fin la cause de la paix et, en même temps, la cause de la libération des masses ouvrières exploitées de tous les esclavages et de toutes les exploitations ».
Dans son discours du même jour i^/S novembre) au C. C. E. M. Lénine a ajouté, dans le même sens : « La proposition de pais rencontrera de la résistance de la part des feouvernements impérialistes, nous ne t\QU.& ^^""^" rons pas à ce sujet. Mais nous espé>, ^ ^^^ ^ révolution éclatera bientôt dans t»
belligérants, c'est pourquoi nous
sons spécialement aux ouvriers de France, d'Angleterre et d'Allemagne. »
M. Trotski, dans son discours au Congrès des Soviets du 26-27 octobre, dit :
« Un seul espoir, c'est que la nouvelle révolution russ^ aura une influence sur les peuples de l'Europe et que ceux-ci exerceront une pression sur leurs gouvernements. Nous nous adressons aux gouvernements et aux peuples.
Il ne faut pas nous faire peur avec une paix à nos dépens; de toute façon, si l'Europe continue à être une force ca)pitaliste, la Russie révolutionnaire doit être écrasée inévitablement Ou bien la révolution russe créera un mouvement en Europe, ou bien les puissances de l'Europe écraseront la révolution russe. »
Il semble que l'on soit en droit de conclure des textes ci-dessus que le parti bolchevique ne peut attendre une paix juste que d'un sourlèvement des tdémocraties contre leurs (gouvernements impérialistes.
L'appel est du 26/8 novembre. Jusqu'ici aucune démocratie ne s'est soulevée.
Comment se fait-il qu'aujourd'hui nous
voyons le gouvernement des hauts commissaires du peuple traiter de l'armislice avec le généralissime du front allemand, prince Léopold de Bavière, qu'il serait difficile de faire passer pour le représentant des minoritaires du parti social-démocrate allemand et qui est, en fait, sous les ordres de S. M. l'empereur?
b) Est-ce que MM. Lénine et Trotski comptent sur une révolution en Allemagne pendant les pourparlers de paix? Si oui, sur quels faits précis fondent-ils leur espoir?
c) N'est-il pas à prévoir que l'Allemagne qui, en fait, a, dès à présent, gagné la guerre sur le front oriental, sera plus éloignée que jamais de détruire un régime qui lui a donné une victoire si riche en conséquences {théorie du défaitisme?)
rf) Si ladite révolution ne se produit pas en Allemagne pendant l'armistice et avant la conclusion de la paix, MM. Lénine et Trolskl signeront-ils la paix avec les représentants de S. M. l'empereur d'Allemagne?
c) Si l'Allemagne, comme dit l^ v.a*^ ^^^"
fait la paix en proclamant l'indè.-
la Pologne, de la Courlande et de la Lithuanie, le jgouvemement des commissaires du peuple exigera-t-il qu'elle retire ses troupes des dits pays?
Quels moyens matériels aura-t-il pour assurer révacuation Ide ces pays? S'en rapporterat-il à la bonne fol de rAllemagne ? »
Quinze jours ont passé. Trotski n*a pas répondu. Il a dit À la personne qui les lui a remises :
— C'est un réquisitoire ! Je n'ai pas le temps de répondre. Qu'il lise mes ceuvres et il aura satisfaction.
Grand merci! Je veux bien regarder vivre le frénétique Trotski, mais Dieu garde que je perde mon temps à lire ses livres. L'amour des lettres me retient. Si on parle «de Trotski dans l'Histoire — il n'aura peut-être que trois lijgnes dans les manuels à l'usage des écoliers — ce ne sera pas comme littérateur qu'il sera cité.
Je relis mes questions. Elles me semblent claires, précises, et il me parait qu'il y a entre
elles un certain enchaînement. Elles ne constituent, à aucun degré, un réquisitoire. Mais il est évidemment plus facile de les re/pous^ ser que d'y répondre.
J'ai le sentiment d'avoir remporté, du fond de eia chambre, une petite victoire sur Trotski, le dictateur.
- Les négociations de paix
L'armistice est signé à Brest^Litovdi et les négociations de paix ont commencé.
Sur la question litigieuse du non-transfert des troupes du front russe sur le front occidental, Smolny triomphe et annonc que l'ennemi a cédé. En réalité, c'est une comédie, car les parlementaires des Empires centraux ont ajouté à la clause: <( Exception faite pour les troupes dont le changement é,\au oï*^°^^^ avant la signature de l'armistice.
Pendant les quinze jours qui ^^ ^e^^
signature, les Austro-Allemands ont eu le loisir de rédiger les ordres de transfert de tant de divisions qu'il leur a plu.
Mais cela permet à la Pravda de dire cyniquement : « La révolution russe ne trahit pas. C'est elle qui défend les soldats de France ! »
Et lorsque je copie-cette phrase, il me semble que je ne serai heureux qu'au jouf où je verrai brancher celui qui Ta écrite !
Le succès qu'il a remporté n'adoucit pas l'himieur de Trotski. Au moment où il touche à la ipaix avec l'ennemi extérieur, il devient de plus en plus impitoyable dans la guerre civile. C'est le proigramme complet du bolchevisme qu'il est en train d'appliquer : la fraternisation avec l'ennemi impérialiste et la lutte sans merci avec l'enneani intérieur.
Cet ennemi de la peine de mort veut installer la guillotine sur iM place du Palais-d'Hiver. Il dit au C. C. E. :
« La Russie est partagée actuellement en deux camps inconciliables : la bourgeoisie et le prolétariat. Il n'y a rien d'immoral à ce que le prolétariat achève la classe qui tombe. C'est
son droit. Vous vous indignez contre cette petite terreur que nous employons maintenant contre nos ennemis de classe, mais sachez que pas plus lard que dans un mois, cette terreur prendra des formes encore plus menaçantes, dans le genre de la Terreur des grands révolutionnaires français. Pour nos ennemis, ce ne •iera plus la forteresse, ce sera la guillotine... »
Et au Soviet :
(i Nous n'avons encore exécuté personne (1) (cris : mais nous sommes contre la peine de mort!) C'est vrai, mais si le soulèvement des cadets et des kaledinistes désorganise encore davantage le pays, aucun des représentants du pouvoir ne pourra se porter garant que le peuple ne tourne sa légitime colère contre la bourgeoisie -contre-révolutionnaire, contre le parti cadet. Aucun d'entre nous ne peut afGrmer que le peuple exaspéré ne dressera pas la guillotine sur la place du Palais-d' Hiver... »
^Vt^e^^'
(1) A quoi bon? Les mie de temps. Qui dressera la liste des -!^©>
ciers et de civils massacrés sans jugemetu^ "Xv ^ niultres appellent .. la jusiice du peupî^'^^^'î
Toujours la hantise de la Révolution française. L*om!bre de Robespierre trouble les nuits de Trotskl.
Mais les révolutionnaires russes ^ — Trotskî est juif, s'en doutait-on? — sont des sentimentaux. Ils comprennent le lynchage; mais la peine de mort légale, ils ne peuvent en supporter ridée. Ces soldats, doux rêveurs, massacrent leurs officiers, mais ils ne permettent pas le rétablii^sement de la peine de mort.
Lorsque Trotski arrive au Conigrès des paysans, la moitié de l'assemblée se lève et crie :
— Â bas le buveur de sang! A bas la guillotine !
Trotski ne peut parler. Il sort de la salle suivi des maxlmalistes, à qui, dans une pièce voisine, il explique sa pensée intégrale...
k/n DECEMBRE.
Les nouvelles du Sud et de l'Ukraine donnent de l'inquiétude à Smolny. Kaledine et ses cosaques ont occupé Rostof et désarment les gardes rouges. A Kief, la Rada ukrainienne prend des mesures que Smolny déclare hos-
I BBEST-LITOVSK ET PETROGHAD
tîles. Il envoie un ultimatum à Kief. En quarante-huit heures, la Rada <ioit déclarer si elle ,entend se mettre en opposition avec le gouvernement de Petrograd. Elle ne laisse pas passer les troupes révolutionnaires envoyées contre Kaledine. Elle permet aux cosaques de rentrer dans le Don! Qu'elle cède et sans relard. Si non, la Pravda la menace de déchaîner une ré^'olution maximalisle contre son gouvernement bourgeois, car c'est le seul moycin de iguerre que connaissent les bolcheviques. Ils vont chez l'ennemi, le contagionuent en lui communiquant le typhus maximalisle.
Mais je pense que la Rada ne s'effraiera pas de ces menaces. Elle publie aujourd'hui même Uin manifeste au peuple ukrainien dans lequel la terre est donnée aux paysans, la journée de huit heures aux ouvriers, l'ammsUe politique à tous, la Constituante prcunise cour le 21 janvier. Avec un programma -«flï^^' ^
A Petrograd, les dvorniks et
mettent en grève. Ils prennent bien leur temps. Alors que la ville est livrée aux apaches et aux. soldats ivres du vin hu dans les caves que, chaque jour, ils pillent, alors qu'ils ne cessent de tirailler dans les rues, alors que, depuis le coup d'Etat maximaliste, chaque maison s'est constituée en forteresse avec garde spéciale de nuit et relève toutes les deux heures, les dvorniks se renferment chez eux et gardent les clefs. Les portes restent ouvertes, Les voleurs peuvent entrer. Un bruit mystérieux se répand: « Si un doornik se montre à la porte, il sera fusillé séance tenante. » Par qui, on ne le dit pas.
La terreur règne dans Petrograd.
Je demande combien gagnent ces modestes serviteurs. Ils sont logés, chauffés, éclairés, ils touchent environ 200 roubles par mois. Ils ont, en outre, les pourboires qui remontent à plus de cent roubles.
A bas les dvomikst