‹ La révolution russe (volume 4)Chapitre 8 sur 20 · I - grand effort de pensée et finissent par comprendre · texte numérisé non relu

I - grand effort de pensée et finissent par comprendre

1^ que si le public ne rapporte pas à la Banque du

p Peuple une partie au moins des millions qu'il re-

çoit chaque jour, la Banque du Peuple n'aura plus qu'à fermer ses guichets. Ils prennent un arrêté et promettent à chaque dépositaire apportant de l'argent à partir de janvier la libre disposition de ses dépôts. Prodige, malgré l'arrêté pas un sou

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n*est versé aux guichets maximalistes. Les commissaires font encore une longue et ardue méditation et arrivent à la fin à découvrir que les banques vivent de crédit et que, du jour où TEtat maximaliste a saisi les banques et les dépôts, il a tué le crédit. Cette simple vérité, chacun la connaît, sauf les maximalistes. Us peuvent promettre aujourci^hui monts et merveilles aux déposants qu'ils désirent, pas un homme ne leur apportera de Targent. Ils ont détruit des valeurs immenses en confisquant les banques et ils n'ont rien dans les mains. Catastrophe I

J'ai voulu voir aujourdTiui comment fonctionne la Banque du Peuple.

La Banque d'Escompte de Petrograd où j'ai mon compte et de l'argent a été fondue dans un groupement qui comprend cinq ou six des grandes banques de Petrograd et qui s'intitule : Première succursale de la Banque du Peuple, Son siège est à l'ancienne Banque Internationale, sur Nevski.

Sur le trottoir, dès 10 heures, une cinquantaine de personnes font queue. Le public de Petrograd a une longue habitude des attentes à la porte des boulangeries^ des magasins d'approvisionnement, des banques. 11 supporte l'attente dans le froid avec ce fond de patience inlassable que le peuple russe n'épuisera jamais.

Lorsqu'on entre dans la banque, dès le vestibule, trois jeunes gens vous demandent vos pa-

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piers, certificats des comités d'usinegr, etc., prouvant que vous avez le droit de toucher un chèque.

Puis, dans Tescalier même, une longue queue se déroule, pour recevoir un « order » avec numéro vous donnant autorisation de passer chez le gérant qui décidera de la validité de votre certificat. Je ne prends pas d' « order », car, déjà, je sens que je n^aurai pas la patience d'attendre mon tour, bien que j'aie une dizaine de mille roubles auxquels je ne puis toucher depuis deux mois. Devant les guichets, où sont inscrits les noms des anciennes banques réunies ici, une file de gens immobiles et bavards stationne. A la porte du gérant, nouvelle queue. J'apprends que Ton appellera les numéros de vendredi dernier et nous sommes lundi. L'éminent gérant ne reçoit que de midi à une heure. On l'aperçoit par-dessus les demi -glaces du comptoir en train de fumer des cigarettes, tandis que les délégués des usines attendent. C'est un concert de plaintes et de lamentations, mezzo vocSy comme il convient.

Lorsqu'on a reçu le visa du commissaire, sî la somme à encaisser est forte, — elle monte souvent à plusieurs millions pour le paiement de quinzaine des grandes usines — vous obtenez un chèque sur la Banque d'Etat, où les mêmes scènes se reproduisent, les mêmes retards, les mêmes stations interminables devant les guichets.

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Je rencontre un ancien directeur de la Banque d'Escompte.

— Ah I Monsieur, me dit-il, tout est fini. C'est un désordre incroyable, à ne plus jamais s'y reconnaître. Les pertes sont immenses. Toutes nos banques sauteront.

Et, quelques pas plus loin, un employé supérieur de la Banque du Peuple m'aborde et, voyant en moi un étranger, me demande ce qye je désire.

— J'ai voulu voir, Monsieur, comment fonctionnaient les banques sous votre direction. En outre, j'ai quelques milliers de roubles chez vous et je venais essayer de les retirer. J'ai vu des files de gens dans la rue, dans l'escalier, aux guichets, devant la porte du gérant. Je suis édifié maintenant. Les b'anques privées travaillaient plus vite sous le régime tzariste que la Banque du Peuple sous le règne de Lénine et de Trotski. Je suis Français, c'est vous dire que je n'ai pas la patience d'attendre trois jours sur mes jambes un visa du gérant de la Banque du Peuple. Je renonce à retirer mon argent. Je vous le laisse. Mais rien n'est éternel, pas même le régime maximaliste en Russie. Quand voUs serez tombés, je reprendrai mon bien. Si Dieu donne, comme vous dites, je n'attendrai pas longtemps. Au revoir. Monsieur.

23/5 février. '

Depuis cinq jours, nous ne nous occupons guère des afifaires intérieures de la Russie et de Tanarchie qui se développe. Nous regardons à l'occident pour tâcher d'entendre le bruit des voix ouvrières qui se sont élevées à Berlin.

Si elles parlent fort, les Allemands auront appris à leurs dépens qu'il ne fait pas bon, même pour le plus puissant empire du monde, de se frotter au maximalisme. Mais que les ouvriers remportent, aujourd'hui, en Allemagne, comment y croire ?

Nous savons que les socialistes minoritaires allemands sont au désespoir du mouvement maximaliste en Russie. Nous avons sur ce point une remarquable lettre de Bernstein dans la Nouvelle Vie. Il voit, comme nous tous, que les maximalistes courent à une paix séparée avec l'Allemagne et que la paix séparée assure le triomphe du parti

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militaire contre lequel ils luttent avec les libéraux allemands. Contre toutes chances de succès, les minoritaires déclanchent une grève non préparée, qu'ils savent vouée à un insuccès, pour tâcher de retarder Theure fatale où la paix sera signée à Brest-Litovsk.

L'ouvrier allemand gagne bien sa vie, mais sa vie lui est rendue dure par le blocus des alliés. Beaucoup de privations, une nourriture insuffisante, des morts dans chaque famille, et on n'en voit pas la fin. Tout de môme, la paix 1 Et il descend dans la rue.

La question, aujourd'hui, est celle-ci (car je ne mets pas en doute que le gouvernement ait la force de réprimer la grève) : « Y aura-t-il, dans les rencontres avec la police, dix tués, ou cent, ou mille? »

A dix, triomphe du parti militaire ; à cent, balance égale ; à mille, le gouvernement réfléchit et le voilà prêt à traiter de la paix avec nous à des conditions honnêtes.

Pour l'instant, nous ne savons rien que ce que veut bien nous dire l'agence WolflF. Que l'affaire soit sérieuse, nous ne pouvons en douter à voir les précautions prises par le gouvernement allemand pour qu'aucune nouvelle ne passe les frontières.

29/11 févpiepf.

Tout a une fin, puisque les pourparlers à Brest- Lîtovsk sont arrivés à leur terme. Tout a une fin, puisque Trotski lui-même s'est lassé de parler, puisqu'il a cessé d'entasser sophismes sur arguties, de mêler les insinuations aux calomnies, d'alterner les menaces et les vantardises... Tout a une fin, puisque Trotski a épuisé le trésor en apparence sans fond de sa dialectique et, soudainement, a déposé ses conclusions. La citadelle de Brest-Litovsk, depuis un mois, a vu les joutes les plus curieuses entre le chef de la délégation russe et les représentants des puissances ennemies.

A lui seul, il a tenu tête à tous. Il a équivoque avec Hakki Pacha, réduit Gzernin au silence, rétorqué les arguments de Kuhlmann. 11 a cité Hegel plus que Karl Marx. Il a eu réponse à tout. Si Ton gagnait les batailles avec des mots, Trotski serait invincible. Mais le général Hoffman a tiré à moitié son épée du fourreau. Une épée et une langue, la lutte est inégale. Trotski s'est tu. Il a compris qu'il fallait en finir et a cherché à ces discussions prodigieuses une sortie digne du grand acteur qu'il s'est montré. Seulement Trotski a mêlé les genres. Il part sur une bouflfonnade. Il fait une pirouette de clown. La conclusion ne correspond pas aux prémices ; l'unité de ton n'est pas gardée.

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Voîcî, en eflfet, le document qu'il a remis aux représentants ennemis avant de les quitter :

« Au nom du gouvernement des Commissaires du peuple du gouvernement de la République fédérative des Soviets, nous portons par la présente à la connaissance des Gouvernements et des peuples en guerre contre nous, des pays alliés et neutres, que, refusant de signer un traité annexionniste, la Russie proclame de son côté que l'état de guerre a cessé avec l'Allemagne, TAutrîche-Hongrie, la Bulgarie, et la Turquie. »

Simultanément un prikase de démobilisation générale est lancé à toutes les troupes russes sur tous les fronts.

Ayant lu cette note, j'ai réfléchi ; puis je l'ai relue. Puis craignant la contagion subtile de la folie, je l'ai posée et j'ai tâché de n y plus penser. Mais la puissance de Trotski est telle que, bon gijé mal gré, une fois qu'il s'est emparé de vous, il ne vous lâche plus. Je me suis mis à retourner les phrases de ce texte dans ma tête, cependant que j'examinais les faits auxquels elles s'appliquent :

Il y a état de guerre entré la Russie et les Empires centraux. Les représentants de ces pays ennemis se sont réunis pour savoir s'il convenait de faire la paix ou si Ton devait continuer la guerre. Telle est la question posée. Et voici comment Trotski y répond.

Sa-*'»".

Pti.

— Nous ne faisons pas la paix, car nous ne pouvons signer un traité annexionniste. Mais nous déclarons solennellement que Tétat de guerre entre

!;• nous et les Empires centraux cesse. Et pour mon- !

3^^ trer ici que ce ne sont pas des paroles, nous don- |

nous l'ordre de démobiliser Tarmée.

A récrire ceci, je sens, à nouveau, la folie me gagner. Car enfin, j'ai beau me dire que, Tétat

|J de guerre existant, si Ton n'y met fin par la paix,

continue d'être et que la cessation de la guerre implique un consentement bilatéral ce dont Trotski n'a pas l'air de se douter. Mais cet honmie affirme avec une telle assurance, qu'à Técouter on se sent ébranlé. Il parle comme un dieu dans une machine au cinquième acte d'un opéra. Le ton solennel de ses paroles, leur majesté font une impression, indépendante du sens qu'elles convoient. Et \ lorsque la voix s'est tue et qu'on se reprend^ et qu'on pèse les mots, l'impression persiste et un doute affreux naît en vous. « Cet homme si sûr de lui, se peut-il qu'il soit fou ! Ou suis-je fou moimême. »

Tout cela est malsain. 11 a fallu une rare combinaison de la Russie et du maximaiisme,du Tolstoïsme et du génie hébraïque, de l'Asiate et du Slave pour arriver à ce document unique dans l'histoire du monde. Le fondateur d'une religion nouvelle ne parlerait pas autrement que Trotski. Et je ne doute pas que dans la crise de folie qu'il

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a déchaînée sur le monde, il ne trouve, à cette heure; d'innombrables adeptes.

Revenons au pratique des choses.

L'armée russe est démobilisée et rentre dans ses foyers. Les Allemands ont la liberté de leurs mouvements. Jugent-ils opportun, pour s'assurer des compensations en cas de défaite en Occident, de prendre des gages en Russie, ils occupent Revel-Pskof -Minsk .

S'ils préfèreAt rester sur place, bien. Personne ne leur conteste plus la légitimité de leurs conquêtes. Les Allemands sont de bons commerçants et, avant tout, des commerçants. Peutêtre, satisfaits de leurs prises se mettront-ils à nouer avec les Russes des relations commerciales.

Trotski s'imagine que le peuple allemand va éprouver une grande inquiétude à apprendre que la paix promise n'est pas signée. Non, il y a longtemps que le peuple allemand n'a plus aucune crainte au sujet du voisin de l'Est. Le seul sentiment qu'il nourrit à son égard, c'iBst le mépris. Mais le mépris qu'on a pour un peuple n'empêche pas de s'enrichir à ses dépens. Et le bon Allemand se frotte les mains en pensant aux fructueuses affaires qui l'attendent à l'orient de la Dwina. Trotski veut encore nous persuader que, grâce à lui, le peuple allemand sait qu'il se bat pour des buts annexionnistes et que, le sachant^il

LA RÉVOLUTION ItUSSE

as. Cette conviction, Trotaki la parnos socialistes qui se sont imaginé l'une conférence à Stockholm où droit pour faire tomber les armes I soldats allemands. Trotskii dans commune, trouve moyen d'ajouter ilveté générale des socialistes, car discussions de Brest pour que îlligent, le rusé Trolski, apprtt allemand voulait . faire des con- ;endait que la guerre payât. U a isions. Il sait maintenaut que les aux sont impérialistes, mais, comme Tsiste à croire que le peuple allejù on le mène, que le soldat ailepas pourquoi il donne sa peau. A es dons les plus brillants de l'es- }'il ne s'y mêle un peu de bon sens lose de juste dans la vue ? Comous pas compris que le peuple alle- ■faitemeot où on le conduit et qu'il le excellente et de sûr profit, la irise impérialiste sous la direction suprême de la guerre, l'Empereur : sous la présidence d'honneur du Uemand. 11 a souscrit et payé ; il ;oucber les bénéfices. Les socialistes nme les camarades ; ils calculent, bénéfices de l'affaire colossale las-

cée par le Michel allemand. Le socialisme (allemand) leur a appris la discipline. Ils ont mis leurs forces disciplinées au service de T Empire. Oui, Trotski, le peuple allemand tout entier sait où il va. Il n'a pas eu vos naïvetés ; il n'a pas d'illusions à perdre. Et c'est parce qu'il a si bien compris qu'il marche comme un seul homme. Il fait la guerre sur le sol étranger, en France et en Russie. Chez lui, il serre la ceinture, mais quoi ? (^'Allemand n'est pas encore gâté et il supporte les malheurs présents en escomptant les profits à venir. Déjà, grâce à vous, il va toucher la part de l'opération fructueuse réussie en Russie. Il se frotte les mains. L'affaire est bonne ; il remercie les chefs de l'entreprise, militaires et diplomates, dont les uns vous ont roulés et les autres battus. 11 se prosterne devant l'Empereur qui a si bien dirigé la grande opération militaire-commerciale contre la Russie. 11 sourit et se dit : « Nous avons dépensé un peu d'argent pour déchaîner la révolution russe. Nous avoDd fait passer Lénine et autres en trains express. Voilà de l'argent bien placé ! Voilà une élégante façon de gagner gros sans risquer rien* Les Russes... » Et il hausse les épaules.

Quant à l'Ivan russe, il ne comprend rien à quoi que ce soit, ee qui est une bonne raison pour ne a'étoimer de rien. La guerre est finie ; il est content. La paix n'est pas signée ? qu'importe

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pi puisqu'on né se bat plus. Le résultat positif, il

1^1 l'encaisse et ne voit pas plus loin.

K On Tîite un mot de soldats bien savoureux au

i: moment où Trotski et la délégation, retour de

Brest, traversaient les lignes russes. Gomme on

% disait aux soldats que la guerre était terminée,

%. mais que Trotski avait refusé de signer la paix.

% — Ah ! cela est bien, dirent-ils, on a fini de se

battre, mais on n'a pas signé de papier. C'est comme cela qu'au village on fait les affaires. Les papiers, ça ne sert qu'à embrouiller les choses. Les malins ne signent jamais...

30/13 février.

Les malins ne signent pas ? Voilà que les Empires centraux ont signé un beau' papier avec l'Ukraine. Us ont fait leur paix séparée avec les riches provinces qui nourrissent la grande Russie et lui fournissent son charbon. Us comptent s'en assurer les bénéfices. Et pour cela, ils n'ont reculé devant rien. Us ont signé le traité avec les représentants d'un pouvoir qui n'est plus, d'une Rada renversée par les maximalistes ukrainiens et russes. Ce néant du gouvernement leur suffit ; ils acceptent sa signature comme valable. Où est la Rada ? personne ne le sait. Elle n'a pas l'ombre de pouvoir. Elle a vécu un jour bref pendant le-

quel elle a été reconnue officiellement par les Empires centraux. Ils en profitent 'pour traiter avec ses anciens représentants. Ils ne sont pas comme les paysans russes et Trotski : il leur faut un papier. Us Tont ; ils sauront s'en servir. Ils interviendront en Ukraine pour y rétablir Tordre, pour assurer la reprise du travail, le fonctionnement des chemins de fer ; ils chasseront les Soviets et disperseront les troupes maximalistes. Quelques régiments suffiront à cette t&che.

Qu'ont -ils à s'occuper de la Grande Russie ? Celle-ci crèvera de faim et de froid, une fois les réserves de blé et les mines de charbon en possession d'une Rada liée avec les Empires centraux par les liens forts de l'intérêt et de la reconnaissance.

En outre, ils peuvent présenter à leurs peuples ravis une paix véritable conclue avec la Petite Russie, dont les richesses sont grandes.

La fureur de Smolny est à son comble. L'Ukraine trahit, l'Ukraine se livre à nos ennemis ! L'Ukraine peut alléguer, il est vrai, qu'elle n'a pas signé un traité annexionniste, qu'elle ne sacrifie rien et ne livre pas un pouce de terre. Peu importe, le gouvernement des commissaires du peuple va mener une guerre à mort pour conserver son autorité en Ukraine.

Cette guerre aura — la Russie a toutes les nouveautés ^^ un caractère jamais vu. Elle sera une guerre contre une puissance étrangère, puisque

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