SOUS LE RÈGNE DES MAXIMALISTES
16/29 janvier.
11 y a peu de jours, le gouvernement a décidé que tous les citoyens devaient travailler à enlever la neige qui encombre les rues de Petrograd et rend la circulation quasi-impossible. Sous le régime détesté des Tzars, les dvorniks étaient chargés de ce travail et payés à cet effet. Les rues étaient parfaitement entretenues.
En exécution de Tordre du gouvernement qui contraint tous les citoyens valides jusqu'à l'âge de cinquante ans à faire cette besogne de voirie, les professeurs de l'école de droit sont descendus dans la rue devant les bâtiments de la Facultr. Munis de pics et de pelles, ils déblayaient de leur mieux, mais avec une certaine maladresse provenant de leur manque d'habitude aux travaux ma-
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nuels. Dvorniks et gamins se rassemblèrent, ricanant, pour les regarder. Et comme un de ces derniers devenait insolent, un professeur français lui tira l'oreille. Aux cris du jeune voyou, un garde-rouge s'avança pour bousculer le professeur. Celui-ci et ses confrères houspillèrent le garde-rouge qui s'enfuit. Il revint bientôt suivi de cinquante de ses collègues armés et emmenèrent les doctes professeurs au poste. Le Français téléphona à l'ambassade qui entreprit des démarches pour la libération de son ressortissant.
Voici un petit tableau des mœurs nouvelles qui a son prix. Sous le régime Lénine-Trotski, les professeurs de l'Université sont chargés de la voirie publique. Les dvorniks s'installeront dans les chaires et feront les cours de droit romain. Mais je n'ai pas lu que Lénine et Trotski fussent descendus, la pioche sur l'épaule, pour travailler dans la rue devant Smolny. Il faut croire qu'ils jugent leur travail intellectuel plus utile à la société qu'une besogne de manœuvres. Il y a donc une différence de qualité dans le travail. Mais, si cette distinction est admise, que reste-t-il de la société nouvelle que Lénine veut fonder? Voici venir une hiérarchie et des classes ; il y aura des hommes qui penseront, qui rêveront peut-être, et d'autres qui feront des travaux manuels. Où est l'égalité promise ? Que deviennent les principes ?
Lénine et Trotski n'ont pas déblayé la neige !
On voit chaque jour dans les rues de Petrograd des traîneaux où sont assis un civil en vêtements convenables, Tair décent, ou un officier sans épaulettes, comme le veut la mode du jour. A côté de ce personnage convenable, un adolescent pâle, et le plus souvent dégénéré, les cheveux en désordre et le regard farouche. Ce traîneau mène un prisonnier aux cachots de Smolny.
L'homme en rupture des lois n'est pas le pâle voyou, mais le bourgeois décent. Le gardien de l'ordre public est ce jeune anarchiste, fils d'alcoolique. Et pour montrer qu'il représente la force, il a entre les jambes un fusil, dont la bretelle est remplacée, suivant la mode de la garde-rouge, par une ficelle. 11 y a longtemps, en effet, que les gardes-rouges ingénieux ont vendu la courroie de cuir du fusil qui leur a été confié.
Il y a peu de jours, au centre de la ville, à Fontanka, devant la maison où habite le général Niessel, chef de la mission militaire française, à 10 heures et demie du soir, quelques soldats ont arrêté un traîneau qui ramenait chez lui l'acteur Valois, beau-frère du Grand- Duc Paul Vladimirovitch. Ils dépouillèrent l'acteur de sa pelisse, de son habit, et s'éloignant de quelques pas le laissèrent là. Mais, pris de remords, un des soldats revint vers Valois et lui logea deux balles de revolver dans la tête. Un de nos officiers a été atta-
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que sur l'autre rive de la Fontanka vers 11 heures du soir. Le revolver mis sur sa tempe a raté. 11 a eu le pouce presque arraché par un coup de sabre.
Vingt-quatre heures plus tard, on tue sur le quai français un bourgeois sur le seuil même de sa porte. Une semaine plus tard, c'est un docteur connu qui est fusillé sur Fontanka.
Il n'y a pas de nuit où des bandits n'arrêtent ainsi les gens assez fous pour n'être pas barricadés chez eux dès la tombée du jour. Jusqu'à préprésent, ils mettaient à nu leurs victimes qui se gardaient de protester et grelottaient en chemise par les froids de 25° des nuits de Petrograd.
Maintenant ils les tuent à coups de revolver.
Pourquoi pas ? Que risquent-ils ? Les gens qui sont en traîneau sont des bourgeois à qui Lénine a déclaré une guerre impitoyable. Les soldats et les gardes-rouges traduisent et mettent en pratique à leur façon — la bonne sans doute — la doctrine du maître.
18/31 janvier.
M"" Kollontai, commissaire à la prévoyance publique, femme divorcée d'un général, épouse le vigoureux matelot Dybenko, son collègue au gouvernement des Commissaires et chef de la marine russe.
M"" Kollontai, je l'ai dit, est une femme char-
mante. Son premier mari, malade, est dans une clinique. Elle va. le voir aux heures où la politique maximaliste lui laisse des loisirs. Elle y rencontre son fils, Junker de vingt-trois ou vingtquatre ans.
Elle a annoncé son mariage à ce dernier. Son fils n'a soulevé qu'une simple objection :
— Par quelle raison, maman, a-t-il dit, te croistu obligée à te marier ? Le mariage n'est-il pas une cérémonie surannée à tes yeux ! Dans la société que tu construis, le mariage n'a pas de place.
— Il est vrai, répondit M"' Kollontai. Mais vois-tu, je ne suis pas assurée que nos idées triompheront. Nous pouvons être renversés demain et prendre le chemin de la Sibérie. Je ne voudrais pas quitter le camarade Dybenko. La loi me permet de partager son exil si je suis sa femme légitime...
Et c'est ainsi qu'un prêtre a béni, l'autre jour, suivant l'antique formule prononcée devant l'autel, la citoyenne Kollontai et le matelot Dybenko.
Aucun pouvoir ne peut se passer d'armée. Triste constatation ! L'état maximaliste aura la sienne, comme le Tzarisme. Seulement, les généraux y seront simples soldats. Et les simples soldats d'hier seront généraux. Ah ! ceux qui croyaient que le maximalisme prêché par Lénine et Trotski allait briser les fusils et fondre les canons se
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trompaient... Les dictateurs de Smolny démobilisent l'armée ancienne. Mais aussitôt, ils en lèvent une nouvelle de volontaires qui marchera sous le titre flamboyant : « L'armée rouge des ouvriers et paysans »
On n'y recevra que des purs. Ils seront payés 250 roubles par mois et l'armée rouge coûtera plus cher qu'aucune armée au monde. C'est le progrès. Le Soviet central la dirigera. On y fera de la politique. Elle sera appelée, sans doute, à défendre le gouvernement et ne servira qu'à l'intérieur, puisque les Soviets ne veulent plus connaître, en fait de guerre^ que la civile.
22/4 février.
La camarade Kollontai, ayant décidé d'annexer à son ministère la Laure célèbre de Saint- Alexandre Nevski, y a envoyé des « gardes-rouges » et des marins pour en chasser les moines. Dans le beau et calme jardin de cette abbaye où sont enterrés les morts illustres de Russie, il y a eu un grand scandale ; le peuple s'est ému de la violation du monastère ; les « gardes-rouges » ont tiré et tué un Père.
Le patriarche Tikhone a publié un manifeste, le lendemain, où il jette l'anathème sur les maximalistes. Hier, dimanche, une grande cérémonie
religieuse a été organisée. Le clergé de toutes les églises est sorti, en vêtements d'or, portant les icônes, et s'est rendu de tous les points de la ville à la Laure suivi d'une foule de fidèles. Le cortège est allé, ensuite, à Notre-Dame de Kazan, descendant toute la perspective de Nevski.
Un peuple immense, chantant des cantiques, et tête nue, suivait les évêques, les prêtres rutilant d'or, et les Saintes images. Sur le passage de la procession où ont pris part plus de cent mille fidèles, chacun se découvrait, soldats, gardes-rouges et marins.
11 faut se garder de croire que la manifestation religieuse, l'émotion de la foule, les pleurs des femmes, aient le moindre effet sur le développement des forces anti-maximalistes à Petrograd. Les gens qui ont suivi hier les icônes marcheront demain avec un même enthousiasme derrière les bannières rouges des bolcheviques.
Rien ne veut rien dire ici. 11 ne faut jamais tirer des conclusions. On ne peut rien fonder sur les émotions de ce peuple simple, sensible et changeant. Il est comme la surface de la mer prête à se soulever sous le vent d'où qu'il vienne.
Aujourd'hui, au centre de Nevski, devant Gostiny Dvor, la foule regardait des hommes enlever la neige et casser la glace. Ils étaient en uniforme militaire, mais, bien qu'ils n'eussent pas
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d'épaulettes, on voyait qu'ils n'étaient pas de simples soldats. C'étaient, en effet, des officiers. Il y en avait d'âgés, et, peut-être, parmi eux, des généraux. Plusieurs avaient gardé, sur leur poitrine, la croix de Saint-Georges. Plusieurs avaient au bras les galons qui comptaient leurs blessures.
Ils travaillaient sérieusement, sans paraître se douter de l'attention qu'ils excitaient. Leurs visages étaient graves et tristes, tandis que de leur mieux, ils maniaient le pic et la pioche.
Le comité de Gostiny Dvor, par charité, les a embauchés pour déblayer la neige. Ainsi gagnentils de 8 à 10 roubles par jour. Depuis le règne des maximalistes sous lequel les voyous de la garde-rouge et les marins assassins de Ghingaref et de Kokochkine touchent de 15 à 20 roubles par jour, les officiers, à la lettre, meurent de faim avec une paye de 5 roubles par mois. Gomment ces malheureux peuvent-ils vivre ? Gomment nourrissent-ils leurs familles ?
On voit des femmes d'officiers venir avec leurs enfants vendre les journaux du soir dans Nevsky. Mais les gamins qui crient les journaux les chassent des coins de rue achalandés et elles se promènent sur les trottoirs offrant les feuilles aux passants. On leur achète beaucoup et, le plus souvent, on ne réclame pas sa monnaie.
A Kharkof, l'association des anciens magistrats a formé une corporation de porteurs pour travailler à la gare. Mais la corporation des porteurs ne les a pas laissés s'installer dans la place.
Je déjeunais aujourd'hui dans une des grandes maisons de Petrograd. Nous étions à peine à table qu'un soldat en blouse traversa à pas rapides la salle à manger.
— Ah ! c'est vous, Alexis Ivanovitch, dit notre hôte.
— J'arrive, répond le soldat. Un instant... Quelques minutes après, il revient. Il a revêtu
sa tunique de premier lieutenant avec la croix de Saint-Georges épinglée sur la poitrine. C'est un tout jeune homme. Ses joues sont roses, l'œil vif ; un air de bonne humeur et de santé est répandu sur sa figure. On me le présente.
— Le comte T...
— Eh bien, comment va le travail ?
— Pas mal, j'ai un appétit. Nous en avons enlevé de la neige !
11 me raconte ce qu'il fait.
— C'est simple. Je me suis inscrit dans une association qui fournit du travail aux officiers sans argent. Or, nous sommes les uns et les autres sans le sou. Nous acceptons toutes les besognes. Nous sommes déménageurs, débardeurs,
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balayeurs. Pour l'instant, la neige donne. Nous travaillons près de la gare Nicolas. Six heures par jour, 12 roubles. C'est bien payé. Mais nous faisons de la besogne ! Nous en abattons deux fois plus dans le même temps que les professionnels. Aussi on ne veut plus que nous. On nous demande aux quatre coins de la ville. Les balayeurs de métier nous regardent d'un mauvais œil. Un de ces jours, on se battra... Dans cet excellent pays, on n'en a jamais fini avec la neige. Il en est encore tombé cette nuit. On va nous envoyer sur les toits. Gomme il y a quelques risques, on reçoit 22 roubles pour les six heures Je n'en ai jamais gagné autant, et de loin, à l'armée... Mais savezvous ce qui est le mieux payé ? Voilà : quand le gouvernement a de grandes sommes d'argent à transporter à travers la ville, c'est nous qu'il appelle. Nous escortons le fourgon : Ci : 35 roubles ; mais c^est pas tous les jours fête. C'est ainsi que nous gagnons notre vie sous le régime de Smolny. Je mange bien, je dors comme un dieu, je ne me suis jamais mieux porté.
Si Lénine et Trotski, en réduisant les officiers à la famine et en les contraignant à faire des besognes de manœuvres, ont eu la pensée de rapprocher les classes et de les fondre en une, ils se sont grandement trompés.
Les manœuvres voient avec dégoût, les aristocrates travailler à leur place et faire leur besogne
mieux qu'ils ne la font eux-mêmes : « Ce sont des gâte-métiers, déclarent-ils. 11 n'y aura plus moyen de vivre en paix. »
Et les aristocrates disent : « Ces journaliers et ces manœuvres sont des propres à rien. Ils sont admirablement payés et n'en font pas davantage. Ah ! il ne faudra pas qu'on nous apitoie sur leur misère quand c'est nous qui serons les maîtres. Le seul argument à employer avec eux, c'est la trique. »
Notre jeune officier, tout heureux de la besogne faite en plein air, du pain facilement gagné, de la solution résolue du problème de la vie quotidienne, amusé par l'inattendu de la situation, acceptant joyeusement le changement qui l'a précipité du haut de l'échelle sociale à son plus bas degré, ne tirait pas ces conclusions.
Mais il y arrivera plus tard quand la roue de la fortune, une fois de plus, aura tourné.
A la Banque du Peuple.
Mars 1918.
Depuis que le Gouvernement s'est emparé des banques en décembre, il a déclaré que les actions en étaient annulées et il en a saisi les dépôts. Puis il a fondu les banques privées en une vaste Banque du Peuple.
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La Banque du Peuple ne paie que les chèques d'usines, sur état visé par le Comité ouvrier. Les simples particuliers, eussent-ils des millions en dépôt, ne peuvent toucher que quelques centaines de roubles par mois, quatre ou cinq fois moins que les ouvriers spécialistes. Toute source de revenus est tarie pour les capitalistes ; ni les terres, ni les usines, ni les sociétés ne donnent un sou. 11 semblerait que nous ayons à subir une effroyable crise monétaire et que l'on ne puisse plus trouver nulle part de l'argent.
Il n'en est rien. Au contraire, l'argent n'a jamais été plus abondant. Voici comment on arrive à ce résultat paradoxal :
Dans les pays où règne l'ordre ancien, lorsque l'Etat émet des billets, sous la garantie de l'encaisse métallique, du portefeuille commercial et des avances sur fonds d'Etat, ils entrent en circulation, mais vont bien vite se placer en dépôts dans les banques, et des banques privées, ils reviennent en partie à la Banque d'Etat, allégeant ainsi la circulation fiduciaire.
Dans l'état maximaliste, il n'en va pas ainsi. L'Etat émet des billets à toute vitesse et sans se préoccuper de leur trouver une garantie. Il en imprime pour environ deux cents millions de roubles par jour '. Les billets servent à payer les
1. Je crois ce chiffre exact, mais il est difficile d'avoir un renseignement précis sur ce point.
dépenses inouïes de l'Etat. Ils entrent ainsi dans la circulation, mais jamais l'Etat n'en reçoit un seul, car ceux qui les ont se gardent bien de les porter à la Banque du Peuple. Ils les gardent chez eux ; ils les cachent comme ils peuvent ; ils risquent d'être volés, mais ils préfèrent courir ce risque que d'être volés par l'Etat. Un spéculateur s'enrichit ; un haut fonctionnaire maximaliste gagne des millions par des moyens ingénieux. Il empile ses billets dans un tiroir, mais il ne les dépose pas à la Banque du Peuple. Aussi voit-on chaque jour la circulation augmenter et l'Etat s'appauvrir. II émet des milliards et la Banque du Peuple qui paie à guichets ouverts, sans jamais recevoir de dépôts, court à la banqueroute.
Nos maîtres maximalistes ont été bien surpris à voir le résultat de leur politique financière. Comment ! ils s'emparent des banques, des milliards de leur capital et de leurs dépôts et ils sont plus pauvres après l'opération qu'avant. Les dictateurs se regardent stupéfaits. Ils font un grand effort de pensée et finissent par comprendre que si le public ne rapporte pas à la Banque du Peuple une partie au moins des millions qu'il reçoit chaque jour, la Banque du Peuple n'aura plus qu'à fermer ses guichets. Ils prennent un arrêté et promettent à chaque dépositaire apportant de l'argent à partir de janvier la libre disposition de ses dépôts. Prodige, malgré l'arrêté pas un sou
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n'est versé aux guichets maximalistes. Les commissaires font encore une longue et ardue méditation et arrivent à la fin à découvrir que les banques vivent de crédit et que, du jour où l'Etat maximaliste a saisi les banques et les dépôts, il a tué le crédit. Cette simple vérité, chacun la connaît, sauf les maximalistes. Ils peuvent promettre aujourd'hui monts et merveilles aux déposants qu'ils désirent, pas un homme ne leur apportera de l'argent. Ils ont détruit des valeurs immenses en confisquant les banques et ils n'ont rien dans les mains. Catastrophe !
J'ai voulu voir aujourd'hui comment fonctionne la Banque du Peuple.
La Banque d'Escompte de Petrograd où j'ai mon compte et de l'argent a été fondue dans un groupement qui comprend cinq ou six des grandes banques de Petrograd et qui s'intitule : Première succursale de la Banque du Peuple. Son siège est à l'ancienne Banque Internationale, sur Nevski.
Sur le trottoir, dès 10 heures, une cinquantaine de personnes font queue. Le public de Petrograd a une longue habitude des attentes à la porte des boulangeries, des magasins d'approvisionnement, des banques. 11 supporte l'attente dans le froid avec ce fond de patience inlassable que le peuple russe n'épuisera jamais.
Lorsqu'on entre dans la banque, dès le vestibule, trois jeunes gens vous demandent vos pa-
piers, certificats des comités d'usines, etc., prouvant que vous avez le droit de touclier un chèque.
Puis, dans l'escalier même, une longue queue se déroule, pour recevoir un « order » avec numéro vous donnant autorisation de passer chez le gérant qui décidera de la validité de votre certificat. Je ne prends pas d' « order », car, déjà, je sens que je n'aurai pas la patience d'attendre mon tour, bien que j'aie une dizaine de mille roubles auxquels je ne puis toucher depuis deux mois. Devant les guichets, où sont inscrits les noms des anciennes banques réunies ici, une file de gens immobiles et bavards stationne. A la porte du gérant, nouvelle queue. J'apprends que l'on appellera les numéros de vendredi dernier et nous sommes lundi. L'éminent gérant ne reçoit que de midi à une heure. On l'aperçoit par-dessus les demi-glaces du comptoir en train de fumer des cigarettes, tandis que les délégués des usines attendent. C'est un concert de plaintes et de lamentations, mezzo voce, comme il convient.
Lorsqu'on a reçu le visa du commissaire, si la somme à encaisser est forte, — elle monte souvent à plusieurs millions pour le paiement de quinzaine des grandes usines — vous obtenez un chèque sur la Banque d'Etat, où les mêmes scènes se reproduisent, les mêmes retards, les mêmes stations interminables devant les guichets.
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Je rencontre un ancien directeur de la Banque d'Escompte.
— Ahi 1 Monsieur, me dit-il, tout est fini. C'est un désordre incroyable, à ne plus jamais s'y reconnaître. Les pertes sont immenses. Toutes nos banques sauteront.
Et, quelques pas plus loin, un employé supérieur de la Banque du Peuple m'aborde et, voyant en moi un étranger, me demande ce que je désire.
— J'ai voulu voir, Monsieur, comment fonctionnaient les banques sous votre direction. En outre, j'ai quelques milliers de roubles chez vous et je venais essayer de les retirer. J'ai vu des files de gens dans la rue, dans l'escalier, aux guichets, devant la porte du gérant. Je suis édifié maintenant. Les banques privées travaillaient plus vite sous le régime tzariste que la Banque du Peuple sous le règne de Lénine et de Trotski. Je suis Français, c'est vous dire que je n'ai pas la patience d'attendre trois jours sur mes jambes un visa du gérant de la Banque du Peuple. Je renonce à retirer mon argent» Je vous le laisse. Mais rien n'est éternel, pas même le régime maximaliste en Russie. Quand vous serez tombés, je reprendrai mon bien. Si Dieu donne, comme vous dites, je n'attendrai pas longtemps. Au revoir, Monsieur.
23/5 février.
Depuis cinq jours, nous ne nous occupons guère des affaires intérieures de la Russie et de l'anarchie qui se développe. Nous regardons à l'occident pour tâcher d'entendre le bruit des voix ouvrières qui se sont élevées à Berlin.
Si elles parlent fort, les Allemands auront appris à leurs dépens qu'il ne fait pas bon, même pour le plus puissant empire du monde, de se frotter au maximalisme. Mais que les ouvriers l'emportent, aujourd'hui, en Allemagne, comment y croire ?
Nous savons que les socialistes minoritaires allemands sont au désespoir du mouvement maximaliste en Russie. Nous avons sur ce point une remarquable lettre de Bernstein dans la Nouvelle Vie. Il voit, comme nous tous, que les maximalistes courent à une paix séparée avec l'Allemagne et que la paix séparée assure le triomphe du parti
militaire contre lequel ils luttent avec les libéraux allemands. Contre toutes chances- de succès, les minoritaires déclanchent une grève non préparée, qu'ils savent vouée à un insuccès, pour tâcher de retarder l'heure fatale où la paix sera signée à Brest-Litovsk.
L'ouvrier allemand gagne bien sa vie, mais sa vie lui est rendue dure par le blocus des alliés. Beaucoup de privations, une nourriture insuffisante, des morts dans chaque famille, et on n'en voit pas la fin. Tout de même, la paix 1 Et il descend dans la rue.
La question, aujourd'hui, est celle-ci (car je ne mets pas en doute que le gouvernement ait la force de réprimer la grève) : « Y aura-t-il, dans les rencontres avec la police, dix tués, ou cent, ou mille ? »
A dix, triomphe du parti militaire; à cent, balance égale ; à mille, le gouvernement réfléchit et le voilà prêt à traiter de la paix avec nous à des conditions honnêtes.
Pour l'instant, nous ne savons rien que ce que veut bien nous dire l'agence Wolff. Que l'affaire soit sérieuse, nous ne pouvons en douter à voir les précautions prises par le gouvernement allemand pour qu'aucune nouvelle ne passe les frontières.
29/11 février.
Tout a une fin, puisque les pourparlers à Brest- Litovsk sont arrivés à leur terme. Tout a une fin, puisque Trotski lui-même s'est lassé de parler, puisqu'il a cessé d'entasser sophismes sur arguties, de mêler les insinuations aux calomnies, d'alterner les menaces et les vantardises... Tout a une fin, puisque Trotski a épuisé le trésor en apparence sans fond de sa dialectique et, soudainement, a déposé ses conclusions. La citadelle de Brest-Litovsk, depuis un mois, a vu les joutes les plus curieuses entre le chef de la délégation russe et les représentants des puissances ennemies.
A lui seul, il a tenu tête à tous. 11 a équivoque avec Hakki Pacha, réduit Gzernin au silence, rétorqué les arguments de Kuhlmann. 11 a cité Hegel plus que Karl Marx. Il a eu réponse à tout. Si l'on gagnait les batailles avec des mots, Trotski serait invincible. Mais le général Hoffman a tiré à moitié son épée du fourreau. Une épée et une langue, la lutte est inégale. Trotski s'est tu. Il a compris qu'il fallait en finir et a cherché à ces discussions prodigieuses une sortie digne du grand acteur qu'il s'est montré. Seulement Trotski a mêlé les genres. Il part sur une bouffonnade. Il fait une pirouette de clown. La conclusion ne correspond pas aux prémices ; l'unité de ton n'est pas gardée.
Voici, en effet, le document qu'il a remis aux représentants ennemis avant de les quitter :
« Au nom du gouvernement des Commissaires du peuple du gouvernement de la République fédérative des Soviets, nous portons par la présente à la connaissance des Gouvernements et des peuples en guerre contre nous, des pays alliés et neutres, que, refusant de signer un traité annexionniste, la Russie proclame de son côté que l'état de guerre a cessé avec l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, et la Turquie. »
Simultanément un prikase de démobilisation générale est lancé à toutes les troupes russes sur tous les fronts.
Ayant lu cette note, j'ai réfléchi; puis je l'ai relue. Puis craignant la contagion subtile de la folie, je l'ai posée et j'ai tâché de n'y plus penser. Mais la puissance de Trotski est telle que, bon gré mal gré, une fois qu'il s'est emparé de vous, il ne vous lâche plus. Je me suis mis à retourner les phrases de ce texte dans ma tête, cependant que j'examinais les faits auxquels elles s'appliquent :
11 y a état de guerre entre la Russie et les Empires centraux. Les représentants de ces pays ennemis se sont réunis pour savoir s'il convenait de faire la paix ou si l'on devait continuer la guerre. Telle est la question posée. Et voici comment Trotski y répond.
— Nous ne faisons pas la paix, car nous ne pouvons signer un traité annexionniste. Mais nous déclarons solennellement que l'état de guerre entre nous et les Empires centraux cesse. Et pour montrer ici que ce ne sont pas des paroles, nous donnons Tordre de démobiliser l'armée.
A récrire ceci, je sens, à nouveau, la folie me gagner. Car enfin, j'ai beau me dire que, l'état de guerre existant, si Ton n'y met fin par la paix, continue d'être et que la cessation de la guerre implique un consentement bilatéral ce dont Trotski n'a pas l'air de se douter. Mais cet homme affirme avec une telle assurance, qu'à l'écouter on se sent ébranlé. 11 parle comme un dieu dans une machine au cinquième acte d'un opéra. Le ton solennel de ses paroles, leur majesté font une impression, indépendante du sens qu'elles convoient. Et lorsque la voix s'est tue et qu'on se reprend, et qu'on pèse les mots, l'impression persiste et un doute affreux naît en vous. « Cet homme si §ûr de lui, se peut-il qu'il soit fou ! Ou suis-je fou moimême. »
Tout cela est malsain. Il a fallu une rare combinaison de la Russie et du maximal isme, du Tolstoïsme et du génie hébraïque, de l'Asiate et du Slave pour arriver à ce document unique dans l'histoire du monde. Le fondateur d'une religion nouvelle ne parlerait pas autrement que Trotski. Et je ne doute pas que dans la crise de folie qu'il
a déchaînée sur le monde, il ne trouve, à cette heure, d'innombrables adeptes.
Revenons au pratique des choses.
L'armée russe est démobilisée et rentre dans ses foyers. Les Allemands ont la liberté de leurs mouvements. Jugent-ils opportun, pour s'assurer des compensations en cas de défaîte en Occident, de prendre des gages en Russie, ils occupent Revel-Pskof -Minsk.
S'ils préfèrent rester sur place, bien. Personne ne leur conteste plus la légitimité de leurs conquêtes. Les Allemands sont de bons commerçants et, avant tout, des commerçants. Peutêtre, satisfaits de leurs prises se mettront-ils à nouer avec les Russes des relations commerciales.
Trotski s'imagine que le peuple allemand va éprouver une grande inquiétude à apprendre que la paix promise n'est pas signée. Non, il y a longtemps que le peuple allemand n'a plus aucune crainte au sujet du voisin de l'Est. Le seul sentiment qu'il nourrit à son égard, c'est le mépris. Mais le mépris qu'on a pour un peuple n'empêche pas de s'enrichir à ses dépens. Et le bon Allemand se frotte les mains en pensant aux fructueuses affaires qui l'attendent à l'orient de la Dwina. Trotski veut encore nous persuader que, grâce à lui, le peuple allemand sait qu'il se bat pour des buts annexionnistes et que, le sachant, il
ne se battra plus. Cette conviction, Trotski la partage avec tous nos socialistes qui se sont imaginé qu'il suffirait d'une conférence à Stockholm où l'on dirait le droit pour faire tomber les armes des mains des soldats allemands. Trotski, dans cette illusion commune, trouve moyen d'ajouter encore à la naïveté générale des socialistes, car il a fallu les discussions de Brest pour que Trotski, l'intelligent, le rusé Trotski, apprît que l'Empire allemand voulait faire des conquêtes et entendait que la guerre payât. Il a perdu ses illusions. 11 sait maintenant que les Empires centraux sont impérialistes, mais, comme on voit, il persiste à croire que le peuple allemand ignore où on le mène, que le soldat allemand ne sait pas pourquoi il donne sa peau. A quoi servent les dons les plus brillants de l'esprit, Trotski, s'il ne s'y mêle un peu de bon sens et quelque chose de juste dans la vue ? Gomment n'avez-vous pas compris que le" peuple allemand sait parfaitement où on le conduit et qu'il a jugé, comme excellente et de sûr profit, la grande entreprise impérialiste sous la direction du Seigneur suprême de la guerre, l'Empereur Guillaume, et sous la présidence d'honneur du Vieux Dieu allemand. Il a souscrit et payé ; il compte bien toucher les bénéfices. Les socialistes marchent comme les camarades ; ils calculent, eux aussi, les bénéfices de l'affaire colossale lan-
cée par le Michel allemand. Le socialisme (allemand) leur a appris la discipline. Ils ont mis leurs forces disciplinées au service de l'Empire. Oui, Trotski, le peuple allemand tout entier sait où il va. Il n'a pas eu vos naïvetés ; il n'a pas d'illusions à perdre. Et c'est parce qu'il a si bien compris qu'il marche comme un seul homme. 11 fait la guerre sur le sol étranger, en France et en Russie. Chez lui, il serre la ceinture, mais quoi ? L'Allemand n'est pas encore gâté et il supporte les malheurs présents en escomptant les profits à venir. Déjà, grâce à vous, il va toucher la part de l'opération fructueuse réussie en Russie. Il se frotte les mains. L'affaire est bonne ; il remercie les chefs de l'entreprise, militaires et diplomates, dont les uns vous ont roulés et les autres battus. 11 se prosterne devant l'Empereur qui a si bien dirigé la grande opération militaire-commerciale contre la Russie. Il sourit et se dit : « Nous avons dépensé un peu d'argent pour déchaîner la révolution russe. Nous avons fait passer Lénine et autres en trains express. Voilà de l'argent bien placé ! Voilà une élégante façon de gagner gros sans risquer rien. Les Russes... » Et il hausse les épaules.
Quant à l'Ivan russe, il ne comprend rien à quoi que ce soit, ce qui est une bonne raison pour ne s'étonner de rien. La guerre est finie ; il est content. La paix n'est pas signée ? qu'importe
puisqu'on ne se bat plus. Le résultat positif, il l'encaisse et ne voit pas plus loin.
On cite un mot de soldats bien savoureux au moment où Trotski et la délégation, retour de Brest, traversaient les lignes russes. Gomme on disait aux soldats que la guerre était terminée, mais que Trotski avait refusé de signer la paix.
— Ah ! cela est bien, dirent-ils, on a fini de se battre, mais on n'a pas signé de papier. C'est comme cela qu'au village on fait les affaires. Les papiers, ça ne sert qu'à embrouiller les choses. Les malins ne signent jamais...
30/13 février.
Les malins ne signent pas ? Voilà que les Empires centraux ont signé un beau papier avec l'Ukraine. Us ont fait leur paix séparée avec les riches provinces qui nourrissent la grande Russie et lui fournissent son charbon. Ils comptent s'en assurer les bénéfices. Et pour cela, ils n'ont reculé devant rien. Ils ont signé le traité avec les représentants d'un pouvoir qui n'est plus, d'une Rada renversée par les maximalistes ukrainiens et russes. Ce néant du gouvernement leur suffit ; ils acceptent sa signature comme valable. Où est la Rada ? personne ne le sait. Elle n'a pas l'ombre de pouvoir. Elle a vécu un jour btef pendant le-
quel elle a été reconnue officiellement par les Empires centraux. Ils en profitent pour traiter avec ses anciens représentants. Ils ne sont pas comme les paysans russes et Trotski : il leur faut un papier. Ils l'ont ; ils sauront s'en servir. Ils interviendront en Ukraine pour y rétablir l'ordre, pour assurer la reprise du travail, le fonctionnement des chemins de fer ; ils chasseront les Soviets et disperseront les troupes maximalistes. Quelques régiments suffiront à cette tâche.
Qu'ont-ils à s'occuper de la Grande Russie ? Celle-ci crèvera de faim et de froid, une fois les réserves de blé et les mines de charbon en possession d'une Radaliée avec les Empires centraux par les liens forts de l'intérêt et de la reconnaissance.
En outre, ils peuvent présenter à leurs peuples ravis une paix véritable conclue avec la Petite Russie, dont les richesses sont grandes.
La fureur de Smolny est à son comble. L'Ukraine trahit, l'Ukraine se livre à nos ennemis ! L'Ukraine peut alléguer, il est vrai, qu'elle n'a pas signé un traité annexionniste, qu'elle ne sacrifie rien et ne livre pas un pouce de terre. Peu importe, le gouvernement des commissaires du peuple va mener une guerre à mort pour conserver son autorité en Ukraine.
il Cette guerre aura — la Russie a toutes les nouveautés — un caractère jamais vu. Elle sera une guerre contre une puissance étrangère, puisque
l'indépendance de l'Ukraine est reconnue. Elle sera une guerre civile puisque maximalistes ukrainiens et russes sont unis contre les partisans de la Rada. Enfin, sur le territoire de la Petite Russie, les Grands Russiens maximalistes seront en lutte contre les soldats des Empires centraux auxquels Trotski a déclaré solennellement la cessation de Tétat de guerre.
Il faut noter que, par un étrange retour des choses, les maximalistes soutiennent ici — contre leur gré — l'idée d'Empire et luttent pour conserver dans son intégrité l'unité nationale que les tendances particularistes de l'Ukraine ruinent. Trotski et Lénine — qui l'eût crû ? — continuent l'œuvre poursuivie pendant des siècles par les Empereurs qui ont créé l'Etat russe.
Et nous, les alliés de la Russie ancienne, nous sommes à Petrograd contre le pouvoir des commissaires du peuple, traîtres aux engagements de la Russie, et avec eux dans leur lutte en Ukraine qui trahit la cause russe !
Ainsi l'unité nationale, ébranlée au lendemain de la Révolution, tend à se reconstituer peu à peu sous l'effort des maximalistes qui servent, inconsciemment, l'idée de la plus grande Russie. En Finlande même, ils luttent avec les maximalistes finlandais contre les partis conservateurs qui veulent une indépendance complète, avec l'appui de la Suède ou de l'Allemagne.
Il n'est pas douteux que la pensée profonde de Lénine et de Trotski est de réunir tous les territoires russes sous le drapeau rouge du maximalisme et qu'ils cherchent à constituer un pouvoir unique et fort. Le droit des nationalités, l'indépendance des groupes ethniques, ce sont des phrases de programme. La réalité, c'est l'unité de toute la Russie sous la direction du gouvernement maximaliste de Smolny. La Russie est un pays fortement centralisé et depuis longtemps. Ici Lénine et Trotski reprennent l'œuvre ancienne. Petrograd est capitale et doit le rester. Ils brisent toute résistance. L'Ukraine voulait leur échapper. Ils s'y établissent par le fer et par le sang. Ils vont prendre le Don. Lorsqu'ils tomberont, s'ils accomplissent leur programme, chose fort douteuse, ils laisseront une Russie politiquement plus unie qu'au mois d'août dernier. Ils auront nettoyé la place où l'Empire pourra reconstruire l'édifice ruiné par la Révolution.
Si nous examinons maintenant la situation qui nous est faite par la déclaration de Brest-Litovsk, nous pourrons en tirer quelques avantages. D'abord, la paix n'est pas signée. Rien de définitif. L'Allemagne ne peut dégarnir absolument le front de Brest à Riga. Si elle veut s'assurer quelques gages supplémentaires, elle devra ramener des troupes. Autant de moins sur les lignes françaises.
Mais le bénéfice moral que nous tirons de l'étrange aventure est plus intéressant encore.
Nous avons en France et en Angleterre des partis socialistes qui depuis près d'un an ne cessent de nous dire : « Entendons-nous avec la Russie révolutionnaire, acceptons son programme de paix et les moyens de lutte qu'elle préconise pour arriver à une entente des peuples qui mettra fin à la guerre. Allons avec elle à Stockholm et faisons une paix socialiste et honorable. »
Ces thèses proclamées sans fin par les chefs de nos partis avaient l'extrême danger d'agiter l'opinion publique, d'affaiblir le moral de l'armée, gardienne du sol et de l'honneur français.
Le chimérique de ces propositions, les socialistes aveugles persistaient à ne pas le voir. Ils croyaient à la possibilité d'amener l'Allemagne à renoncer à ses plans impérialistes; ils croyaient à la force et au désintéressement de leurs coreligionnaires allemands.
L'expérience est faite. Elle est concluante. Elle éblouit. La Russie maximaliste a tenté le coup. Les maximalistes étaient prêts à abandonner aux Empires centraux 150.000 kilomètres carrés de la Russie. Et, malgré tout, les conditions posées par l'Allemagne et l'Autriche ont été telles, qu'au dernier moment ils n'ont pas pu signer la paix^ bien qu'ils se reconnaissent incapables de continuer la guerre.
La démonstration est faite — et nos socialistes qui sont patriotes le comprendront — on ne peut conclure la paix avec l'Allemagne, que l'arme au poing et après l'avoir battue.
3/16 février.
La marée maximaliste gagne du terrain. La vague monte et s'abat sur l'Ukraine où Kief et Kharkof et tout le bassin du Donetz sont aux mains des troupes du Soviet. 11 ne reste plus qu'un tout petit îlot, les territoires du Don, que le flot menaçant ronge chaque jour. Les cosaques ont perdu Taganrog ; l'armée volontaire d'Alexeief recule du nord vers Novotcherkass. Et nous apprenons que Kaledine, ataman des cosaques, vient de se suicider.
C'était un bon général, un honnête homme, et il avait plus de sens politique que ses collègues russes. Avec Savinkof, il avait travaillé à unir les éléments disparates qui s'étaient réfugiés dans le Don. Il avait compris, qu'à l'heure où nous sommes, un mouvement de renaissance nationale devait s'appuyer sur les masses profondes russes et, qu'à agiter soudainement le drapeau de la monarchie, on resterait seul !
Il avait essayé de faire l'union entre Alexeief et Kornilof. Mais il se sentait menacé à gauche par la poussée constante du maximalisme dans les ter-
ritoires mêmes du Don. Plus de la moitié de la population n'y est pas cosaque. Rostof et Novotcherkass sont de grandes villes industrielles. Smolny lui avait envoyé du front et de Petrograd quatorze régiments cosaques infectés de maximalisme et qu'il avait été obligé de licencier immédiatement. Dans le conseil même du gouvernement du Don, il avait dû admettre Tsix membres d'extrême gauche. La révolution gronde dans la capitale des territoires cosaques.
11 n'y a plus de place en Russie que pour le maximalisme triomphant.
5/18 février.
La logique de Trotski est forte. Mais la logique des choses est plus forte. Trotski a solennellement déclaré la cessation de l'état de guerre entre la Russie et les Empires centraux, oubliant qu'il faut être deux pour mettre fin à la guerre. Et voici que l'Allemagne dénonce l'armistice et reprend les opérations militaires sur le front russe. Elle avait massé cinq divisions devant Dwinsk. Aujourd'hui, ses troupes sont entrées dans Dwinsk sans coup férir. Et, d'après mes renseignements, elle a des forces qui vont — comment dire ?. — attaquer dans la direction de Valk, menaçant Pskof.
Dwinsk a été évacué par ce qui restait de sol-
dats russes. Dans les rues de Petrograd, déjà les soldats disent :
— Nous, nous ne nous battrons pas. Nous reculerons jusqu'à ce que l'Allemand se fatigue. Et s'il veut Petrograd, eh bien, qu'il le prenne.
Et Smolny va-t-il déclarer la guerre révolutionnaire ? Trotski, si intelligent, comprendrat-il ce que le plus humble paysan de France sait depuis des années, qu'il y a des cas où il faut se battre ou mourir ? Hélas 1 il a fallu qu'au nom de ses principes il ruinât la Russie pour apprendre que le monde n'est pas tel qu'il le rêvait dans ses imaginations utopiques de réformateur. Lamentable catastrophe !
Si le parti socialiste russe, social-révolutionnaire, minimaliste et maximaliste, n'avait pas été une réunion de songe-creux passionnés, la guerre serait finie et l'impérialisme allemand ruiné. La responsabilité est sur l'ensemble des partis socialistes russes. Mais Trotski dont l'intelligence est infiniment supérieure à celle de ses camarades porte une plus lourde responsabilité. Il s'est ! trompé gravement et, à ce degré-là, une erreur devient un crime. Aujourd'hui que lui reste-t-il ? Il a pourri l'armée, puis l'a licenciée. Il a refusé de signer la paix et de continuer la guerre. Mais les Allemands avancent ! Ah ! c'est un fait nouveau... Que faire?... La guerre?... Impossible!... Se jeter à genoux I...
21 février.
Lorsque Smolny a appris que les Allemands dénonçaient T armistice et reprenaient les opérations de guerre contre la Russie, l'ahurissement des nigauds qui mènent la Révolution russe, a été immense. Trotski n'en revenait pas. Soudainement il s'apercevait que deux mois de sophistique passionnée le laissaient nu et désarmé en face de gens sur qui ses arguments n'avaient été qu'un souffle sonore. Stupeur ! Les soldats allemands obéissaient encore à leurs chefs et marchaient joyeusement à des conquêtes faciles ; les ouvriers de Berlin et de Vienne applaudissaient aux succès des armées invincibles de l'Empereur et préparaient des lampions pour la prise de Dvinsk et de Revel. Le monde des chimères disparaissait emporté par un coup de vent. Il fallait reprendre pied sur terre ferme pour voir les Allemands avancer gaiement en Lettonie et en Esthonie. Dur réveil ! Trotski a-t-il eu le temps de faire un retour sur lui-même et de se demander ce qu'était la valeur réelle d'une intelligence dont il avait tiré mille feux d'artifices à Brest devant un public éclairé de diplomates et de généraux ?
Qu'est-ce que l'intelligence d'un homme d'Etat, Trotski, si elle est incapable de s'appliquer aux réalités de la vie et de comprendre les forces vé-
ritables qui y sont en jeu ? Moins que rien, une vanité, un néant. Il faut comprendre qu'il y a une autre Allemagne que celle que vous imaginiez, que l'esprit de la race, Famour de la patrie, l'abnégation, le sentiment du devoir, la discipline et le sacrifice de soi-même sont des réalités qui peuvent mouvoir tout un peuple et le rendre redoutable. Voilà les qualités viriles sur lesquelles un peuple construit ses grandes destinées. Vous n'êtes qu'un sophiste ingénieux, suivi par les foules inconscientes à qui vous avez prêché la lâcheté. « Ne te bats pas ! sauve ta peau », voilà l'alpha et l'oméga de vos enseignements.
Aujourd'hui Trotski recueille les fruits dont il a semé les germes. L'armée russe n'existe plus et les Allemands — une poignée d'hommes, en vérité, combien sont-ils ? cinquante mille — voient fuir devant eux les millions de soldats qui, grâce à la Révolution, ne sont plus que des lâches sans idéal. Us vont prendre, sans tirer un coup de feu, la Russie entière. Une fois à Petrograd, ils pendront Trotski et Lénine, et montrant les cadavres ballants, diront :
— Voilà ceux qui se battent avec la langue. Ce sont des épouvantails à moineau.
Et les fifres siffleront un petit air triomphal.
Rendons justice à Lénine et à Trotski, cette fois-ci ils ont compris et ils ont tremblé.
Ils savent que, maintenant, ils sont aux mains
82 LA RÉVOLUTIO!^ RUSSE
de ces maîtres redoutables et qu'il ne s'agit plus de forfanteries et de bravades.
Ils n'hésitent pas. Toute résistance est inutile. Ils envoient un radio à Berlin implorant leur pardon, demandant de signer tout de suite aux conditions fixées à Brest-Litovsk la paix qu'ils déclaraient honteuse et qui l'est, en effet. Ils expédient un représentant à Dvinsk. Les Allemands auront de nouvelles exigences. Peu importe. Que la Russie paie, pourvu que Trotski et Lénine sauvent leur peau. Mais Berlin acceptera-t-il encore de causer avec les maximalistes ? Gela est pas sûr.
Si les Allemands veulent, comme le dit l'appel de Léopold de Bavière dans son manifeste, détruire le maximalisme et arrêter la 'contagion de folie qui pourrait gagner l'Europe, ils refuseront de signer la paix avec les maximalistes. Et les maximalistes seront aussitôt massacrés, car dans l'état où ils ont mis la Russie aujourd'hui il n'y a plus que la paix de possible.
Mais si l'Allemagne accepte la conversation, quelles seront ses nouvelles exigences? Sans doute, elle ne se contentera plus des conditions de Brest- Litovsk.
Hier il y avait deux ou trois milliers de soldats qui manifestaient devant Smolny où régnait un grand émoi ; les portes étaient fermées et les mitrailleuses prêtes.
Savez-vous pourquoi ces soldats s'agitaient ?
Voulaient ils protester contre la paix «honteuse »? Oh ! non le bruit avait couru qu'à la suite de la dénonciation de l'armistice par les Allemands, on suspendait la démobilisation des jeunes classes de vingt-cinq à vingt- huit ans. Et ces soldats, à l'heure où les Allemands passaient la Dwina, venaient exiger qu'on les renvoyât au plus vite dans leurs foyers.
Voilà le peuple russe tel qu'il est après un an de révolution ! Faut-il ajouter qu'on a aussitôt donné satisfaction à ces soldats tumultueux et publié une note déclarant faux le bruit que la démobilisation était arrêtée.
Et nous, autrefois les alliés, nous étouffons de dégoût. A la lettre, nous sommes suffoqués à voir tant de lâcheté, et si universelle. La Révolution qui a tant parlé, qui n'a cessé de proclamer ses principes, se noie dans la boue, se précipite aux pieds des Allemands. Pas un cri, pas une révolte, un abaissement d'esclaves à qui le maître montre le fouet.
24 février.
Le Comité Central Exécutif vote la paix par 118 voix contre 84 et 24 abstentions. Lénine a prononcé un discours.
Cet infatigable défaitiste est heureux. Il voit enfin la déroute et les milliers de soldats russes fuir devant quelques Allemands sans tirer un
coup de feu, sans détruire un pont ou une gare. 11 multiplie ses efforts pour l'acceptation de la paix. Il écrit des articles, il publie une conférence où il prouve en dix-huit thèses les bienfaits de la défaite. Il accepte tout plutôt que la lutte contre l'ennemi extérieur. Il l'emporte et la paix est votée.
Trotski montre sa véritable nature. A l'heure de la crise, il disparaît ; il n'existe plus. Y a-t-il un Trotski? 11 n'assiste pas aux séances, il ne prononce pas de discours. Ce maître impérieux dans la guerre civile, alors qu'il a pour lui les baïonnettes des gardes-rouges et les coutelas des marins contre les bourgeois désarmés, se cache quand le moment du danger est venu. On n'entend plus sa voix. Il fait le mort.
Une délégation est envoyée à toute vapeur à Dvinsk et à Brest, jamais on a montré telle hâte à se déshonorer. On brûle l'espace.
Or, cependant, voici que les Allemands, sans tenir compte du vote du C. G. E. et du télégramme que le gouvernement leur envoie, continuent à avancer.
Ils marchent par petits groupes de deux ou trois cents hommes, sans se hâter, pour laisser à ces grands veaux de soldats russes le temps de fuir. Ceux-ci, par milliers, filent devant eux. sans demander leur reste, jetant leurs fusils pour courir plus vite.
A Petrograd, les sentiments les pliis divers passionnent la population qui n'en perd pourtant pas son flegme et continue à vaquer à ses occupations avec sa placidité coutumière.
Smolny est épouvanté. Comment, il s'humilie I Il accepte les pires conditions allemandes ; il traîne le drapeau de la Révolution dans la fange ; il abdique tous ses principes ; et cependant l'ennemi marche sur Petrograd ! Ah ! cela n'est plus de jeu. Ces Allemands sont des ogres assoiffés de sang. Ils sont insensibles à tout et même au beau langage, puisque les sophismes de Trotski ne les arrêtent pas. Ils approchent de Revel ; ils prennent Pskof. Dans trois jours, ils peuvent être à Petrograd.
A cette heure de suprême danger pour la Révolution russe, Trotski et Lénine — chose admirable — restent muets. Autour d'eux, on s'agite, ils s'enferment, ne voient personne, ne donnent ni un ordre, ni un conseil. Ces logiciens impitoyables, écrasés par le fait, restent stupides.
Quelques hommes à Smolny comprennent que, ne fût-ce que pour sauver la face, car on ne peut plus parler d'honneur, il faut organiser un semblant de résistance. Dans des usines, les sirènes pendant toute la nuit font retentir leurs appels farouches, convoquant les ouvriers à la guerre sainte et glacent d'effroi la population de la capitale.
La guerre sainte ! Les journaux maximalistes la prêchent à pleines colonnes et à grandes manchettes. Cette fois-ci, et pour une minutie, ils oublient leurs attaques contre la France et l'Angleterre. Il s'agit de sauver sa peau. Les voilà devenus guerriers. On demande des engagements volontaires. Des journalistes américains sinscrivent dans l'armée rouge. Ce n'est qu'un geste, car ils savent fort bien que personne ne se battra. Mais je cherche vainement le nom d'Arthur Ransome, le correspondant bolchevique du Daihj News, dans la liste des engagés... Du reste les révolutionnaires font les sourds. On assure que trois mille ouvriers de l'usine Vulcan sont venus s'enrôler. Je ne puis contrôler les chiffres mais, dans une usine que je connais, j'ai le nombre exact des volontaires : ils sont quatorze sur dixhuit cents ouvriers.
Voilà qui ne nous promet pas de nombreux régiments.
Les soldats sont affolés. Au premier moment, ils pensent à aller massacrer les maîtres de Smolny qui n'ont pu malgré toutes les humiliations leur donner la paix promise. Aujourd'hui, pourtant, ils votent de s'opposer à l'ennemi et de défendre la capitale. Mais, de la coupe aux lèvres, il y a loin. Il ne faudra pas compter sur eux le jour où le canon allemand tonnera près de Tzarskoie Selo.
Dans la population de Petrograd, le sentiment qui a dominé au jour où le G. G. E. a accepté les conditions allemandes a été celui de la désolation : « Gomment, les Allemands ne viendront pas mettre ces fous à la raison ! Le régime maximaliste, la terreur, la folie, vont continuer. »
Petrograd est tombé dans un morne désespoir. Il ne voit plus de salut. Petrograd est persuadé qu'il ne se sauvera pas lui-même. Si les Allemands ne viennent pas, il ne lui reste qu'à mourir. Petrograd maudit l'Empereur Guillaume qui l'abandonne et signe une paix avec Lénine et avec Trotski.
Hier et aujourd'hui, l'espoir renaît. L'avance continue de l'ennemi qui terrifie Smolny fait soupirer d'aise la population de Petrograd. Les Allemands ont dépassé Pskof. En deux jours, ils peuvent être dans la banlieue de la ville. Enfin I
Dans les ambassades alliées, on fait ses préparatifs de départ. Ghaque jour une centaine de nos nationaux sont expédiés dans l'intérieur ou sur la côte Mourmane, long et désolant trajet dans les glaces arctiques. La frontière de Finlande est presque fermée. Depuis trois semaines pas un train n'a passé sur Tornéo.
Quelques Français s'échappent et essaient de franchir en barques le golfe de Bothnie pour gagner la Suède.
26 février. <
Les Allemands sont à Revel, à Narva, à Pskof, ; à Polotsk, à Minsk. Les pays qu'ils occupent au- 3 jourd'hui, les évacueront -ils jamais ? Nous voilà loin de la ligne de la Dvina à laquelle on s'était arrêté à Brest. Les Allemands ont avancé, dans le Nord, de deux cents kilomètres, au centre, de : cent.
Voilà le plus clair résultat de la prodigieuse : formule par laquelle le gouvernement des Commissaires du peuple a pensé mettre fin aux dis- j eussions de Brest-Litovsk : « Ni paix, ni guerre ». I
28 février.
Le gouvernement part pour Moscou. Les ambassadeurs alliés ne Ty suivront pas. Mais, en quelques jours, les Allemands peuvent entrer à Petrograd. 11 faut partir. Les ambassadeurs des Etats-Unis et du Japon, le ministre du Siam filent vers l'est. Vologda sera leur première étape. Les représentants de l'Angleterre, de la France, de l'Italie, de la Belgique, de la Serbie, du Portugal et de la Grèce décident de tenter la fortune par la Finlande et de négocier avec les blancs et les rouges le passage des lignes.
Le jeudi 28 février, nous voilà stfr le quai de la gare de Finlande à 4 heures de l'après-midi. Il y a là près de deux cents personnes avec un amoncellement de bagages qui donne à frémir quand on pense aux transbordements inévitables, aux possibles parcours en traîneau. Chaque nation a
ses wagons réservés. Trois fourgons ne suffisent pas à emporter les colis et les malles.
Une grande fièvre dans le public ; ceux qui restent nous regardent partir avec regret et beaucoup d'entre nous, malgré l'heure, malgré les maximalistes, malgré les insultes reçues, quittent avec tristesse une Russie qui leur fut autrefois hospitalière.
Nous sommes là et nous ne partons pas.
Que se passe-t-il ?
Les incidents commencent. Le commissaire de la gare, sur Tordre des Affaires étrangères, fait descendre du train toutes les personnes qui, bien qu'ayant le visa diplomatique, n'ont pas de passeports diplomatiques. Plus de la moitié des Anglais sont obligés de rester à Petrograd.
Une heure, deux heures se passent. Et nous apprenons qu'un conflit vient d'éclater entre les Italiens et le second de Trotski, le « camarade » Petrof. A la dernière minute, il refuse de viser leurs passeports et fait même arrêter, séance tenante, un des notables Italiens, le comte Frasso, que Smolny recherche. Le chargé d'affaires, marquis de la Torretta, n'arrive pas à convaincre ce butor obstiné pour qui le droit des gens est néant, et qui ne connaît que son bon plaisir. Le marquis de la Torretta vient au train nous dire adieu. Quand pourra-t-il partir maintenant ? Il reste en otage.
Huit heures du soir. Nous sommes encore là. On exige que nous payions la garde-rouge qui assure le service, soit 1.000 roubles. Puis le commissaire déclare qu'il vérifiera une fois encore tous les passeports.
Enfin, vers 9 heures et demie, un soupir de soulagement. Le train se met en marche pour gagner Bieloostrov, frontière finlandaise distante de 30 kilomètres. Si nous franchissons Bieloostrov, nous échappons à Lénine et à Trotski. Mais que nous réserve la vérification des passeports à la gare frontière ?
Dans la petite salle où les commissaires maximalistes fonctionnent, nous passons un à un. On ne soulève aucune difficulté et, vers une heure du matin, il semble que nous sommes saufs et que nous allons partir. Pourtant, nous ne partons pas. Un d'entre nous a vu arriver un ordre de Smolny disant de retenir tous les Français, et le chef de poste, un matelot, prognathe aux yeux brillants, se dispute avec ses seconds qui ont visé, sans contestation, nos passeports munis du sceau des Affaires étrangères.
Ce matelot à la tête dure l'emporte et nous signifie, les yeux pétillants d'une joie qu'il n'essaie pas de cacher, que les Français ne passeront pas. Smolny déclare que nos visas sont faux et que nous devons rentrer à Petrograd.
L'ambassadeur demande à être mis en commu-
nication téléphonique avec le commissariat des Affaires étrangères. Nous voilà un petit groupe de Français serrés autour de lui dans un étroit couloir où se trouve le téléphone. Le matelot est là triomphant. Après mille difficultés, vers 2 heures du matin, on a enfin Petrof à l'appareil. Il ne parle pas français. En anglais, je lui transmets le message indigné de l'ambassadeur. Après un long et confus débat, dans un appareil qui grésille, on convient qu'on enverra tous les passeports français par une locomotive à la gare de Finlande où Petrof consent à se rendre en automobile pour les examiner. Un commissaire aimable se charge de les emporter, et nous nous couchons sur nos banquettes attendant son retour.
Petrof.
Les heures passent. Vers 4 heures et demie, '. Petrof lui-même arrive et est introduit dans le wagon de l'ambassadeur. Ah ! la curieuse figure ! Imaginez un homme basané et crépu dont les boucles passent sous la toque de fourrure, au nez aquilin, à l'œil allongé, au regard rusé, à l'allure louche d'un Levantin sorti d'un ghetto de Smyrne ou de Beyrouth, où il vendait des chaînes de montre en simili. On cherche l'épingle en strass à la cravate. Mais on ne la voit pas, car Petrof
reste boutonné dans un grand manteau fourré, de nuance claire et garde son bonnet sur la tête. Il a une désinvolture de marchand de cacaouettes et, tout en allumant une cigarette, il dit, sans en demander l'autorisation, mais en regardant l'écriteau au-dessus de la porte :
— C'est un wagon de fumeurs!
Ce Petrof qui, paraît-il, venait signer nos passeports, commence à montrer son esprit de chicane en déclarant qu'il ne visera pas ceux des employés et domestiques de l'ambassade qui ne sont pas des diplomates, non plus que celui du secrétaire, comte de Robieu, qui n'a pas de photographie.
L'ambassadeur manœuvre le petit camarade crépu avec une assurance parfaite et une habileté consommée. 11 lui assène sur la tête la plus vigoureuse des protestations, montre l'indignité du traitement infligé par le gouvernement des commissaires du peuple à la France, l'ancienne alliée, dont hier encore Smolny sollicitait le secours et l'appui contre les Allemands, le cite devant l'opinion entière du monde civilisé pour l'outrage sans précédent dans l'histoire du droit des gens violé si délibérément, pour la mesquinerie de la chicane qu'on lui cherche au moment où il quitte la Russie. 11 rétorque impitoyablement les misérables arguments du camarade, lui rappelle les conventions faites avec Trotski pour le visa des
passeports. L'ambassade D'a-t-elle pas signé les passeports de Natansohn et tant d'autres qui ne sont ni diplomates, ni courriers ? Sous cette avalanche d'arguments passionnés et irréfutables, le Levantin chancelle, il commence à s'excuser.
— Je ne suis pas venu, dit-il, pour envenimer les choses...
L'ambassadeur ne lui laisse plus placer un mot, prend aussitôt acte de ce procédé obligeant, l'accable de remerciements... et l'affaire est enlevée ; Petrof, d'un sceau qu'il tire de sa poche, vise tous les passeports, et, une demi-heure après, — enfin I — notre train quitte le territoire sur lequel régnent les dictateurs terroristes.
C'est ainsi qu'en pleine guerre, après trois ans de luttes communes, de sacrifices faits pour la même cause, d'aide et de support de toute espèce donnés par nous à ce pays, nous sortons de Russie, obligés de nous battre sur la frontière même pour gagner une terre indépendante où nous soyons à l'abri de nos ennemis dont on ne sait quels sont les plus impitoyables : les maximalistes ou les Allemands.
De Wiborg à Helsingfors.
Quand nous nous réveillons, quelques heures plus tard, après un court sommeil, nous sommes en gare de Wiborg. Wiborg est aux mains de la
garde-rouge finlandaise. Elle nous regarde passer avec indifférence. Personne sur les quais. Personne au buffet, sauf les ouvriers armés, la cocarde rouge à la toque fourrée. Nous sommes encore dans un pays de guerre civile et de révolution maximaliste. Mais nous ne sommes plus en Russie et aucune révolution maintenant ne peut nous émouvoir après les journées vécues à Petrograd où l'atmosphère était, à la lettre, irrespirable. Nous sortons du long cauchemar d'une profonde nuit et, comme si le ciel voulait se mettre en harmonie avec nos sentiments, il fait, en Finlande, un temps délicieux d'hiver ensoleillé et doux, de claire lumière sur la neige. Pour la première fois, depuis trois mois, nous respirons librement.
Vers une heure, arrêt à Kouvola. Spectacle nouveau ! Un peloton d'une cinquantaine de gardes-rouges rend les honneurs aux diplomates alliés. Ils sont là, bien alignés, immobiles. Jamais on n'a vu en Russie des gardes-rouges en rang et sous la discipline militaire. Les pâles soldats de Petrograd ne connaissent que le désordre et l'anarchie dans lesquels ils vivent comme poissons dans l'eau. Ici, ce sont des hommes qui se battent, des hommes qui ont accepté une règle et qui obéissent à une consigne. Ils ont une belle tenue et leur chef adresse une petite allocution aux ambassadeurs. Ces gens ont des sentiments'humains. Apprenant que nous sommes partis de
Petrograd sans pain, ils nous en donnent une cinquantaine de kilos. Et pourtant ils n'en sont pas riches.
Nous sommes loin des gardes-rouges pillards de Petrograd.
En quittant Kouvola, on se met à déjeuner dans le train. Ah ! le pittoresque et charmant déjeuner de fortune ! J'attrape un sandwich au roquefort dans le wagon de l'ambassadeur, une aile de gelinotte en Serbie, une tranche de jambon en Belgique. M. Noulens sort une bouteille d'Armagnac de son pays. M. Destrée a delà chartreuse. | Le consul de Belgique, M. Gharlier, une merveilleuse fine Champagne. Nos soldats, débrouillards, cachent plus d'un trésor dans leurs sacs. Je vais ainsi de porte en porte, fêté, choyé, nourri, gâté, et, parti les mains vides, je déjeune royalement.
Partout règne la plus charmante humeur. Nous ne savons où nous allons et ce qui nous attend. Mais nous n'avons pas encore oublié d'où nous venons. Gela suffit pour que nous goûtions le charme d'une liberté reconquise au prix de tant de peines.
Au soir, nous sommes à Helsingfors, et, du train, nous avons la surprise de voir une ville toute scintillante d'électricité comme si la lumière ne coûtait rien et, nous rappelant les longues rues obscures de Petrograd et les vastes places sinistres dans la nuit, nous restons éblouis devant cette orgie d'éclairage.
La halte à Helsingfors.
2 mars.
Cette nuit, nous couchons encore dans le train. On nous prépare des chambres dans un hôtel. Mais il est près de 9 heures et, dès 9 heures, plus personne ne peut se montrer dans les rues sous peine d'être arrêté. L'état de siège est appliqué dans toute sa rigueur par les maximalistes de Finlande. Des gardes-rouges sont placés en faction auprès de notre train par le fort aimable commissaire de la gare. Il est curieux et notable qu'il nous suffise de quitter la Russie alliée pour être traités aussitôt avec les égards qui sont dus aux représentants des grandes puissances.
3 mars.
Au matin, nous gagnons nos hôtels. La France est sur l'Esplanade à l'hôtel Kemp, avec la Grèce, le Portugal et la Serbie ; l'Angleterre à l'hôtel Société ; la Belgique, nation errante, s'organise à la gare même dans un train de wagons-lits.
Helsingfors est une charmante ville et je bénis les hasards de la guerre qui m'y amènent. Elle est bâtie sur une presqu'île, au fond d'un golfe étroit, semé d'îles, et qui ne communique avec la
mer que par des passes étroites. La large esplanade forme une allée-jardin au centre de la ville et aboutit à la mer. A droite, le port du sud, à gauche, celui du nord. La mer est gelée, mais un chenal est laissé libre pour le passage des bateaux et, tandis que je suis là, je vois arriver de grands transports de Revel, fuyant l'invasion allemande. En trois heures, ils ont traversé le golfe de Finlande, nous amenant toute une cargaison peu recommandable de maximalistes esthoniens qui promènent leurs dures figures blondes dans les rues. Ces « camarades » manifestent de la mauvaise humeur, à nous savoir ici. Et, le soir, la garde-rouge est obligée de garder notre hôtel dans lequel ils désirent entrer. Un peu plus loin, à quai, des canonnières russes, quelques contretorpilleurs et torpilleurs, le bateau où siège le Tzentrobalt, comité de la flotte baltique à côté des deux yachts impériaux, le Standard et V Etoile Polaire.
Le pillage des Dreadnoughts.
Mais dans le port nord est le gros de la flotte de guerre russe : les quatre magnifiques dreadnoughts, les grands croiseurs cuirassés. Ces bateaux sont immobilisés dans les glaces, attendant que l'Allemand vienne les prendre. Les équipages ont fui. Il reste peut-être 2.000 ou 3.000 matelots, sur
un effectif total de 25.000 hommes. Et chaque jour, nous voyons partir ceux qui n'ont pas encore regagné Petrograd et la Russie. Us s'en vont à la gare sur des traîneaux chargés de colis. Auparavant, ils font leurs emplettes en ville. Aucun prix ne les arrête. Ils achètent des montres de luxe, des bijouXjdes vêtements et paient comptant. J'en ai vu un se munir d'une paire de galoches à 70 francs. Ils ont plein les poches d'argent, car depuis six mois ils ont vendu tout ce qui était à vendre sur les bateaux qui leur étaient confiés. Les appareils de précision, les machines, la tuyauterie, le cuivre, tout y a passé. Jamais on n'a vu plus funeste et irréparable pillage de bâtiments de guerre commis, non par des ennemis, mais par des marins qui devaient défendre leur pays sur ces mêmes bateaux. Cela vous aide à comprendre à quel point sont abolies les idées de patriotisme et d'honneur. Les hautes vertus qui maintiennent un pays sont ici le privilège d'un nombre infiniment restreint d'individus qui appartiennent aux classes autrefois dirigeantes. La révolution a supprimé ces gardiens de l'honneur national, en a fusillé une partie, a obligé les autres à se cacher et la populace laissée seule et sans maître est tombée au dernier degré. II n'est rien dont elle ne soit capable aujourd'hui. Les soldats vendent les canons aux Allemands sans songer que ceux-ci vont s'en servir pour tirer sur leurs alliés
d'hier. Les marins dépècent les vaisseaux de guerre et, de leurs dépouilles, se font une petite fortune. Il n'y a plus d'officiers pour s'opposer à ces pillages criminels. Ceux qui ont essayé de protester ont été fusillés dès longtemps. Les autres sont partis. Ceux qui restent se taisent.
Helsingfors verra bientôt le départ des derniers matelots. Ils s'en iront lorsqu'il n'y aura plus un objet à vendre sur les bateaux de guerre.
Les gardes-rouges de Finlande.
Les soldats russes sont peu nombreux. La désertion a commencé il y a un an, avec la révolution. Qu'en reste-t-il ? Peut-être quelques centaines dans cette Finlande où ils ont été plus de cent mille.
Mais les gardes-rouges finlandais sont partout. Jamais je ne vis ville mieux patrouillée. A tous les coins de rue, devant chaque monument, sur les promenades, c'est un va-et-vient incessant de gardes-rouges avec le ruban rouge à la toque de fourrure. Ils sont bien armés, disciplinés, et de meilleure apparence que leurs frères maximalistes de Petrograd. Chaque jour j'en vois partir de la gare une ou deux centaines qui gagnent le fron' nord. Ils ont des chefs à qui ils semblent obéir. Ce sont des hommes.
Le peuple finlandais n'est pas une masse i| amorphe comme le peuple russe. 11 y a des i rouges ; mais en face, il y a des blancs, et les ii uns et les autres font le coup de feu pour défenidre leurs idées. Des trains sanitaires ramènent :|des blessés presque chaque jour des lignes au ii nord de Tammerfors. C'est un pays à actions et ! réactions normales. Un mouvement maximaliste jdes ouvriers amène, aussitôt, un contre-mouvement des paysans et des bourgeois. De l'un et de l'autre côté, on se groupe, on s'organise, on choisit des chefs et on leur obéit. Voilà des choses inconnues dans le grand corps invertébré russe. Une maladie n'y rencontre pas un organe sain qui résiste et essaie d'en enrayer la marche. Elle infecte tout l'organisme qui se laisse prendre passivement.
L'ordre est plus grand ici qu'à Petrograd. 11 n'y a pas d'agressions à main armée, pas de pillages de magasins et d'appartements. Mais les perquisitions sont nombreuses. Les rouges font des arrestations et on m'assure qu'on fusille plus qu'à Petrograd. Le nombre des morts est peut-être le même, mais là-bas, on assassine la nuit au hasard, tandis qu'ici on vous fusille sur la glace du port, après condamnation faite à la même minute. On voit que nous sommes dans un pays civilisé.
3 mars, dimanche.
Je reste en communication téléphonique avec Petrograd grâce à l'extrême obligeance d'un homme d'affaires finlandais. Chaque jour, je téléphone chez moi et j'ai des nouvelles. Notre départ a fait sensation. Tout ce qui n'est pas maximaliste crie à Smolny :
— Voyez les résultats de votre politique. Vous amenez les Allemands à quelques kilomètres de Petrograd et vous traitez nos alliés de telle façon, vous les accablez d'injures et de grossièretés jusqu'au point où vous les contraignez à quitter la Russie. Que nous reste-t-il à présent ?
Smolny est au dernier degré d'affolement. Le télégraphe s'en mêle et, par ses irrégularités, plonge le gouvernement maximaliste dans une stupeur hébétée.
Ne voilà-t-il pas que le premier télégramme reçu de Brest où une délégation russe s'est précipitée pour signer le nouveau traité de paix aggravée imposé par les Empires centraux demande qu'un train soit aussitôt préparé à Pskov pour la délégation qui rentre! Si elle rentre, sans avoir annoncé la paix, c'est la rupture des pourparlers. C'est la guerre. Le père Lénine, luimême, est obligé d'accepter cette funeste nécessité et, de la même main qui, hier, signait des articles pacifistes, rédige un appel aux armes.
triste comme une marctie funèbre dans la nuit. Ah ! non, le camarade n'est pas fait pour emboucher une trompette guerrière. Ce dictateur terroriste, à face de notaire, ne connaît que la bataille contre les bourgeois. On se met à dix, le soir, au coin des rues, avec fusils et revolvers et on fond sur le passant qui a une pelisse. Ça, c'est une opération de guerre bien menée contre le seul ennemi que reconnaisse Lénine. Quant aux Allemands, ils les a toujours appelés ses frères.
Lénine et ses complices — on oublie déjà le nom de Trotski — en sont pour leur brève peur. Un télégramme antérieur avait été retenu parles Allemands, annonçant la paix signée. Joie immense dans le camp des défaitistes, malgré que les conditions de paix soient encore infiniment plus lourdes que celles du 21 février, qui étaient déjà une pesante aggravation de celles proposées à Brest-Litovsk. Les commissaires n'osent pas nous le dire. Mais ils nous font savoir pourtant que la Turquie réclame une bonne partie du Transcaucase,les districts de Batoum, d'Ardagan et de Kars, admirable pays, abondant en beautés et en richesses naturelles.
La Turquie qui a été battue sur tous les fronts, qui a perdu l'Arabie, la Palestine, la Mésopotamie et l'Arménie, réclame aujourd'hui une large part de gâteau. C'est vraiment le coup de pied de l'âne que tu reçois, pauvre Russie !
Les raisons de Petrof.
4mars, lundi.
On me donne de Petrograd l'explication de la folle scène de Bieloostrov avec le « camarade » Petrof.
Ce personnage comique avait pris la décision de ne plus laisser viser aucun passeport pour l'étranger par ses subordonnés. Et, pour rendre impossible une transgression de ses ordres souverains, ce vice-ministre des Affaires étrangères s'empara du sceau qui doit être apposé sur les passeports étrangers, fit apporter une chaîne d'acier, légère, mais forte, se la passa autour du corps, y ayant préalablement attaché le sceau des visas.
Si Petrof dort, personne ne peut sortir de Russie. Va-t-il chez sa maîtresse, pas un passeport n'est visé. 11 tient la clef de l'empire attachée autour de ses reins.
On juge de sa fureur quand il apprit que trentesix passeports français avaient été visés au commissariat et qu'un sceau y avait été apposé par on ne sait quel . de ses subordonnés. De là, l'ordre de nous retenir tous ; de là, sa venue à 4 heures du matin, la scène grotesque dans le wagon et, enfin, l'apposition du sceau fameux sur nos passeports.
Chassés d'Helsingfors.
5 mars, mardi.
Les Anglais, sur des nouvelles, fausses du reste, de leur légation de Stockholm, sont partis en coup de vent, dimanche soir, pour Tammerfors, dernière ville au nord dans les lignes rouges.
Nous avions imaginé que nous devions voyager de concert et que les demandes des ambassadeurs gagneraient à être signalées par tous les chefs de missions. Les Anglais veulent-ils tenter le passage seuls ? Je veux croire qu'ils sont à Tammerfors pour engager avec les rouges et les blancs des négociations pour notre traversée à tous.
Au soir, pendant que nous dînons chez l'ambassadeur, on vient nous dire, à 8 heures, que le gouvernement du peuple a fait préparer un train et compte que nous aurons quitté Helsingfors à 10 heures. La chose est matériellement impossible. Ni les cent voyageurs ne peuvent être prévenus, ni les quatorze tonnes de bagages chargées. Enfin, rien n'est prêt pour nous à Tammerfors et nous n'avons pas de réponse du chef des blancs, le général Mannerheim, à qui nous avons télégraphié par la Suède.
Aussi nous repoussons la demande inconsidérée du ministre des Affaires étrangères.
Mais aujourd'hui il revient à la charge. Il insiste. C'est une pression caractérisée. Les autorités d'Helsingfors ne veulent plus de nous. Nous sommes obligés de nous en aller.
L'ordre est donné de préparer le départ. Il faut être à la gare avant 9 heures, car, après cette heure, la circulation est interdite. Nous faisons nos dernières courses dans la riante petite ville, au port glacé où le chenal est marqué par une ligne de glaçons flottants glauques dans les champs de glace couverts de neige. De gros vapeurs chauffent. Le vent joue avec les fumées noires qui montent des cheminées et les disperse. Les vaisseaux de guerre, avec leurs canons inutiles, sont alignés dans la rade du Nord. Les matelots, sans fin, s'en vont, regagnant Petrograd et la Russie. Les gardes-rouges passent, armant leurs fusils d'un geste peu rassurant. Il y a foule sur l'esplanade, par le plus beau jour d'hiver sur la neige. Helsingfors, coquette, nous rit de toutes ses fenêtres où s'accroche un rayon de soleil. Elle veut se faire regretter.
Mais nous avons vu Helsingfors. Nous ne sommes pas venus ici en touristes que rien ne presse. Nous devons traverser les lignes où Rouges et Blancs se battent et gagner Tornço, ou prendre à Manti Luotto, port de Bjôroborg, un vapeur qui nous mènerait à travers les glaces du golfe de Bothnie jusqu'à Stockholm. L'une et l'autre entre-
prise ne vont pas sans quelques obstacles que notre nombre sans cesse accru rend plus difficiles encore à franchir. Dans chaque ville, en effet, nous trouvons de malheureux compatriotes qui n'ont aucun moyen de sortir de Finlande et s'agrègent à nous. Nous devons être, à l'heure présente, cent cinquante, et nos bagages font un poids d'une quinzaine de tonnes.
Si nous arrivons à négocier notre passage avec le chef des blancs, général Mannerheim, comment ferons-nous traverser les lignes à cette caravane, où les femmes et les enfants sont nombreux ? On calcule qu'il nous faudrait au moins cent vingt traîneaux. Mais où les trouver ?
Dieu y pourvoira. En attendant, nous quittons Helsingfors, où dix-sept immenses traîneaux transportent nos bagages, à Tébahissement de la foule. Nous avons un énorme train de wagons-lits de la Compagnie internationale. Grâce à l'obligeance de M. de Robien, fourrier de l'expédition, chacun trouve son lit. Il y a un wagon serbe, pour le ministre, sa famille, le frère du roi, prince Arsène Karageorgevitch, et le personnel de la légation. Un wagon abrite le Portugal, la Grèce et quelquesuns d'entre nous. L'Italie nous a rejoints hier et a son logis roulant. La France exige deux voitures. La Belgique en aune et demie, mais M. Destrée a eu l'ingénieuse idée de louer un wagonrestaurant, grâce à quoi ses amis ne sont pas obligés
de courir au buffet ou dans les restaurants de la ville pour trouver une tasse de café chaud ou un dîner le soir. Les Danois ont demandé d'accrocher un wagon pour leurs courriers restés en panne. Le départ d'Helsingfors est plein de gaîté. Sur les quais de la gare, des montagnes de bagages et de valises s'entassent et petit à petit sont portées dans les voitures. Grâce à une excellente organisation, pas un colis n'est perdu.
En panne à Tammerfors.
6 mars, mercredi.
On se réveille de grand matin à Tammerfors. Les gens nerveux se lèvent aussitôt pour aller aux nouvelles ; les sages restent dans leur lit, attendant que les nouvelles viennent à eux, et, jugeant que, suivant les probabilités, nous passerons plus d'un jour dans cette ville, ne se hâtent pas de l'aller voir dès la pointe du jour.
Nous retrouvons les Anglais qui nous ont précédés. Ils sont une vingtaine. Ils ont envoyé hier des parlementaires à travers les lignes jusqu'au général Mannerheim.
Leurs parlementaires reviennent au milieu de la journée. Us ont été accueillis par quelques coups de feu et, malheureusement, un garde-rouge de l'escorte a été blessé. Cet accident va compliquer
encore les négociations laborieuses de notre traversée. On nous dira ;
— Voyez, les Blancs profitent de votre passage et de notre respect des conventions internationales pour tuer les nôtres.
Enfin, les Anglais ont arrangé de partir demain matin. Le train rouge les déposera dans un bois, dans un endroit convenu, et des traîneaux blancs viendront les y chercher. Nous envoyons avec eux trois parlementaires chargés de lettres pour le général Mannerheim, un Belge, un Français, et le prince Karageorgevitch, ami personnel du général en chef des blancs.
En attendant le départ, nous organisons notre vie dans la maison roulante. La Belgique offre l'hospitalité de son w^agon-restaurant à l'ambassadeur de France et à son personnel pendant les repas. Le reste de nos voyageurs mange deux fois par jour au buffet de la gare, où cent couverts sont dressés à une heure et à huit heures. Quelques-uns d'entre nous ont pris des chambres en ville.
Je reste dans le train. On y est à l'étroit, il est vrai, mais le spectacle de la gare est animé et ne manque pas de pittoresque. Deux ou trois fois par jour les relèves de gardes-rouges arrivent pour gagner le front. Ces soldats-ouvriers ont une fort bonne tenue. Le Finlandais est aussi naturellement discipliné que le Russe est anarchique. Ils vien-
nent en rang, sur quatre, bien vêtus, bien chaussés, marchant au pas, obéissant aux commandements. Ils portent à la toque de fourrure un ruban rouge. Leurs fusils sont de toutes provenances. Il y en a d'italiens, d'allemands, de russes, d'américains. Les hommes sont à l'ordinaire de belle taille et donnent une impression de force ordonnée que nous n'avons jamais ressentie, en Russie, pendant la révolution. Aucun désordre à l'embarquement ; ils s'installent sans bruit dans les wagons qui sont préparés. Parfois, dans la rue, ils chantent en chœur un chant dont je ne sais s'il est populaire ou révolutionnaire. Il est triste, sans accent et sans rythme. Les voix sont médiocres. Ici, les Russes l'emportent facilement. Rien de plus beau que les chants des soldats en Russie; rien déplus magnifique que les voix slaves.
On apporte des cartouches ; un petit train blindé est préparé ; ailleurs, sur un v^agon, deux canons de campagne russes.
Je ne crois pas que, pour l'instant, la lutte soit vive sur le front. Nous n'avons vu ramener jusqu'à présent que quatre blessés, dont deux légèrement.
Les rouges ne manquent pas de cavalerie. Quelques pelotons parcourent la ville. D'autres faisaient l'école de campagne dans les bois, sur la colline. Ils sont montés sur de vigoureux bidets à poil long.
Ainsi cette charmante petite ville industrielle de Tammerfors est transformée en place de guerre. Mais la seule guerre que connaissent les Finlandais, à l'heure où les peuples ennemis de l'Europe s'affrontent, est celle des ouvriers contre les paysans. Ces pacifistes se sont jetés dans l'horreur des guerres civiles et se battent entre eux.
Dans Tammerfors, Tordre règne. Les cinémas et les théâtres sont ouverts. Mais les difficultés d'approvisionnement sont grandes et les prix excessifs. Un œuf coûte 2 francs; le pain est très rare, comme le lait, comme la viande. Au restaurant, un repas coûte de 25 à 30 francs. Le régime maximaliste, comme on voit, est celui de la vie chère. La seule boisson est une bière, agréable au goût, mais qui titre deux degrés d'alcool.
En pourparlers avec le Soviet de Tammerfors.
7 mars, jeudi.
Nos parlementaires sont partis de bon matin avec les Anglais, chargés de lettres pour le général en chef des blancs qu'ils doivent voir personnellement. Leur absence sera de plus de vingtquatre heures, car ils ont, d'abord, un trajet de deux heures jusqu'aux lignes en train, puis la tra-
versée des lignes en traîneau, puis aller au quartier général, discuter et revenir. Nous ne les attendons pas avant demain.
Aussi quelle n'est pas notre surprise de les voir arriver au milieu du jour ! Voici ce qu'ils racontent :
Le train conduisant les Anglais s'est arrêté à un point convenu en pleine forêt. En quelques minutes, tous les bagages ont été descendus sur la neige ainsi que des luges dont les Anglais pra- |j tiques se sont munis pour traîner eux-mêmes leurs bagages en cas de nécessité. Un officier anglais était là, venant de chez Mannerheim. Il aurait déclaré qu'une offensive était déclanchée et que, si nos parlementaires passaient, ils ne pourraient pas revenir jusqu'à nous.
La chose paraît très invraisemblable, mais je la donne telle qu'elle m'est rapportée. Le fait est que le train ne stationne pas dix minutes dans la forêt et fait machine en arrière amenant nos parlementaires qui rentrent ainsi sans avoir rempli leur mission. Et nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.
Mais le soir, nous semblons devoir perdre du terrain, car voici qu'arrivent dans notre wagonrestaurant une délégation du Soviet local et le commandant de l'arrière. Celui-là a passé six ans en Amérique et parle l'anglais. Il vient nous apporter la charmante décision suivante du Soviet :
Le Soviet et le commandement jugent notre présence à la gare infiniment gênante. Nos yeux braqués sur les mouvements de troupes les offensent. D'autre part, l'ennemi, le Blanc détesté, qui ne connaît pas de loi, a profité de l'arrêt des hostilités nécessité par le passage des parlementaires pour faire une offensive et gagner du terrain. Aussi l'état -major rouge est décidé à nous renvoyer à Helsingfors et même à Petrograd qui, aux dernières nouvelles reçues par lui, n'est plus menacé par les Allemands immobilisés à Pskov. Le mot de Petrograd est de trop. On devine ici la pression du Gouvernement du peuple sur celui, ami, d'Helsingfors.
L'ambassadeur se défend avec énergie. Nous n'irons ni à Helsingfors, ni à Petrograd. Il négocie, pour gagner trois jours encore à Tammerfors, de façon à recevoir, soit une réponse de Stockholm qui nous enverra, peut-être, un bateau à Mantty-Luotto, soit le délégué des Anglais qui nous rapportera, comme il est convenu, les décisions de Mannerheim. Discussion longue, confuse, que mène un chef commissaire assez intelligent et qui parle anglais. Un incident arrivé le matin même complique la situation déjà suffisamment embrouillée.
Quatre domestiques de l'ambassade se promenaient à quelques centaines de pas de la ville. Ils arrivent à des tranchées bien que les lignes soient
à 50 kilomètres d'ici. L'un d'eux, qui a été blessé sur le front français, se met à critiquer devant ses camarades auxiliaires la façon dont est dessinée la tranchée. Il les éblouit de son savoir technique et de son expérience de soldat. Mais des gardes-rouges voisins cernent nos hommes et les emmènent au poste. « Des espions », voilà le mot qui court la ville et enflamme les esprits. Il n'en faut pas tant pour exciter contre nous un grand mouvement de méfiance. Le Soviet ne veut plus nous voir.
Tout de même, après deux heures de conférence, où l'ambassadeur montre une inlassable patience, il obtient les trois jours demandés. Mais on refuse tout net de faire passer de nouveaux parlementaires.
Prisonniers.
8 mars, vendredi.
L'accord signé hier soir nous interdit de sortir de la ville où seules, la grande rue, deux rues à droite et deux à gauche nous sont permises. Nous allions, ces jours derniers, sur une charmante colline dominant les deux lacs qui enserrent Tammerfors. Une piste de neige pour luges y est aménagée. Nous usions une heure à ce passe-
temps innocent. On nous le supprime. Désolation !
On nous fait sentir, une fois de plus, et un peu rudement, que nous sommes prisonniers.
Ce sentiment ne nous est pas étranger. Voici six mois qu'il est entré en nous depuis que le maximalisme a pris le pouvoir et nous impose ses modes tyranniques. En vérité, la Russie est une prison. Vaste, il est vrai, qui s'étend des glaces du Nord aux chaînes du Caucase, mais une véritable prison, car on n'en peut sortir. On y erre longuement, mais pour se heurter toujours à une porte où un garde-rouge croise la baïonnette et dit : « On ne passe pas ! »
Les rouges de Finlande ne veulenf pas de nous. Les glaces du golfe de Bothnie elles-mêmes nous sont hostiles. Tammerfors se rétrécit sous nos pieds et devient un préau, un préau de prison.
Notre bande internationale va, gaiement tout de même, le long de la grande rue. Le rythme de nos journées est lent, mais scandé par une série de petits événements réguliers et quotidiens. On va aux halles acheter quelques provisions à prix d'or. On se rencontre aux bains où de vigoureuses matrones nous lavent, nous massent et nous douchent. De cabine à cabine, c'est un jeu ininterrompu de plaisanteries qui volent par-dessus les cloisons à mi-hauteur. Puis l'on se retrouve au café où on prend une tasse de chocolat ; les hom-
mes vont se faire raser par une jeune et adroite Finlandaise. Puis nous avons encore le cinéma, distraction à qui n'en a pas d'autre. Enfin les élus du wagon-restaurant de Belgique se réunissent pour les repas dans une voiture faite pour rouler et qui reste immobile avec une désolante persistance.
Nos repas sont sommaires, mais suffisants. Saiton ce qui en est le régal ? Des biscuits de soldats français. Ah ! les admirables biscuits, pétris d'une royale farine, blanche comme neige ! Gomme nous les trouvons délicieux ! Et cela seul montre suffisamment les longs mois de privation que nous venons de traverser à Petrograd, presque sans pain ou avec du pain, à la lettre, immangeable. Je ne pense pas que jamais soldat dans les tranchées n'ait grignoté avec tant de plaisir le biscuit dur de l'Intendance. Et puis, on met en commun les trouvailles que l'on a faites au marché. L'un a acheté un peu de beurre, un autre un morceau de fromage, un troisième quelques pommes. On fait ainsi la dînette et la nuit est venue, et le froid nous pince les joues, quand on traverse les longs couloirs obscurs de notre train pour regagner la couchette étroite où nous endormons nos soucis et nos espoirs.
Expédiés à Tojola.
9 mars, samedi.
La trêve de trois jours est brusquement interrompue.
Une députation du Soviet du haut commandement vient nous trouver après déjeuner et, celte fois-ci, le chef, un ouvrier sans intelligence, mais non sans obstination, nous déclare, sur le mode catégorique, que nous ne resterons pas un jour de plus à Tammerfors. Le spectacle est curieux de voir ces trois ouvriers, vêtus de cuir, discutant âprement avec les représentants de la France, de l'Italie, de la Belgique, du Portugal, de la Grèce et de la Serbie. Ils nous laissent entendre clairement que nous sommes en danger, que le sentiment de leurs soldats est excité contre nous et qu'ils n'en sont pas les maîtres.
En vain, nous protestons. Ces maximalistes finlandais n'entendent rien et ont la force. Nous finissons pourtant par conclure une convention écrite et signée par eux et par nous. Elle porte les conditions de l'armistice que nous envoyons au général des blancs. S'il les accepte, la guerre sera arrêtée pendant vingt-quatre heures sur un large front et nous passerons.
Mais ils nous refusent l'envoi de parlementaires.
Nous sommes obligés d'expédier une dépêche à Stockholm au ministre de France qui la remettra à la délégation finlandaise. Celle-ci la télégraphiera au général Mannerheim qui répondra par la même voie. S'il accepte, il nous enverra des parlementaires pour régler le passage des lignes. Trois, quatre ou cinq jours vont se passer et, pendant ce temps, le Soviet de Tammerfors nous évacue à 40 kilomètres à l'arrière, à la gare-halte de Tojola où nous attendrons que notre sort se décide. Nous devons partir demain matin, dimanche. Tel est le Sic volo, sic jubeo du Soviet local.
Cependant les Anglais, soucieux d'arriver vite à Stockholm, ont traversé, seuls, les lignes.
10 mars, dimanche.
Avant le départ du train, un incident encore,' celui-là comique. ^
De nouveau, un commissaire se présente à là • gare. On a arrêté une sœur de charité soupçonnée d'espionnage. Sur elle, on a trouvé la photographie de l'un de nous, avec, au dos, cette dédicace :
« En souvenir d'une délicieuse soirée passée à Tammerfors. »
L'épigraphe est en français. C'est donc un Français, dit le commissaire. Il produit la photographie. Non, ce n'est aucun de nous. C'est un
membre du corps diplomatique d'une petite nation et j'aurai la charité de ne pas le nommer.
Cet homme, à tout le moins léger, a fait connaissance d'une sœur de charité à la gare, sur le quai. Avec la passion irréfléchie d'un méridional, il l'a invitée au cinéma, puis à dîner. On assure même qu'on l'a vu Tembrasser et cela paraît justifié par la dédicace.
Mais la sœur de charité était suspecte et suivie. Elle fut arrêtée. Ici, l'histoire devient curieuse. On découvrit que la sœur de charité était un homme déguisé en femme, espion allemand notoire. Et notre diplomate ? A-t-il cru faire la cour à une femme ? Comment s'est-il laissé tromper ? « La délicieuse soirée ? » Quoi qu'il en soit, l'ambassadeur déclare qu'il quittera le train sur l'heure, car s'il n'est qae maladroit, il l'est à un point dangereux pour nous dans ce pays en guerre où l'on ne voit que trahison et espionnage.
Nous laissons ce malheureux sur le quai de la gare, tandis que notre train, augmenté de quelques voitures, gagne lentement la station-jonction de Tojola, à 40 verstes de Tammerfors, à la jonction de la ligne d'Abo.
Tojola.
Nous y sommes vers midi. Dès l'après-déjeuner nous explorons notre nouvelle résidence.
Tojola n'est qu'un village d'un millier d'habitants. Ils vivent dans de petites maisons qui, ellesmêmes, semblent avoir pris parti dans la lutte politique qui déchire ce pays. Les plus grandes, les plus aisées, sont blanches ; les autres, plus petites, rouges. Les unes et les autres, uniformément en bois, propres, bien tenues, et chacune isolée, dans un enclos.
Le comité de la garde-rouge paraît mettre beaucoup de bonne volonté à nous accommoder de son mieux. Les habitants du train auront deux repas par jour au buffet de la gare. Les trentesix élus du wagon-restaurant recevront chaque jour du pain, du beurre, du lait, du fromage et de la viande. Du beurre et du lait ! Délices oubliées depuis longtemps. Nous dévorons de grandes tartines couvertes d'un beau beurre frais exquis. Et nous buvons du lait avec avidité, après en avoir été privés pendant tant de mois !
Tojola nous plaît. Tojola nous paraît un sanatorium rêvé où reposer nos fatigues et nos soucis dont l'accumulation finissait tout de même par peser sur les épaules les plus fortes. Nous faisons de grandes promenades sur la neige glacée, au soleil clair d'hiver, dans une atmosphère d'une limpidité sans pareille que ne trouble aucune brise, même légère. Nous parcourons ainsi d'un pas rapide les grandes forêts silencieuses et ne rentrons au train que lorsque le crépuscule
rougit le ciel au couchant. Si les blancs et les rouges nous retiennent ici quelques jours encore, nous nous serons refait une santé.
12 mars, mardi.
Voici une semaine que nous habitons notre train de luxe. Ces voitures, faites pour rouler, n'ont pas parcouru en ces sept jours deux cents kilomètres. Leur allure se rapproche ainsi de celle de la Maison du berger, chantée par Vigny. Le soir, je me répète les vers immortels qui la terminent :
Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand devant notre porte Les grands pays muets longuement s'étendront.
Et tout de même, il faudrait réussir à passer ces terribles lignes blanches et rouges dont le mauvais vouloir des uns et des autres nous tient écartés. Les Allemands sont dans une des îles de l'archipel d'Aland à quelques kilomètres d'Abo. Ils ont annoncé officiellement leur décision d'intervenir en Finlande, au profit du gouvernement blanc. Nous sommes exposés à être pris comme dans une souricière.
Les gardes-rouges sont nombreux dans ces pe-
tits villages. Toute la population mâle et valide est enrôlée, de gré ou de force. Ce ne sont que patrouilles, escouades, sentinelles. Notre train est gardé nuit et jour, et des baïonnettes défilent sans cesse à la hauteur des fenêtres.
Chaque jour nous amène quelques compatriotes, d'Abo, d'Helsingfors ou de Petrograd. Notre nombre, déjà trop considérable, s'augmente ainsi et le poids effrayant de nos bagages. 11 faudra deux cents traîneaux pour nous faire traverser les lignes.
Les nouvelles qui arrivent de Petrograd nous font assister à l'agonie du maximalisme. Le gouvernement part pour Moscou où, après- demain, se réunit le quatrième congrès des Soviets, pour délibérer sur les conditions de paix. Il les ratifiera. Que peut-il faire d'autre ? Qui croirait à un élan de patriotisme chez les socialistes russes ? Trotski a donné sa démission. L'arrogant dictateur a le verbe bas. Il se charge du ravitaillement de Petrograd et de la défense (?) de la capitale.
Je note un article de l'officieux Izviestia. La thèse est celle-ci :
« La paix va être conclue avec l'Allemagne. La Russie révolutionnaire peut vivre en paix et s'entendre avec le gouvernement bourgeois allemand. Mais un nouveau danger nous menace à l'Est. Les Japonais veulent intervenir dans nos affaires.
Levons-nous tous pour cette guerre sacrée? » Voilà en peu de mots \ alpha et V oméga de la révolution et du socialisme russes. Du jour de leur naissance, ils ont vu clairement qu'ils pouvaient et devaient s'entendre avec l'ennemi allemand, mais qu'il fallait combattre contre les alliés. C'est la politique développée jour par jour par la Nouvelle Vie de Gorki. Je l'ai noté déjà dans mon premier volume. Pour les socialistes russes, il n'y a qu'un ennemi : les alliés, soi-disant impérialistes. Mais on ne trouve jamais une seule attaque contre les Allemands dans les colonnes de ce funeste journal.
C'est là un phénomème prodigieux et qui nous glace d'effroi. La révolution russe, pour maintes causes, est essentiellement allemande. Ses chefs, ces internationalistes louches, ces doctrinaires idéologues et chimériques, les juifs qui y jouent un rôle prépondérant, et les hommes tarés qui abondent dans ces partis n'ont rien appris du socialisme allemand qui les renie. Mais ils ont gardé une admiration sans bornes de l'Allemagne et ils sont pleins de respect même pour les bottes qui les écrasent.
L'article des Izviestia, à cette heure, est significatif. L'Allemand est au centre de la Russie et aux portes de Petrograd. Jl impose à la Russie la paix la plus déshonorante qu'elle ait connue dans son histoire. C'est l'impérialisme et le militarisme
allemands qui triomphent. Mais les Izviestia ont encore TafFreux courage de déclarer : « Rien nej nous empêche de vivre en bonne harmonie et en entente cordiale avec le puissant voisin de l'Ouest. »
On a dit de Corneille qu'il avait agrandi la notion de l'honneur français. On dira justement que la révolution russe a approfondi encore le sens du mot « dégoût ».
Les Allemands ne sont pas loin ..
14 mars, jeudi.
Les jours coulent, monotones. La suite des heures, si semblables à elles-mêmes, nous endort et nous amène à ce curieux état d'esprit où nous ne nous demandons plus ce que nous faisons ici. Nous y sommes et cela semble une raison suffisante pour y rester. La force d'inertie, le sentiment de notre impuissance individuelle, la conscience que nous sommes « agis » et non pas « agissants » nous incline vers un fatalisme contre lequel nous ne réagissons pas. Arrive ce qui arrive. Nitchevo. 1
Pourtant on fait un effort nouveau aujourd'hui.' On prend la décision d'envoyer un officier français, le commandant Archen, en parlementaire aux
blancs, car, tout de même, les Allemands sont à quelques kilomètres d'Abo. Ils peuvent débarquer demain et nous nous réveillerons, un matin, avec une cinquantaine de soldats boches autour de notre train.
Maintenant nous avons encore trois ou quatre jours à attendre le retour du parlementaire et, pendant ce temps, les Allemands continuent à approcher d'Abo, où d'heure en heure ils peuvent débarquer. Déjà, leurs patrouilles arrêtent les traîneaux qui emmènent les voyageurs fuyant la Russie jusqu'au port des îles Aland d'où la mer est libre pour Stockholm. Us laissent passer femmes, enfants et les hommes au-dessus de cinquante ans. Mais, hier, ils ont mis la main sur deux Anglais de quarante-cinq ans et les ont gardés pour les envoyer au camp de concentration de Doberitz.
16 mars, samedi.
Grande déception hier ! On nous téléphone de Tammerfors au matin que les nouvelles sont bonnes et nos espoirs s'enflamment.
Mais, l'après-midi, nous voyons revenir nos parlementaires. Le commandement des rouges a refusé nettement de les laisser passer. 11 allègue que la lutte est vive sur le front et qu'il est impossible d'arrêter les opérations. Voici dix jours
qu'on nous raconte la même histoire et cependant la paix règne sur le front.
Que faire ?
Nos chefs se réunissent et posent un ultimatum au commissaire des rouges. On mettra une locomotive à la disposition de nos parlementaires dimanche 17, à 9 heures du matin. Sinon, les puissances considéreront le refus des rouges comme un acte peu amical et la Finlande aura à en supporter les conséquences.
On imagine l'émotion dans notre train. Quoi ! renoncer à l'espoir de rentrer enfin au pays? Retourner dans la grande prison qu'est la Russie ! Et pourtant que faire ? Nous nous heurtons à des gens qui ont avec eux des baïonnettes longues et des intelligences courtes.
Si nous restons ici, voici nos risques. Les Allemands sont à portée de fusil d'Abo. Ils ont annoncé leur décision d'intervenir en Finlande et d'y rétablir l'ordre. S'ils débarquent à Abo, que ferons-nous? A notre arrière, sur plusieurs points de la voie ferrée, nous sommes exposés à ce que les blancs, tout voisins, fassent sauter un pont. Et nous voilà à la merci des Allemands.
Que nous apportera demain?
Dieu est grand.
17 mars.
L'ultimatum n'a produit aucun effet. Les rou*i ges déclarent qu'il est impossible de nous laisser
passer. 11 paraît, en effet, que la lutte est assez vive sur le front Tammerfors et que les blancs remportent des succès.
Les ambassades me paraissent immobilisées pour deux ou trois semaines encore à Tojola. Cette vie calme a son charme. Mais Petrograd, agité, fiévreux, malade de tous ses nerfs, est là, à quelques heures de moi.
Je retourne à Petrograd.
26 mars.
Je suis depuis dix jours installé chez moi, quand j'apprends à l'ambassade que le train diplomatique, obligé à nouveau de quitter Tojola, a reculé, a passé quelque temps à errer sur la ligne, et que, finalement, l'ambassadeur de France, le chargé d'affaires d'Italie, le ministre de Serbie, rentrent à Petrograd en Russie et passent la frontière à Bieloostrov, ce matin même.
Leur train est garé dans une petite station de jonction dans la banlieue et gagnera demain Vologda qui devient le centre diplomatique de la Russie.
Décidément, j'ai eu raison de rentrer m'instal- 1er chez moi, au milieu de mes amis, de mes livres et de reprendre mes occupations quotidiennes.
Je vois l'ambassadeur. Dans les énervements
et les péripéties de son périple finlandais, il a gardé sa bonne humeur. Il va à Vologda, en attente. L'attente est la seule posture possible en Russie, aujourd'hui. Quelle décision prendre ? Quelle politique suivre dans ces heures dernières du régime maximaliste ? Surveiller et attendre. Vologda sera le poste d'observation, puisqu'il n'y a rien d'autre à faire.
11 me dit que notre ami Destrée et le personnel de la légation de Belgique, le ministre de Grèce et celui du Portugal sont restés en Finlande, décidés à tenter une fois encore la fortune. Ils sont à Kouvola et vont chercher à négocier leur passage sur les lignes, près de Saint-Michel, où les actions militaires sont moins vives qu'au nord de Tammerfors.
5 avril.
Et aujourd'hui, j'ai l'agrécible surprise d'un coup de téléphone qui m'annonce que les Destrée sont, eux aussi, revenus en Russie et provisoirement installés à la légation de Belgique où ils m'attendent.
J'y cours et j'ai le récit détaillé de leurs aventures. Elles ont été émouvantes. Ces captifs ont été à quelques pas de franchir le seuil de la prison. Ils ont pu causer avec les « hommes libres » de l'autre côté des lignes... Voici ce qui s'est passé :
Après mille difficultés, M. Destrée a fini par négocier avec les rouges le passage de deux parlementaires pour aller prendre les arrangements nécessaires avec les blancs. La chose est conclue. Mais les rouges font observer que leur traîneau risque d'être pris par les blancs.
— Qu'à cela ne tienne, dit M. Destrée, j'achète le traîneau.
Un traîneau et un cheval de Finlande, aujourd'hui où le fourrage est rare, cela vaut dans les 300 marks.
Et on commence à discuter le prix.
— Que voulez-vous de votre équipage ?
— Ah ! monsieur le ministre, c'est le plus beau cheval du pays.
— Son prix ?
— Et le harnachement ? Avez-vous vu le harnachement ? 11 est tout neuf, du cuir magnifique.
— Que vaut-il ?
— Quant au traîneau, on le garde pour les noces. Il n'y en a pas deux pareils dans le village.
— Mais encore ?
Après de longues hésitations, les rouges lâchent leur prix.
— Trois mille marks.
Le ministre sursaute ! Mais le chœur des captifs derrière lui murmure sur le mode impératif: « Paie » et M. Destrée, qui comprend ce que par-
1er veut dire, allonge les 3.000 marks au chef de la garde-rouge.
Deux jours plus tard, tout est arrangé, un armistice conclu, le point fixé où se fera la traversée des lignes, les signaux convenus, l'heure arrêtée. Enfin, on part. Je n'essaie pas de décrire la joie des quatre-vingts voyageurs à l'idée qu'ils vont enfin sortir de cette maudite Russie où de malfaisants enchanteurs les ont tenus enfermés. Ce soir, ils seront chez les blancs, demain à Tornéo, dans quelques jours à Ghristiana, en Angleterre, en France !
Le train qui les amène s'arrête à la dernière station de la ligne. Puis on attend on ne sait quoi.^ L'inquiétude commence à remplir les cœurs. Voici qu'un commissaire rouge arrive :
— J'ai un ordre formel d'Helsingfors, par télé-| phone. On m'enjoint de vous faire remonter dans le train et de vous ramener en Russie.
Désolation ! Fureur ! M. Destrée argumente e| vain. Helsingfors est impitoyable.
Deux des membres de la légation peuvent cai ser avec leurs deux collègues parlementaires qi restent chez les blancs. Ils s'embrassent sur les li gnes mêmes : ceux-ci s'en allant vers les librei pays de l'Occident, ceux-là rentrant dans lagrand^ prison maximalistc dont Lénine et Trotski tienj nent les clefs.
La désolation dans le cœur, tous les voyageui
regagnent leurs wagons. Cette fois-ci, les rouges les traitent avec brutalité. On les enferme dans leurs compartiments. Des gardes, baïonnette au canon, emplissent les corridors et les plates-formes. M"® Destrée est bousculée par un rustre.
Et c'est ainsi qu'on ramène nos gens à Bieloostrov, où les maximalistes russes les reçoivent avec politesse et ne leur cherchent aucune querelle.
Ici finit l'histoire curieuse du voyage des ambassades en Finlande, de leurs essais infructueux de quitter le territoire où régnent les Soviets. Ce Roman comique de la diplomatie errante qui, grâce aux progrès de la locomotion, vit et voyage en wagons-lits, m'a paru valoir d'être rapporté.
Le train belge va rejoindre, à Vologda, le train américain et le train français. Un nouveau chapitre commence...
Petrograd, 19 mars.
J'ai quitté hier le calme Tojola, le train où les missions alliées rêvent encore à traverser les lignes et à regagner l'Europe. J'ai laissé derrière moi les beaux soleils sur la neige, les bois silencieux de la Finlande, les longues promenades dans les paysages harmonieux, tristes et paisibles, où les lacs glacés alternent avec les maigres forêts septentrionales.
A douze heures de moi vers l'est, je sens Petrograd fiévreux, vivant les dernières heures de son existence détraquée sous le régime maximaliste, la foule déchirée par la crainte, folle d'espoirs déçus à peine nés,- malade de peur, ne sachant où chercher le salut. Je veux revoir cette ville unique où les pierres même des maisons doivent parler aujourd'hui. Une force irrésistible m'entraîne. Je veux prendre tous les risques, perdre peut-être la seule possibilité de sortir de cette