‹ La Révolution russe (volume 5)Chapitre 5 sur 9 · L AGONIE · texte numérisé non relu

L AGONIE

vaste prison russe, mais je dois vivre encore quelques jours à Petrograd et franchir cette terrible frontière finlandaise que nous avons eu tant de peine à passer voici près de trois semaines. Pourrai-je même traverser le poste de Bieloostrov ? Je ne sais, mais je pars.

Je me munis d'un laissez-passer du gouvernement finlandais qui m'autorise à aller à Petrograd et à en revenir. Avec cela, peut-être ne serai-je pas obligé de montrer mon passeport à la frontière.

Je change de voiture à Rihimaki, pour monter dans le train qui vient d'Helsingfors. J'y trouve une couchette. L'opdre, ici, est complet. Les marins des troisièmes n'envahissent pas nos compartiments. Je suis en compagnie de jeunes officiers de marine qui regagnent la Russie. Les quatre dreadnoughts ont quitté Helsingfors pour aller à Gronstadt. Une longue désertion d'un an a vidé la Finlande des marins et des soldats russes. Les jeunes officiers que le train emmène, à l'heure triste que nous vivons, ont encore la force d'être gais et l'on entend des éclats de rire dans le long wagon qui m'emporte.

Un officier français d'Helsingfors me raconte qu'un des nôtres lui a envoyé un marin à la gare pour l'avertir que les Allemands étaient arrivés à Petrograd le matin même. ^ hausse les épaules à entendre le bruit absurde qu'il me rapporte

et que je note ici pour montrer seulement à quel point la panique fait déraisonner les gens. Quelles probabilités y a-t-il pour que les Allemands, trois jours après la paix signée, recommencent les hostilités et entrent en force à Petrograd. Ils y viendront, sans doute, mais à leur heure, et plus tard. Je ne verrai pas de casques à pointe, demain ^ matin, à la gare de Finlande. *

A Bieloostrov, un soldat nonchalant entre dans le compartiment et demande les permis. Je tends le mien. Il le lit avec attention, puis, d'un geste indifiérent, me le rend. Je passe ! ^

Une heure plus tard, je suis à ma porte. La concierge, à me voir, lève les bras au ciel et s'écrie :

— Grâces soient rendues à Dieu, barine ; puisque vous rentrez, les Allemands ne viendront pas ! Ma fidèle femme de chambre me fait fête et pour donner à cet instant toute la solennité qu'il comporte, je me rends à la cuisine où je ne mets pas les pieds trois fois l'an.

Ma vieille cuisinière, de saisissement, laisse tomber la casserole qu'elle nettoie, s'avance vers moiavec des exclamations de joie, et, louant Dieu» me demande la permission de m'embrasser. Elle approche son visage ridé du mien et dépose un baiser sur ma joue.

C'est ainsi que je suis reçu dans mon appartement à Petrograd, dans le cinquième mois du

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règne de Lénine. Ce tyran n'a pas encore corrompu tous les cœurs simples de Russie. Et déjà, à la chaude réception qui m'est faite, je me félicite d'être rentré dans mon chez moi russe.

Dans l'après-midi, je cours la ville.

La première impression est saisissante. Petrograd est quasi mort. Dans mon quartier de casernes, où bruyait à toute heure une foule animée de soldats, je n'en vois plus un seul. Ces grands traînards désœuvrés se sont évanouis comme par miracle. La porte de la caserne sur ma rue est fermée. Aux fenêtres, à travers lesquelles filtraient souvent un air de balalaïka et des voix harmonieuses, personne. Un silence glacé.

Je sonne à la porte d'un appartement dans la maison voisine où habitaient un confrère américain et un ami français. J'entends le tintement de la sonnette, mais la porte reste close. L'appartement est vide. Je passe sur les quais.

11 dégèle. La neige des trottoirs et des rues est changée en boue liquide. L'air est aigre ; il tombe un peu de pluie et de neige. Devant l'ambassade d'Angleterre, rouge sombre, pas un traîneau. Les passants sont rares et se hâtent, comme s'ils étaient pressés de rentrer. Sur la Neva gelée, quelques piétons traversent la vaste étendue de glace qui, par place, se tache d'eau noire. La forteresse de Pierre et Paul est écrasée, triste, grise, au ras de la Neva. La flèche dorée de l'église se

perd dans un brouillard humide. Les cheminées des usines dans le quartier de Viborg ne jettent plus dans l'air leurs fumées épaisses.

Je gagne ainsi, par le quai Français, l'ambassade de France. Les grandes fenêtres du rez-dechaussée et du premier étage sont bouchées à l'aide de planches toutes neuves et qui font des taches d'un jaune vif dans la façade terne. Sur la porte, une pancarte, avec un drapeau danois « Légation de Danemark ».

J'entre. Dans Tantichambre, où brûle une lampe électrique, le portier et le fidèle chasseur, le digne Léonide, qui garde la demeure de ses maîtres. L'archiviste, M. Binet, est lé seul hôte de la maison Il reçoit les télégrammes, les déchiffre, les transmet à Tojola. 11 a aussi la visite des rares Français, vieux domestiques, vieilles gouvernantes, qui n'ont pas quitté la capitale et qui attendent, le cœur serré, l'arrivée des Allemands.

Je rencontre chez lui le comte de Saint-Sauveur, le représentant du Grcusot qui, jusqu'à la dernière minute, reste pour défendre les intérêts considérables dont il a la charge. Nous causons. Pas plus que moi, il ne croit à la venue prochaine des Allemands. Quoi, la paix est signée d'hier. 11 faut du temps et un prétexte pour avancer les troupes sur l'ancienne capitale de la Russie. Nous avons un mois ou deux de répit. Tous nos amis

sont partis. Le général Niessel, chef de la mission militaire, est avec plusieurs officiers à Petrosavodsk, sur le chemin du Mourman. Le général Lavergne est à Moscou avec M. Darcy, président de la colonie française. Le correspondant de l'agence Havas a quitté Petrograd. Allons, je serai seul à faire mon métier d'informateur à une heure encore intéressante et cette nouvelle n'est pas pour me déplaire. Je rentre cette fois-ci, quand tous sont partis. Bien.

En quittant l'ambassade, je passe sur Litheini. Après Nevski, c'est l'artère la plus animée de Petrograd. Elle est, aujourd'hui, triste comme le temps. Beaucoup de magasins sont fermés. La plupart ont leurs vitrines et leurs portes closes par des planches de sapin hâtivement jointes, car, au temps du tsar, Petrograd était la ville la plus calme du monde et pas un magasin n'avait une fermeture en volets ou en rideau métallique. Peu de bourgeois parmi les passants, des gens du peuple qui vont à leurs besognes sans s'arrêter pour bavarder à la mode russe. Pas de flâneurs, des figures tristes où on lit la préoccupation d'assurer la nourriture quotidienne et de résoudre, avec peu d'argent, le problème de la vie matérielle dans une ville qui manque de tout et où les prix ont atteint une hauteur qui donne le vertige. Songez qu'un chou est monté de 15 copecks à 8 roubles, une carotte d'un copeck à 2 roubles, la

pomme de terre vaut 1 rouble et demi. Le tout à l'avenant.

Les usines ferment les unes après les autres. Les bourgeois ruinés renvoient leurs domestiques. Les banques et bureaux sont clos. Les ministères ne travaillent plus. Le gouvernement est parti, emmenant avec lui quelques milliers d'employés bien payés et tous ceux qui tripotaient autour de Smolny. Je ne vois presque plus de soldats. Ils étaient 250.000 à Petrograd il y a un an. Ceux que j'aperçois sont des gamins, nés d'hier à la vie que je ne puis appeler militaire. Ce sont des volontaires de l'armée rouge, des apprentis mis sur le pavé par la fermeture des usines et qui trouvent, dans les casernes vides, le gîte, le pain et le chauffage.

Les tramways, eux-mêmes, n'emportent plus les grappes de voyageurs entassés sur les marchepieds et accrochés aux rampes. Le prix de la place est passé de 5 à 40 copecks. Quarante copecks, c'est plus d'un franc. Je passe devant l'appartement où logeaient Charles Dumas et ses secrétaires. Us ont disparu dans la tourmente et se sont enfoncés en Russie.

La mission militaire française occupait un vaste hôtel Italianskaia. Il est vide. De tant d'officiers venus pour aider au relèvement de l'armée russe, il n'en reste que trois ou quatre qui, dans la maison où habitait, sur Fontanka, le général Niessel,

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travaillent à évacuer ce qui nous reste de personnel, d'officiers et de matériel en Russie.

Sur le quai, je rencontre un vieux banquier de mes connaissances. Il se hâte à toutes jambes pour rentrer chez lui avant la nuit. Pourtant il fait encore clair, c'est le long crépuscule gris des journées de printemps à Petrograd. Mais rares sont ceux qui osent s'aventurer au dehors lorsque l'ombre est descendue sur la ville.

Quelques théâtres jouent encore, mais le rideau se lève à 5 heures, et la représentation est terminée à 8 heures.

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