Cf. T. III, p
aperçu qu'on n'avait rien prévu et que la distribution de la terre n'allait pas sans soulever quelques difficultés. Gomme je l'ai dit, sur le moment, la propriété individuelle était supprimée. Mais les paysans possédants n'admettent pas qu'on les dépouille de leur propriété. Ils veulent bien ajouter à leur lopin de terre quelques hectares appartenant aux grands propriétaires., Renoncer à ce qu'ils possèdent, il ne peut en être question.
Gela est la moindre difficulté du programme maximaliste. La seconde est plus forte. Les biens des grands propriétaires ne sont pas immenses. On a calculé que les paysans de la Russie d'Europe avaient à se partager 50 millions d'hectares environ. Gela donne à chaque paysan un hectare. G'est peu de chose en Russie, où la petite propriété est, par feu, de 13 hectares environ.
Si encore ces 50 millions d'hectares étaient également répartis sur le territoire russe, on pourrait s'entendre. Mais il n'en est pas ainsi.
Prenez le village de Nastia. Il n'y a pas de seigneurs, par conséquent, pas de terre à partager. A 25 kilomètres de là, une grande propriété. Le village de Nastia n'y a aucun droit. Trois ou quatre autres villages l'avoisinent et ne peuvent s'entendre sur le partage. Ghacun veut avoir sa part du bien. Gomme personne n'a d'autorité pour régler l' affaire, le plus fort l'emportera. Au printemps, on se battra.
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Un colonel me racontait assez plaisamment qu'il a une belle propriété à égale distance de deux villages. Les soldats revenus du front ouvrent des tranchées. Au printemps, la guerre commencera. Le paysan verra que Lénine et Trotski l'ont trompé en lui promettant la paix. En réalité, la guerre changera de lieu. Elle ne se fera plus sur le front allemand, mais autour de chaque grande propriété à l'intérieur de la Russie.
11 y aura des troubles, il est vrai. Mais le paysan russe est mou, apathique, débonnaire. Il n'aime pas se battre. Les plus rusés l'emporteront et les paysans riches s'enrichiront encore.
En beaucoup d'endroits que je connais, le paysan est resté méfiant. Il ne croit pas aux offres de Lénine. Il hésite à accepter la terre qu'on lui donne. Tout cela n'est pas clair à ses yeux. Quels seront ses droits sur cette terre qu'il n'achète pas ? Le premier venu ne pourra-t-il pas la lui reprendre ? 11 attend, il ne sait que faire. Parfois, il retourne chez le propriétaire et lui dit : « Reprends ta terre. Nous verrons plus tard à nous arranger. » J'ai des amis dans le gouvernement de Tver à qui les paysans sont venus faire cette étrange proposition.
On se fait, du reste, une idée fausse des conditions dans lesquelles vit le paysan russe. 11 est paresseux, c'est un fait, et neuf fois sur dix, il a plus de terre qu'il n'en peut cultiver. Si la réforme
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maximaliste était acceptée, on verrait une diminution énorme de la production. Dans son égoïsmc paresseux, le paysan, le plus souvent, se bornerait à cultiver juste assez de terre pour subvenir à ses besoins personnels et pour échanger le surplus de blé contre quelques objets de première nécessité.
On verra, cette année même, se réaliser ce que je prévois aujourd'hui. La récolte sera déficitaire. Dans les douze mois de la révolution, le paysan a beaucoup détruit. Les installations modèles, les propriétés où les grands propriétaires avaient dépensé des capitaux considérables ne produiront pas le quart de ce qu'elles donnaient l'an passé.
En attendant, le paysan est inquiet. 11 sent que rien n'est réglé et qu'il sera obligé de se battre pour gagner la terre qu'il croyait devoir lui appar tenir sans lutte.
Et pour lui aussi, la révolution a rendu la vî difficile. Au village il n'y a plus ni sucre, ni pétrole, ni charbon, ni vêtements, ni linge, ni bottes, ni instruments aratoires. Jamais il n'a été si pauvre, jamais il n'a tant soufiert. Est-ce cela les bienfaits promis par le changement de régime ?
Ajoutez, enfin, que le paysan russe est incapable de comprendre quoi que ce soit à la politique, à la vie des partis, à leurs programmes compliqués, à leurs querelles qui n'en finissent
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pas. Il n'écoute rien, il ne réfléchit pas, il ne peut arriver à se créer une idée, même confuse, de la situation actuelle. 11 voit seulement que « cela ne va pas bien ». Que Trotski et Lénine pérorent à Moscou, que la Pravda et les Izviestia publient chaque jour des articles doctrinaires, le paysan ni ne les entend, ni ne les lit. Cent soixante millions de moujiks russes restent inertes et troublés dans leurs villasres, sans entendre le vent tempétueux qui gronde dans les rues de la capitale.
Voilà un tableau sommaire, mais je le crois exact dans ses lignes principales, de l'état du pays après un an de révolution. Partout la ruine et le désordre : une anarchie générale ; pas une classe satisfaite ; pas un homme qui ne souffre de l'état de choses actuel.
Mais où trouver les forces nécessaires à la reconstruction de l'édifice social ? Où trouver un parti qui ait des idées nettes, un programme pratique des réformes, une vue claire sur le but à atteindre et sur les moyens à employer ? Voilà déjà de grandes difficultés dans ce pays tout neuf à la vie politique et où la clarté d'esprit et la méthode ne sont pas les qualités essentielles des gens même intelligents.
Et puis, admettons qu'il y ait un parti — pour le moment, je n'en vois pas, car ce ne sont ni les socialistes révolutionnaires de droite, avec le misé-
rable V. Tchernof en chef, ni les socialistes défensistes qui sont deux, Plekhanof et B. Savinkof, ni les Cadets qui ont montré ce dont ils étaient capables aux premiers jours de la révolution, ni les monarchistes, enfin, qui ont laissé la monarchie courir à la ruine et n'ont su que pousser à la roue — mais enfin, imaginons un parti de gouvernement. Sur qui s'appuiera-t-il ? Quelles forces de police aura-t-il à sa disposition ? Où trouverat-il les dix mille baïonnettes nécessaires pour faire exécuter ses ordres ?
Car enfin, il faut toujours en revenir là. Dix mille baïonnettes ! Tout le reste est littérature.
Ce n'est pas parmi les soldats de la révolution qu'on les trouvera. Quiconque a vécu en Russie cette année dernière, a causé avec les soldats, a assisté à leurs meetings, a vu les volte-face soudaines de ces enfants obscurs, leur manque de volonté, leur incapacité à comprendre, sait qu'il est impossible de recruter aujourd'hui parmi eux les dix mille hommes qui soutiendront par les armes un régime d'ordre.
Le Don !
On a cru un instant que, dans le Don, se formerait un noyau solide d'où partirait la régénération nationale de la Russie. Le Don avait les
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meilleurs esprits politiques du pays : Milioukof, Savinkof ; les premiers généraux de l'ancienne armée : Alexeief, Kaledine, Kornilof, Denikine, d'autres encore. 11 avait des ressources matérielles considérables. Alexeief recrutait une armée de volontaires. Il y a en Russie cent mille officiers réduits à la mendicité par la révolution maximaliste. 11 semblait qu'on allait enfin trouver là et le parti politique capable de diriger le pays et les dix mille baïonnettes nécessaires pour l'appuyer. Ah ! la lamentable histoire ! Le Don n'a pas tenu une minute devant le maximalisme. Les officiers — c'est bien la pire chose — ne sont pas venus en nombre. Ceux qui étaient là se sont disputés entre eux, ont usé le temps en intrigues et en bavardages. Au moment où il a fallu se battre, personne. L'armée d'Alexeief s'est dispersée en poussière au premier coup de vent.
Je ne connais rien de plus triste, de plus décevant, de plus fin de tout, que l'histoire du Don. Le néant de la Russie actuelle s'y est montré sous un jour affreux. Si le Don n'a pu réunir dix mille officiers prêts à lutter et à exposer leur vie pour une politique nationale, comment imaginer qu'on trouvera dix mille soldats dans cette tourbe qu'est l'armée faite par la révolution pour soutenir un régime quel qu'il soit I
Les monarchistes en Russie, à Fheure actuelle, le comprennent. La force matérielle, qui sauvera
le pays, qu'on le veuille on non, sera une force étrangère.
Sans doute, il serait agréable que les Alliés fournissent ces dix mille baïonnettes.
Est-ce possible ?
Les alliés sont loin. Les Anglais et les Français sont fort occupés chez eux et ne peuvent arriver à la Russie que par la mer Glaciale et à Arkhangel, fiJiis terrœ. Les Japonais ? Il semble qu'ils se préparent à être les gendarmes de l'Entente en Sibérie. Mais de Vladivostock à Moscou, quel chemin ? Dix mille kilomètres. Les Japonais feront peut-être la police de l'Extrême-Orient russe, jusqu'au Baïkal. Exercer une action à Moscou et à Petrograd, comment y songer !
Les alliés sont loin et les Allemands sont à Pskof, à Polotsk, à Minsk, à Kief. à Odessa. Sur toute la frontière occidentale de la Russie, ils ont des troupes, des chefs, des chemins de fer. Us sont là, aux portes de Petrograd, à quelques étapes de la perspective Nevski et du palais d'Hiver. Ils ont mille attaches dans le pays. Ils ont des amis anciens et des partisans dans les cercles les plus aristocratiques ; ils ont des relations étendues dans le monde des afifaires et du commerce. Il n'est pas jusqu'au socialisme russe qui ne soit d'éducation allemande et, pendant la guerre, le gouvernement impérial de Berlin, luimême, a su jouer, comme on l'a vu, des chefs
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maximalistes en exil. Leniue, Zinovief et d'autres sont arrivés ici à travers l' Allemagne.
Aujourd'hui, l'Allemand s'est arrêté à Pskof. 11 n'a pour l'instant aucun intérêt à venir à Petrograd. Il a arrangé ses affaires en Ukraine qu lui donnera du blé et du sucre. A Petrograd, qu'at-il à gagner ? Quelques stocks de métaux qui ne sont pas évacués.
Mais, malgré l'impuissance du gouvernement des Soviets, c'est une entreprise de faire de Tordre dans cette ville anarchique et de créer un gouvernement russe.
Pendant que la guerre dure en Occident, l'Allemagne a intérêt à ce que la Russie ne lui donne aucun souci. Elle a jugé les bolcheviques. Elle sait ce qu'ils valent. Avec eux elle n'a rien à craindre. Elle les laisse s'agiter vainement et poursuivre leur œuvre de destruction. N'y a-t-il pas là, en outre, pour le peuple allemand une magnifique leçon de choses, bien propre à le dégoûter du socialisme ?
, D'un côté, l'empire allemand, plein de force, à l'apogée de son succès, gagnant des territoires immenses en Orient. De l'autre côté, la république des Soviets régnant sur un pays tombé au dernier degré de la ruine et de la honte, un pays battu, affamé, misérable, alors que la nature lui a donné les ressources les plus grandes du monde. Que la Russie continue à agoniser quel-
ques mois encore, jusqu'à ce que la guerre soit finie en Occident! L'Allemagne n'est pas sentimentale. Elle regarde froidement et attend son heure.
Quand le temps sera venu, d'un coup de balai elle renversera les Lénine, les Trotski et leur séquelle. Elle installera un gouvernement monarchique, car, tout de même, un empire bien policé ne garde pas un voisin atteint de maladie contagieuse. Il y a une œuvre prophylactique à faire. Elle n'y manquera pas, mais elle ne se presse pas.
Un gouvernement monarchique en Russie marquera un réveil du sentiment national. Que ce réveil se fasse une fois la paix générale conclue et l'Allemagne est tranquille pour un demi-siècle.
Mais les Russes appartenant aux classes dirigeantes, les Russes qui voient la ruine de leur pays et la leur propre, qui se savent incapables de rétablir eux-mêmes un régime normal, les Russes qui constatent que les Alliés jusqu'ici n'ont pas bougé un doigt pour leur venir en aide S se demandent où ils trouveront les dix mille baïonnettes nécessaires pour renverser les bolchevi-
1. Écrit en avril 1918. La décision de principe sur Tinlervention japonaise a été retardée jusqu'en août. L'occupation de Mourmau parles Alliésdale dejuillet;la révolution à Arkhangel, chassant les bolcheviques, est d'août. Enfin en avril la situation sur le front occidental laissait les Allemands libres en Russie.
ques. Dans les cercles monarchiques, on cherche à négocier un accord avec l'Allemagne.
D'après ce que je sais, les hases d'une entente dont on parle dans les cercles monarchiques pourraient être les suivantes :
La Russie demandera un adoucissement des conditions de paix signées à Brest-Litovsk. Le nouveau pouvoir ne peut être accepté par la nation que s'il apporte un don de joyeux avènement. L'Allemagne serait disposée à entrer dans cette voie. Elle a gagné tant qu'elle peut se montrer belle joueuse. L'Ukraine rentrerait dans la Russie et TAllemagne reviendrait aux premières conditions de Brest, celles que la folie de Trotski a repoussées, faisant perdre, pour un geste stupide, quelques provinces de plus à la Russie. La Dvina serait frontière. En échange, l'Allemagne assurerait sa domination économique sur la Russie. L'Esthonie et la Lettonie seraient ainsi un précieux objet de troc.
Les Russes accepteraient cet arrangement. Que peuvent-ils faire ? Ils s'entendront avec l'Allemand et garderont, au fond du cœur, l'espoir de lui faire payer cher un jour l'abaissement où il les a réduits. Mais cet « un jour » est loin. En attendant, on vivra, et la vie a son train à elle. Le Russe n'est pas rancunier. Qu'arrivera-t-il ? Que sera l'équilibre de l'Europe dans le second quart du xx° siècle ? La Russie, sous l'influence
allemande sera, peut-être, heureuse et riche. Elle mettra en valeur ses ressources inépuisables et sera reconnaissante au sévère intendant allemand qui l'obligera à travailler.
Tout cela est loin ; c'est le sujet de vaines conversations, de longues et stériles rêveries.
Le présent, c'est la ruine totale du pays et l'obligation de faire appel à l'étranger pour relever la Russie.
Or, l'étranger, pour l'instant, c'est l'Allemand. Même s'il est battu en Occident il reste le maître en Russie. La Russie se trouve placée aujourd'hui vis-à-vis de l'Allemagne, comme hier la Perse vis-à-vis de la Russie.
J'étais en Perse en 1905, au moment où, sous les coups japonais, l'empire russe voyait son prestige pâlir devant le monde. 11 restait éblouissant en Perse, où quelques sotnias de cosaques suffisaient à lui conserver son éclat. Ainsi en sera-t-il, pour un temps assez long, des rapports de force entre l'Allemagne, même vaincue en France, et la Russie ruinée par la révolution et le maximalisme.
La Russie trouvera-t-elle dans la terrible leçon qu'elle reçoit, la force nécessaire pour réagir et se régénérer ?
Rien n'est plus douteux. C'est l'empire du Nitchevo, ce n'est pas le pays des résolutions viriles. Se relèvcra-t-elle comme la Prusse après léna,
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comme la France après Sedan. Si elle doit reprendre la place qu'elle a occupée dans le monde, il est vraisemblable qu'elle fera ce chemin avec une extrême lenteur. Le Russe dirait volontiers de la Russie, comme le croyant de l'Eglise : Patiens, quia œterna. En attendant, il trouve là une excuse immédiate à sa paresse, qui est infinie.
Mais laissons cela. Les cercles monarchistes causent, sans doute, avec l'Allemagne dans le sens que j'indique. Les bourgeois, qui sont pour l'ordre, sans plus, attendent le salut des baïonnettes allemandes. Le peuple qui souffre et qui ne comprend rien, sinon qu'il a été trompé, accueillera le premier venu qui lui assurera une vie régulière à des prix modérés, la sécurité dans la rue, un ravitaillement convenable.
Mais quelque chose ne va pas. Les Allemands, pour l'instant, font la sourde oreille. Au sombre désespoir des monarchistes, à l'amertume de leurs propos, au ton dont ils parlent, on peut mesurer l'étendue de la déception dont ils souffrent, à la certitude où ils sont que les Allemands ne viendront pas à Petrograd.
Laissons ces gens à leurs lamentations et le peuple de Petrograd à la misère qui l'accable sous le règne sans 'gloire de Lénine. Notons au jour le jour les phases de l'agonie du maximalisme et
décrivons les derniers spasmes du monstre mourant.
Le gouvernement des commissaires du peuple n'a pas la vie facile. Chaque jour lui apporte une fâcheuse nouvelle ou un télégramme de Berlin rédigé sur un ton d'ultimatum.
En une semaine, à peu près, il apprend que les Japonais ont débarqué des troupes de police à Vladivostock et les Allemands en Finlande. IJ a un télégramme de Berlin, lui enjoignant de faire la paix sans tarder avec l'Ukraine. Un second lui ordonne de rappeler ses troupes de Finlande, où elles se battent avec la garde-rouge. Tchitcherine, successeur de Trotski aux Affaires étrangères, a des nuits agitées.
Les Japonais ont occupé Vladivostock. L'amiral Kato a lancé une proclamation fort bien rédigée, dans laquelle il dit que, trois Japonais ayant été assassinés la veille, il se croit obligé d'assurer la sécurité de ses compatriotes, mais qu'il n'entend d'aucune façon intervenir dans la politique intérieure de la Bussie.
Le gouvernement des commissaires publie une note indignée et demande impérativement aux alliés si le Japon intervient d'accord avec eux. Suivant leur réponse, dit-il, le gouvernement des commissaires prendra une décision d'une importance capitale.
Les maximalistes espèrent que les Etats-Unis
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sont hostiles à l'intervention japonaise en Asie. Ils jouent sur l'ancien antagonisme entre Tokio et Washington.
Ils ne restent pas longtemps dans le doute. Une semaine s'est écoulée, et hier (9 avril), l'ambassadeur des États-Unis de Vologda fait savoir que son gouvernement approuve l'action du Japon qui vient aider la Russie, au nom des alliés, à se défendre contre l'emprise allemande. Encore un espoir qui s'évanouit.
Nous apprendrons sans doute demain la décision du gouvernement des Soviets. Déjà, il a appelé à la guerre contre le Japon ; déjà, il a déclaré l'état de siège en Sibérie et convié les soviets locaux à organiser la défense du territoire.
Il serait comique et digne de l'histoire bouffonne que nous vivons au jour le jour de voir le maximalisme, après avoir tout sacrifié pour conclure la paix avec l'Allemagne, le pire ennemi de la Russie, partir en guerre contre le Japon qui vient l'aider à se débarrasser de l'ennemi héréditaire.
En Ukraine, la situation est vraiment extraordinaire. Aucun pays au monde n'a jamais offert et n'offrira le spectacle burlesque que nous donne la Russie aujourd'hui.
Elle est en paix avec les empires centraux, qui, eux, sont en paix séparée avec l'Ukraine. La Russie n'a jamais déclaré la guerre à l'Ukraine.
Pourtant elle s'y bat et ses troupes luttent avec les maximalistes petits russiens contre les soldats du gouvernement de Kief et les régiments austroallemands qui les soutiennent. On aurait pu croire que les bolcheviques russes mèneraient cette guerre, à la fois civile et étrangère, sous le masque, comme ils le font en Finlande. Non pas 1 Les armées maximalistes sont commandées par des chefs nommés par le gouvernement des commissaires. Chaque jour on peut lire le communiqué officiel publié par l'état-major russe sur le théâtre de guerre en Ukraine. On y voit que sur le front de la cinquième armée, les Austro-Allemands avancent, que la quatrième armée recule, etc.
Les Allemands ont décidé de faire cesser cette plaisanterie. Un sec télégramme de Berlin enjoint au gouvernement russe de conclure la paix sans retard avec l'Ukraine.
11 n'y a qu'à obéir, et le 9 avril, les représentants des commissaires rencontreront à Smolensk la délégation de l'Ukraine, laquelle arrive escortée de quelques Allemands et apporte, paraît-il, le texte du traité de paix, ne varietur^ que les Russes n'auront pas le droit de discuter, mais qu'ils devront simplement signer.
Et, pour finir, voici l'histoire finlandaise. Les Allemands ont débarqué 10.000 hommes à Hango pour mettre fin à la guerre civile et obliger les
Rouges à capituler. Deux télégrammes de Berlin, le premier pour dénoncer au gouvernement russe l'aide que donnent les gardes-rouges russes à leurs amis finlandais, le second pour exiger que la flotte de guerre soit désarmée en dix jours ou quitte les eaux finlandaises, ou, pour mieux dire, les glaces qui bloquent encore les ports du golfe de Finlande. Ici encore, il n'y a qu'à obéir. Les Allemands ont pris avec la Russie l'habitude de parler sur un ton qui ne souffre pas de contradiction et le gouvernement des commissaires n'a pas oublié ce qu'il lui en a coûté de trop parler à Brest-Litovsk. Les bateaux de guerre quittent Helsingfors et, à travers les glaces, gagnent Gronstadt, où les Allemands les retrouveront quand il leur en prendra envie.
Sur terre, l'intervention allemande sera décisive. Déjà, les troupes du général Mannerheim ont repris Tammerfors, où la lutte a été violente, où les morts et les prisonniers sont nombreux.
Les Allemands vont occuper Helsingfors, et peut-être, par Lovisa, où ils ont débarqué aussi, vont-ils couper la ligne de chemin de fer Helsingfors-Viborg. Le gouvernement maximaliste finlandais s'est réfugié à Viborg, où il vit ses derniers jours.
Moscou
Avril-mai
Je vais voir Moscou redevenue, après deux siècles, non par le libre choix des maximalistes, mais par la dure nécessité des temps et la menace des Allemands, maîtres de Pskof et seigneurs en Finlande, la capitale de la Russie.
Il faut un permis pour quitter Petrograd. On le délivre au palais Marie où une queue de quinze cents personnes attendent le petit papier libérateur. On ne comprend guère pourquoi le gouvernement, sous prétexte d'évacuer les usines et les biens de l'Etat met tant d'obstacles à la sortie de Petrograd. On meurt de faim sur les bords de la Neva où les vivres n'arrivent plus qu'en quantité insuffisante. Chaque jour une dizaine de milliers de personnes pourraient gagner les provinces où elles trouveraient à manger. Mais non, grâce aux formalités obligatoires, l'évacuation de Petrograd se fait au compte-gouttes et la gare Nicolas, où ' Ton n'entre qu'en montrant son permis de sortie, est vide.
Le train qui m'emmène est composé d'une dizaine de vi'agons de troisième classe à quatre-vingts places chacun, d'un wagon de première et de seconde et d'un wagon de la Compagnie internationale des
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wagons-lits. Personne en troisième ; seuls les deux wagons de luxe sont occupés. Nous sommes soixante voyageurs dans un train qui pourrait en transporter un millier.
Aussi un calme parfait règne sur les quais et dans les wagons. Les maximalistes ingénieux sont arrivés à rétablir l'ordre sur les chemins de fer en supprimant le voyageur.
Nous mettons plus de seize heures pour couvrir les six cents verstes qui séparent l'ancienne et la nouvelle capitales. A Moscou, une formalité nouvelle. On pèse les bagages à main et je paie une quinzaine de roubles pour mes deux valises.
Je n'ai pas vu Moscou depuis la révolution. Elle a suivi Petrograd dans les différentes phases politiques qui ont amené la Russie du régime autocratique de Nicolas II au pouvoir absolu de Lénine. Elle est moins internationale que Petrograd ; elle n'a pas les nerfs malades qui font de la capitale des bords de la Neva « la ville la plus fantastique du monde », selon le mot de Dostoïevski. Elle est un peu plus rude, un peu moins encline à la neurasthénie ; les passions y sont un rien plus fortes; mais elle est néanmoins essentiellement slave, c'est-à-dire, sans résistance au mal, patiente, pensive, inerte et, comme toute la Russie, soumise au « nitchevo », au « que faire? » par lequel ce peuple pense résoudre toutes diffi-
cultes en attendant qu'elles s'arrangent d'ellesmêmes. Au mois do novembre, une poignée de junkers se sont battus, seuls.au milieu de deux millions d'habitants, contre les troupes du Soviet. 11 y avait au moins dix mille officiers à Moscou. Leur intervention dans la lutte pouvait en changer la face. Ils n'ont pas bougé; ils ont laissé faire, hésitants comme toujours, gagnés par une maladie nouvelle qui fait des ravages en Russie : la peur. Ils sont cruellement punis aujourd'hui. Mais qu'ont-ils fait pour éviter à la Russie les maux qui l'accablent? La prudence des rouges a prolongé une lutte inégale dans laquelle le canon a parlé. Quelques maisons ont été détruites : le couronnement d'une des petites tours du mur qui entoure le Kremlin a été décapité par un obus. Mais la guerre civile n'a pas ensanglanté la cité et, en quelques jours, les maximalistes se sont rendus maîtres de la ville. Moscou n'est pas plus heureuse sous le règne des bolcheviques que ne l'est Petrograd. Mais Moscou est russe et subit son sort avec mille plaintes et lamentations, sans penser à la révolte.
L'antique capitale de la Russie ne ressemble eu rien à Petrograd. Entre les deux villes, le contraste est saisissant. Elles sont énormes toutes deux; les distances y sont infinies; elles sont construites à la russe, sur des espaces immenses, sans que jamais on ait songé à économiser la
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place, à resserrer les maisons et les palais. Le plus souvent, les maisons sont basses et démesurées ; bâties autour de cours qui n'en finissent pas, le plus souvent entourées de jardins, comme dans les villes d'Asie. Les bâtiments du gouvernement, les palais ont été élevés pour suffire à loger, semble-t-il, un million de fonctionnaires.
Partout, le goût du spacieux, des grandes proportions, le désir de s'étendre, de n'être gêné en rien qui est propre au caractère russe et que l'on retrouve dans l'ordonnance des villes comme dans l'arrangement d'un appartement. Cela, ce sont des traits communs à Moscou et à Petrograd, comme, à un degré différent, à toutes les villes russes, Kief, Kharkof, Rostof, Odessa et Ekaterinoslaf.
Mais entre Moscou et Petrograd, quelles différences !
Moscou est une ville historique. Elle est née au hasard et s'est développée, comme elle a pu, au mieux des circonstances, suivant les nécessités du moment, au cours des siècles, passant de la colline fortifiée du Kremlin à l'enceinte de la ville chinoise ou tartare, puis à celle de la ville blanche, puis à celle des murs de terre dont la ligne forme comme le cercle des boulevards extérieurs au delà desquels la ville continue dans les faubourgs populeux. Un plan confus, des grandes rues mal alignées qui descendent des faubourgs
au centre et, entre elles, des rues transversales, tortueuses et enchevêtrées. Beaucoup de pittoresque, un Kremlin étonnant de lignes et hérissé de cent flèches, tours, coupoles et clochers, mille églises dans la ville, mais aucun plan d'ensemble, pas une perspective, tout laissé au hasard, sans ordre, sans méthode.
Petrograd, au contraire, c'est une création de l'esprit humain. Tout y est artificiel comme à Versailles, mais tout y a la beauté d'une création voulue, ordonnée, réfléchie. Petrograd s'est développé suivant un plan mûrement pourpensé. Les rues y sont larges et droites. Sur trois kilomètres, la Perspective Nevski, large comme les Champs- Elysées, traverse le cœur de la ville, de l'Amirauté à la gare Nicolas. Les places sont immenses et symétriques et, dans ce plan régulier qui satisfait l'esprit, les canaux mettent l'imprévu de Jours courbes allongées et la beauté de leurs eaux calmes. Enfin la Neva et ses quais de granit sont la gloire incomparable de la ville, la Neva plus large qu'aucun fleuve d'Europe, la Neva aux eaux courantes et profondes où se reflètent les palais qui la bordent, la colonnade de la Bourse, les murs de brique rouge du corps des Pages, la classique Académie des beaux-arts et l'admirable forteresse Pierre-et-Paul dont la flèche aiguë et dorée déchire le ciel embrumé de Petrograd. Ceux qui ont goûté le charme profond de cette
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ville unique, où l'œil et la raison se plaisent également, l'aiment d'une façon à la fois instinctive et réfléchie. Us en préfèrent les beautés classiques au désordre pittoresque et hasardeux de Moscou. La lumière du Nord, surtout dans les nuits blanches, alors que le crépuscule ne se décide pas à quitter les rives de la Neva, la couvre de caresses subtiles ^t nuancées et l'enveloppe d'une atmosphère dont aucune ville du monde ne connaît la douceur et la richesse.
Petrograd, dit-on souvent, n'est pas russe. Erreur ! Petrograd est la plus essentiellement russe de toutes les villes russes. Elle est la pensée suprême, l'aboutissement même de la Russie, l'œuvre du Russe le plus complet dans ses contrastes extrêmes qu'ait jamais enfanté la terre russe, Pierre le Grand.
La Russie rétrograde revient sur elle-même, en retournant à Moscou qui n'exprime qu'une des faces de l'âme russe.
Suivons-y les bolcheviques qui, ici encore, défont l'œuvre géniale tracée par Pierre le Grand.
Comme les tsars de jadis, les maîtres de la Russie moderne se sont installés au Kremlin et l'on peut imaginer la bouffée d'amour-propre qui a enflé l'âme de ces aventuriers quand ils sont entrés dans l'enceinte de la colline historique autour de laquelle s'est formé l'empire russe. Trotzki-Bronstein, Oulianof-Lenine successeurs
des princes de Moscou, d'Yvan le Terrible, des premiers Romanof ! Leur vie misérable, traînée en exil, dans les cafés de Vienne et de Genève, se termine dans l'apothéose, rouge et or, du Kremlin ! i
Je n'ai pas été les voir dans leur gloire. A quoi bon ? Je sais déjà, par expérience, que l'on ne discute pas avec les bolcheviques. Entre eux et nous il n'y a pas de vocabulaire commun. Us vivent dans leurs chimères et, lorsqu'on leur oppose des faits, ils vous répondent par des théories. Sans doute Tchitcherine m'aurait donné une déclaration. Mais quoi ? La télégraphier à Paris ! Tromper mes lecteurs en leur transmettant les sophismes du commissaire aux Affaires étrangères? Nous avons assez du feu d'artifice tiré par Trotski àBrest-Litowsk et il suffît d'ouvrir les yeux pour voir le résultat que sa prodigieuse faconde a obtenu. A fructihus eorum cognoscetis eos.
Je ne vais pas au Kremlin. Je constate que toutes les portes, sauf une, en sont fermées, alors qu'on y entrait librement sous l'autocratie des tsars. Le comité central exécutif siège dans la grande salle du restaurant de l'hôtel Métropole.
Il y a à Moscou, pour l'instant, une espèce de police. Des soldats montent la garde au coin des rues ; à la gare, un sous-officier a pris le nom d'un soldat qui, contrairement à la consigne, portait mes valises. Je dis : pour l'instant, car à Pe-
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trograd.nous avons vu, il y a un mois, apparaître une sorte de garde civique qui n'a duré qu'une semaine. Est-ce la crainte de l'ambassadeur allemand toujours annoncé et qui n'arrive pas! Est-ce la peur de voir un Allemand tué dans une agression nocturne, et les terribles suites qu'une telle mort amènerait sous forme d'une intervention armée de l'Allemagne pour assurer la sécurité de ses nationaux ? Je ne sais, mais il y a une police, si médiocre qu'elle soit. Ce qui n'empêche, du peste, que chaque nuit on entend, à Moscou comme à Petrograd, des coups de feu dans les rues.
Dans la journée, l'animation est grande. Les magasins semblent mieux approvisionnés que ceux de Petrograd ; on se nourrit plus facilement et à meilleur compte. On peut acheter quelques vivres et la livre (russe) de farine noire ne vaut que 5 roubles 50 (avant la guerre 3 ou 4 kopecks). Le vin est interdit et introuvable, comme la vodka. Pourtant, on voit pas mal d'ivrognes, surtout parmi les soldats et les marins, qui sont plus nombreux qu'à Petrograd. Les restaurants de premier ordre sont fermés, sauf Prag et l'Elite. On y paie de 30 à 50 roubles le plus médiocre des repas avec une bouteille d'eau minérale et une tasse de café. Les izvoztchiks sont encore plus chers que sur les bords de la Neva. De la gare au centre de la ville, ils n'hésitent pas à
demander 20 roubles ; la plus petite course en vaut 5 et l'on n'est pas étonné, pour peu qu'on ait plusieurs rendez-vous dans la journée, d'avoir dépensé cent roubles pour s'être fait cahoter une heure ou deux dans une misérable voiture à l'allure la plus lente. Les tramways sont inabordables, malgré que la taxe ait été portée à 40 kopecks.
16 avril.
Le camarade Goukovski, commissaire aux Finances, fait un long rapport au comité central exécutif sur la situation financière de la Russie sous le gouvernement des commissaires du peuple. Les maximalistes nous accusent de les calomnier et de remplir ce qu'ils appellent la presse bourgeoise de diffamations sur le régime bolchevique.
Ecoutons un des leurs et nous verrons que pas un de nous n'aurait pu dresser contre le bolchevisme en Russie un tel réquisitoire.
Goukovski, étudiant le budget, établit que les recettes montent à 6 ou 7 milliards de roubles. D'où viennent ces recettes ? Des impôts formidables dont les maximalistes ont frappé la fortune acquise et qui, deux fois sur trois, équivalent à la confiscation pure et simple des biens do la bourgeoisie et des industriels, des commerçants, et des propriétaires. L'Elat a pris les banques, la
majorité des usines, et a fixé des impôts si élevés sur les maisons que, la plupart du temps, les propriétaires, incapables de payer, ont remis leur , immeubles à la ville.
Gela, qui a ruiné le pays, ne donne au gouvernement que 6 ou 7 milliards. Mais le village, dit Goukovski, n'acquitte plus ses impôts. Il est impossible aujourd'hui de tirer un sou des paysans, bien qu'ils aient pris les biens des grands propriétaires. Aucune force humaine, sous le régime bolchevique, ne pourra contraindre le paysan à donner à l'État* ce qu'il lui doit.
Or, dans les villages vit la presque totalité de la population russe, les neuf dixièmes, vraisembablement. Ces 160 millions d'habitants couvraient presque entièrement les dépenses de l'Etat russe. Cette source est tarie: l'impôt repose aujourd'hui sur une dizaine de millions de contribuables qui sont ruinés.
Goukovski constate le fait, mais ne tire pas de conclusions. Chacun a le loisir de le faire et je le laisse à mes lecteurs.
En face de ce budget de recettes, voici les dépenses :
Ici, comme le dit Goukovski, on va aux chiffres astronomiques. Le budget de la Russie maximaliste monte à une somme, pas exactement précisée, qui varie entre 80 et 100 milliards. Notez, je vous prie, que le pays est en paix, qu'il s'est débarrassé
du poids énorme de la guerre, qu'il a licencié l'armée entière, qu'il ne fabrique plus de munitions, ni de matériel, qu'il n'a plus besoin de ravitailler 10 ou 12 millions de soldats. C'est un budget de temps de paix, mais un budget maximaliste, qui coûte à la Russie une centaine de milliards par an.
D'où vient l'augmentation des dépenses ? De la soif inouïe que le triomphe des maximalistes a déchaînée dans le prolétariat : fonctionnaires, employés, ouvriers. Personne ne veut plus travailler, mais chacun entend être payé quatre, cinq et dix fois ce qu'il touchait naguère. En voici un exemple saisissant, emprunté à l'exploitation des chemins de fer. Goukovski établit que, sous l'ancien régime, les frais d'exploitation totaux, à la verste, montaient à peu près à 13.000 roubles et laissaient un bénéfice. Aujourd'hui, les frais d'exploitations à la verste montent à 125.000 roubles, soit dix fois plus. Il ne faudrait pas croire que la hausse des matières premières soit seule responsable de cette hausse formidable. Goukovski a soin de noter que la seule augmentation des salaires a fait monter les dépenses à 60.000 roubles à la verste !
Goukovski constate que le déficit ne peut être couvert par un emprunt, « car personne ne souscrira après l'annulation des emprunts antérieurs ».
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« Il faut, dit-il, réduire les dépenses et augmenter les impôts indirects. 11 faut aussi, et de toute nécessité, supprimer le contrôle et les impôts sur les marchandises et rétablir le crédit. La nationalisation des banques a eu pour résultat de tuer le commerce des échanges. Je ne puis vous donner une recette pour sortir de cette situation aiguë, que je constate simplement. La journée de huit heures est appliquée strictement, même par les aiguilleurs, sur les chemins de fer. Les télégraphistes font la journée de six heures et gagnent dix mille roubles par an. La confiscation systématique des entreprises tue l'indastrie et détruit tout l'appareil de crédit.
« Tous les jours, je reçois des télégrammes de plainte contre les contributions et les impôts levés par les Soviets locaux en province et qui atteignent des proportions incroyables. Où et comment dépense-t-on ces millions ? Nous n'en savons rien : aucun contrôle, aucune comptabilité. Grâce à la facile victoire de novembre on applique très légèrement les nationalisations de toutes sortes. Pourtant on ne peut tout décider avec une rapidité surprenante. Ce qui nous semblait la simplicité absolue — l'annulation des emprunts — ne s'est pas montré un problème simple en pratique, mais au contraire très compliqué. 11 faut interdire aux Soviets locaux de lever les contributions et des impôts. Les entreprises nationalisées ne doivent pas donner de déficit. »
Ainsi parla Goukovski, qui n'est pas un bourgeois, mais bien le commissaire aux finances de
l'Etat socialiste, de cet Etat qui a pour programme la suppression du capital et de la propriété privée et qui entend exploiter lui-même toutes les richesses de la Russie, les banques comme les chemins de fer, les usines, les mines, les fabriques, le commerce, nationalisé comme le reste.
Grande ambition ! Seulement l'Etat maximaliste est complètement incapable d'administrer des entreprises aussi colossales. Il ne suffît pas de dire qu'il ne connaît pas les affaires, qu'il n'a personne pour travailler sérieusement, que les chefs et les ouvriers lui manquent à la fois, que la paresse règne chez ces derniers comme l'ignorance chez les premiers, qu'il est comme un enfant de six ans qui entreprendrait sans outils de fabriquer un chronomètre-de précision. Non, trouvâtil des chefs, rendît-il aux ouvriers le goût du travail, les affaires n'en iraient pas mieux, car ce sont les principes mêmes du maximalisme qui empêcheront la machine sociale de marcher. L'inférieur commande ; le supérieur obéit. Aussi ne va-t-on pas loin.
Ma brave cuisinière (je m'excuse de citer si souvent ma cuisinière, mais cette femme simple a du bon sens) me demandant ce qu'était le bolchevisme. je lui dis ;
— Sous l'ancien régime, vous êtes ma domestique et je suis votre patron. Gomme vous voyez,
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je travaille toute la journée. En échange de quoi, on m'envoie de Taraent qui me fait vivre moi, une secrétaire, vous et Pacha, la femme de chambre. Vous vivez bien et mangez à votre faim, et vous avez vos gages chaque mois. Je commande mes repas et vous obéissez. Je ne suis pas un mauvais maître et vous êtes une bonne domestique. Nous formons une petite société bien constituée avec un patron et des serviteurs. Mais qu'arrivera-t-il, Nastia,si c'est vous qui voulez vous installer dans mon cabinet et me mettre à la cuisine ? Vous mangerez mal, car je ne suis pas cuisinier. Mais vous ne ferez pas mon travail, car vous n'y êtes pas préparée. Aussi on ne nous enverra plus d'argent et nous mourrons tous de faim.
— Dieu garde barine, fît Nastia, en s'inclinant jusqu'à terre.
Tel est le régime des bolcheviques. Le soldat ne veut plus d'officier et commande lui-même ; l'ouvrier chasse le patron : l'employé ne supporte pas de chef. Une société fondée sur ces principes est vouée à la ruine. Le commissaire Goukovski constate la ruine sans établir les responsabilités.
Lénine, si fermé qu'il soit aux leçons de l'expérience, finit par s'apercevoir que le régime court à vitesse accélérée à la catastrophe. La direction du pays et des affaires par les ignorants et les inconscients donne des résultats funestes qu'il est obligé de constater.
A plusieurs reprises, on parle, au gouvernement,de faire appel aux compétences, de travailler avec les anciens fonctionnaires d'Etat, avec les directeurs de banques, d'industrie et d'affaires. Il est bien entendu qu'on ne renie rien de ses principes. On ne fait aucune concession, non, mais enfin, temporairement, on essaiera de se concilier la faveur des hommes d'expérience que Ton a chassés de leurs postes.
Pendant mon séjour à Moscou, Lénine rend un décret dénationalisant la flotte pétrolifère de la Caspienne et de la Volga. La flotte avait été nationalisée en novembre, comme il convient. Mais voilà que, la belle saison revenue, les bateaux restent dans leurs ports ou à leurs pontons. Les équipages ne veulent pas travailler, ou, s'ils le veulent, ne sont pas capables de diriger les bateaux. La chose est grave, car la Russie entière a besoin du naphte de Bakou. Déjà la moitié des usines sont fermées par manque de charbon, car lesj mineurs du Donetz, depuis la révolution, ne travaillent plus qu'indolemment. Le combustible manque partout. Si le naphte n'arrive pas, c'est une catastrophe.
Lénine comprend qu'il faut céder à l'évidence et rendre les bateaux à leurs propriétaires si Ion veut rétablir la circulation sur la 'Volga et la Caspienne et assurer le ravitaillement en naphte.
Chose curieuse, les équipages acceptent avec
satisfaction le décret qui leur retire la propriété des bateaux et les met sous les ordres de leurs anciens chefs.
Lénine, dans le tourbillon qui l'emporte, aurat-il le temps de réfléchir sur la simple histoire de la flotte pétrolifère ?
L'opinion publique dans les classes anciennement dirigeantes est assez montée contre nous. On nous accuse — bien à tort — de soutenir les bolcheviques, d'être en rapports constants avec eux, de collaborer même avec le gouvernement des commissaires du peuple. Est-il besoin de dire qu'il n'y a rien de vrai dans ces bruits, que nous n'avons pas reconnu le gouvernement des Soviets, que nous n'avons aucun intérêt à soutenir un gouvernement qui a trahi l'Entente, qui a livré la Russie à, l'Allemagne et que les empires centraux jugent fort utile à leurs intérêts, puisqu'ils sont en rapports officiels avec lui alors qu'ils pourraient le renverser en faisant avancer quelques régiments. Mais qu'il y ait eu des imprudences, de la légèreté et même des fautes commises, chez nous, par des sous-ordres, civils et militaires, il n'en faut pas douter. Les divers représentants d'un des grands pays alliés en Russie (des Etats-Unis d'Amérique) n'ont jamais su se mettre d'accord et harmoniser leurs déclarations. Quand l'ambassadeur disait blanc, l'attaché militaire disait noir,
et un extraordinaire colonel Robbins chef de la Croix Rouge, personnage quasi-officiel, disait rouge, roug'e sang. Les Russes, devant ces discor* dances, que les maxinialistes exploitaient adroi-i tement, finissaient par croire que tels gouverne-l ments autrefois alliés étaient suspects de tendresse i pour les bolcheviques. L'attaché militaire et le colonel Robbins ont été rappelés chez eux, et oni quitté la Russie. Maintenant on n'entend plus quel la voix des ambassadeurs responsables, et, cette fois-ci, elle est concertée.
C'est dans le personnel des missions militaires alliées que les maximalistes ont travaillé avec le, plus de succès et qu'ils ont trouvé quelques dupes. Trotski s'y est employé avec ardeur et, comme il a plus d'un tour dans son sac, iJ a eu quelques succès. Les militaires sont des gens simples. Ils ne pensent qu'à la guerre. Ils voient le commissaire à la guerre de la république russe venir à eux et leur dire : « Je veux me battre avec vous contre les Allemands. » Pleins d'espoir et ne voyant que les coups à donner aux Allemands, ils répondent : « Entendu, travaillons ensemble. » Trotski ne leur a joué que cet air-là, mais avec l'art raffiné qui est le sien. Un chef de mission, l'air rêveur, les yeux au ciel, me disait : — Peut-être pourrions-nous nous entendre ? ^■ Trotski est arrivé à persuader à quelques officiers, doués de plus d'ardeur que de perspicacité,
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que, depuis sa déconvenue de Brest-Litovsk, il avait voué une haine mortelle aux Allemands et qu'il ne songeait plus qu'à tirer une revanche éclatante de leur duplicité et de leurs mensonges.
— Cet homme déteste les Allemands, me disait un officier des missions, tout jeune, presque un bébé. 11 a été outragé par eux. 11 ne leur pardonnera jamais. 11 faut nous servir de lui. Cet homme est une force.
Rien n'égale le ton de conviction sur lequel me parlait mon jeune interlocuteur. 11 était encore ébloui des feux d'artifice que Trotski avait tirés en son honneur.
Je ne pouvais m'empêcher de rire en entendant mon ami parler ainsi.
Trotski une force ? Oui, sans doute, une force de destruction, une avalanche, une digue qui crève. Détruire une société et un Etat, ruiner une armée, il s'y entend comme personne.
Mais je demandai vainement sur quels principes Trotski fornierait une armée nouvelle. Comment lever des hommes ? La conscription, il l'a essayée. Pas un homme n'est venu. Pourquoi viendraient-ils, alors qu'il n'y a aucune autorité pour les contraindre et qu'ils n'ont accepté le bolchevisme que parce que, pour eux, bolchevisme et paix étaient synonymes. L'engagement volontaire? Il ne donne rien. L'expérience est faite. Les quelques milliers d'hommes entrés dans l'armée maxi-
maliste sont là parce qu'ils y sont vêtus, logés et mieux nourris que dans le civil. Mais s'il s'agit de se battre, halte-là. Plus personne. Et quelle discipline, quelle hiérarchie ? Lorsque Trotski nous parle d'auto-discipline, il veut rire et se moque de nous. Quand il admet un instant l'existence des officiers, il leur retire aussitôt le droit de punir et Zinovief déclare qu'à côté d'eux se tiendraient des « purs », des simples rouges, chargés de leur mettre dans la tête quelques balles au moindre soupçon.
Et Trotski, haïssant les Allemands ? Où avonsnous vu cela dans l'histoire du bolchevisme? Ce sont les alliés que l'on haïssait, mais avec les Allemands on pouvait s'entendre, et, en fait, c'est avec eux qu'on allait causer à Brest, après avoir commis la plus noire trahison envers les alliés. Trotski est tout Allemand de culture, ce qui n'empêchait pas le bon apôtre, dans le cabinet de l'ambassadeur de France, d'essuyer furtivement une larme en parlant de la grande France démocratique et des sacrifices qu'elle avait faits pendant la guerre.
Trotski, devenant militariste, patriote et revanchard, la chose est bouffonne et je ne la signalerais même pas si, comme je viens de le dire, il n'avait fini par tromper quelques membres dos missions militaires et s'il n'était même arrivé, par moments, à troubler leurs chefs... Nous avons
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un travail à faire avec Trotski, c'est la liquidation des intérêts de trois années de guerre menées en commun. Ici, il faut une entente et un contact sur des questions d'affaires. De collaboration avec un Trotski pour la formation d'une armée nouvelle, de la collaboration de généraux et d'officiers français avec le chef de ceux qui nous ont trahis, il ne saurait y en avoir, non pas que le soin de venger nos injures doive nous entraîner à une politique d'abstention, mais parce qu'on ne peut rien attendre du maximalisme dans Taide à la guerre qui est notre seul programme aujourd'hui. Le maximalisme, c'est la paix. Et voilà tout.
Volodga
Avril-Mai.
Je rentre à Petrograd par Vologda. Vologda se trouve au nord de Moscou, à l'intersection des lignes Petrograd-Perm-Sibérie et Moscou-Arkhangel. Il faut une vingtaine d'heures pour gagner Vologda où résident aujourd'hui les ambassadeurs des Etats-Unis, de France, le ministre chargé d'affaires d'Italie, ceux de Belgique, de Serbie, et du Siam.
Ces hauts représentants des puissances attendent dans une gare la suite des événements ; la
chute des maximalistes, l'avance des Allemands, l'arrivée lointaine des Japonais? Ils sont là, dans leur train, prêts à partir pour Moscou si Lénine et Trotski sont renversés, pour Arkhangel ou Perm, si les Allemands ou les Finlandais approchent. Voilà deux mois et plus que l'ambassadeur de France, M. Noulens, et le personnel de l'ambassade vivent dans des gares diverses, de Tammerfors à Vologda. Vologda est une grande station, animée, traversée par des flots innombrables de voyageurs. Le Russe adore les voyages; au risque de sa vie, il passe la nuit sur le toit d'uni wagon : il s'ennuie où il est ; il veut voir des pay nouveaux. Les Russes ont été un peuple nomade qui n'a été fixé au sol que par la force et l'arbitraire du pouvoir. Le servage était nécessaire la Russie dès qu'elle a voulu passer à une forme plus haute de civilisation. Il fallait absolument attacher le paysan à la terre ; le paysan allait de-ci, de-là, suivant les habitudes anciennes des peuples qui ont erré sur les terres infinies de la mer glaciale à l'Altaï et au Caucase, Pierre le Grand, qui contraignait la nature à lui obéir, décida d'imposer des goûts sédentaires au peuple russe et, n'ayant pas d'autre moyen que la force, l'enchaîna à la glèbe par le servage '. -
1. TjC servage aboli l'oblig^ation d'avoir un passeport a contribué à fixer le paysan au soi.
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Le réveil des goûts anciens, le désir de changer d'horizon, on le voit dans les gares russes d'aujourd'hui, envahies par des foules qui vivent là, comme elles peuvent, attendant de partir pour on ne sait où, mais de partir, de quitter l'endroit où l'on a vécu et dont on ne veut plus pour la seule raison qu'on y a habité longtemps. L'instinct nomade ! Dans le train où je relis ces pages et qui m'amène vers la côte mourmane, il y a une vingtaine de tiépluchka, qui sont des wagons de marchandises arrangés avec des bancs et un poêle. Ils abritent chacun une quarantaine de paysans, d'ouvriers, quelques femmes, des enfants. Ces gens, avec qui j'ai causé, viennent du riche gouvernement de Sîmbirsk, sur la Volga inférieure. Ils s'en vont au Nord, dans des régions quasidésertes, stériles, sans agriculture, où le blé ne pousse pas, couvertes de maigres forêts. Je leur demande pourquoi ils se rendent à Petrozavodsk :
— Pour trouver du travail et une vie plus facile.
— Mais dans le gouvernement de Sîmbirsk, vous avez tout, le blé, l'avoine, en abondance.
— Nous ne pouvons travailler chez nous. Voilà toute leur réponse. En réalité, ils ont pris
prétexte de la moindre difficulté à domicile pour décider un grand départ. Us se sont rendus à la gare voisine; ils y ont attendu quelques jours, dormant sur les quais, pêle-mêle. Puis, on ne
sait comment, un jour où il pleuvait, la bande s'est installée dans des tiépluchka, où elle s'est chauffée grâce à du bois dérobé au chantier. Et finalement les tiépluchka, à leur tour, se sont formées en train et ont commencé un long voyage à travers la Russie. Qui est-ce qui pousse ces paysans et ces ouvriers? Si peu qu'ils savent, ils n'ignorent pas que dans l'extrême nord la vie est plus dure que chez eux. Eh bien, s'ils ne trouvent pas de travail ils iront ailleurs ; autrefois ils voyageaient à pied, ayec quelques chariots ; aujourd'hui ils profitent du progrès de la civilisation et prennent des tiépluchka\ mais aujourd'hui, comme jadis, c'est l'instinct nomade qui les pousse; c'est le réveil des habitudes anciennes endormies dans la race pendant deux siècles. Le Russe est un peuple errant qu'on a fixé au sol par la force, mais qui n'a pas poussé de racines dans la terre où il habite. 11 n'y a qu'une misérable habitation de bois que l'incendie dévore périodiquement. Ses biens mobiliers ne sont rien, La terre? La Russie est grande; il sait qu'il en trouvera partout. Il voit la vie difficile qui est la sienne. Que perdre au changement? Et puis, là-bas, là-bas, au loin, on dit qu'il est des contrées où la terre donne tout en abondance, d'elle-même. Il part.
Et voilà le spectacle que les ambassadeurs ont en gare de Vologda. Ils assistent à la migration des peuples. Us comprendront mieux le caractère