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Si l’armée sur le front se désorganise, on peut prévoir l'avenir. Nous mettrons les Allemands hors de France et de Belgique, mais ils se paieront sur la Rus-sie, qui verra trop tard à quel prix elle achètera quelques mois de liberté, — ou mieux d’anarchie.
Le prince Lvof, qui me reçoit à 4 heures, me dit que tout est calme à l’armée. Je ne puis m'empêcher de penser que, sur ce point, il a l’optimisme facile. Sur d’autres points, le prince triomphe plus aisément. Il m'explique que, grâce à l’organisation des zemstvos: dans chaque gouvernement, et à l’œuvre imminente de ces zemstvos pendant la guerre, qui avaient pris en fait la place des gouverneurs pour l’organisation de l’aide: à l’armée et du ravitaillement, le gouvernement provisoire a trouvé là un personnel d'élite qui, en une heure, a pu remplacer les gouverneurs et vice-gouverneurs de l’ancien régime qui ont tous été chassés. Ainsi la grande machine administrative de l'empire russe ne s’est pas arrêtée un Jour. Le prince a un
mot sur le peu de sacrifices de vies humaines qu’a
coûtées un changement si prodigieux :
— Gela ne peut s'expliquer, me dit-il, que par l’inépuisable bonté du cœur russe. | Le prince voit chaque jour un progrès dans l’ordre et le travail général. |
Nous avons vingt degrés de froid. Jamais on n’a vu. rigueur pareille du temps en telle saison. Aujourd’hui, premier jour du printemps, ma cuisinière me dit :
: :« C’est Dieu qui nous punit. Voyez, barine, il nous ! refuse le printemps. »
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Ma cuisinière était, naguère, fort révolutionnaire et déclarait, qu'après la guerre, elle descendrait ‘dans la rue et conduirait les étudiants chez les généraux pour les pendre. Mais le fameux lundi où on s’est si fort battu au coin de ma maison, Nastia voulut aller dans la rue, l’après-midi. À peine arriva-t-elle au coin de la maison, les balles sifflaient autour d’elle; elle recula, effrayée. La porte était déjà fermée. Morte de peur, elle attendit cinq minutes dans le recoin de la porte co-. chère ; puis, elle put remonter. Elle éclata en sanglots retentissants dans sa cuisine. Ses cris remplissaiènt l'appartement. Depuis, elle est pour l ordre et la discipline.
Dfjà, je surprends la même rapide volte-face chez beaucoup de gens plus élevés dans l’échelle sociale que ma brave cuisinière.
Gyrille Vladimirovitch a arboré le drapeau rouge sur son palais. Il a été le premier des grands-ducs à se rendre à la Douma. Il donne des interviews révolutionnaires à la Russkaiïa Volia. Le grand-duc Cyrille, qui a épousé une Anglaise, me parait préparer de loin son élection au trône impérial. Mais ilen fait trop et
. parle de l'empereur de fâçon à donner le dégoût.
Le numéro 9 des Vouvelles du Comité des ouvriers
el soldats dit : « Les journaux extra-droite, Zemst-
china, la Voix russe, la Cloche, sont interdits par le Comité exécutif, Pour le Movoié Vremia, comme ce
journal a négligé de demander au comité l'autoriga: +.
tion de paraître, il est suspendu jusqu’à nouvel ordre’ » :
utes publications hebdomadaires et meusuelles nterdites sans permission du Comité.
re la liberté!
e lueur d'espoir. Aujourd'hui des pelotons de :8 font l’exercice dans les rues sous le commannt de leurs anciens sous-oficiers.
9/23 mars.
travail dans les usines ne reprend pas sérieuse- Poutilof — 35 000 ouvriers — ne travaille pas. uvriers ont abîmé plusieurs pièces: Leurs exi- 8 sont extrêmes. Ils veulent la journée de huit s — ce qu’on leur accorderait malgré le fëmps erre — mais ils veulent aussi nommerleurs conîtres, les ingénieurs, les directeurs. En fait, ils nent pas à travailler; chez eux, aucun patrio- . Ils ont touché leur salaire, chaque jour, sans ire. Pourquoi se remettraient-ils à la besogne? Comité des ouvriers et des soldats prend de mn plus d'importance. Il sent sa force : celle des nettes. Bientôt, ildeviendrainsolent. Aujourd’hui, on a réuni presque tout un régiment dans la salle rine. Les orateurs ont exposé qu’il y avait diverde vues entre le gouvernement et le Comité au 1e l’empereur que le gouvernement veut envoyer gleterre, tandis que le Comité a décidé de le gar- 1 état d’arrestalion à Tsarskoié. Ils ont dit : e Comité a le devoir de surveiller le gouverne- Camarades, vous avez vos baïonnettes en mains. nez le gouvernement tant qu’il réalise les désirs
du Comité, mais, s’il s’y oppose, baïonnettes en mains, défendez le Comité. »
Nous sommes à l'aurore de la liberté. Mais déjà on voit poindre et grandir le conflit qui jettera l’un contre
l’autre le gouvernement, intelligence sans force, et le Comité, qui a plus de force que d'intelligence.
Je sais que Kerenski déploie une activité, une énergie, une intelligence, un patriotisme sans pareils à faire entendre la voix de la raison au Comité et à éviter un conflit qui semble fatal. La personnalité de Kerenski grandit chaque jour. C’est l’homme que la révolution a fait sortir du rang. C’est vraisemblablement son discours à la Douma, le jeudi avant la révotion, qui a décidé le gouvernement à proroger la Douma et a ainsi précipité les événements. Il est exténué de fatigue. Hier, à Moscou, il s’est évanou; au milieu d’un discours dans lequel il a dit :
« Non, je ne serai pas le Marat de la révolution ! »
Combien de semaines se passeront avant qu’on ne le traite de vendu et de renégat ?
L'empereur, arrivé à 11 h. 1/2 à la gare de Tsarskoïé, pâle cotnme la mort, est monté, sans escorte, avec son aide de camp Dolgorouki, en automobile et a gagné le palais, où il est gardé sous arrêts, ainsi que l’impératrice. La dernière des grandes-duchesses vient à son” tour d'attraper la rougeole. Le désir du gouvernement provisoire serait d’expédier au plus vite la famille imériale en Angleterre. Comme on l’a vu plus haut, lerouvernement, sur ce point, devra compter avec l’opinion du Comité des députés ouvriers et soldats.
Je rencontre un praporchtchik, brave entreles braves, qui, bien qu’appartenant à une grande famille et riche, s’est engagé dès le début de la guerre dans la Division sauvage, comme simple soldat, a gagné trois croix de Saint-Georges sur le champ de bataille et a été blessé deux fois. En convalescence à Petrograd, il a été surpris par la révolution et a dû faire comme tous
-ses camarades : se soumettre. Il en est malade, ilen a maigri. Il me jette ce cri qu’il ne peut retenir. « Je m'en vais! Je vais servir en France... La Russie n’est plus faite pour des hommes comme moi. Aujourd'hui, ce sont les officiers qui obéissent aux soldats. Regardez, ils ne me saluent même plus ; ils me rient au nez. Îl n’y a plus d’honneur ici ! Il n’y a plus d'armée! J'étouffe ; je m’en vais... »
Je remarque qu’il ne porte plus ses croix magnifiques.
« Où sont-elles? lui demandai-je.
— Comment les porter aujourd’hui, me dit-il avec désespoir. Regardez, je ne peux plus porter mon sabre.
| Alors, comment défendrai-je mes décorations, si on les insulte. Je les ai enlevées... Je ne les remettrai plus... » | Le cri de cet homme brave m'a été à l’âme. Je | venais de voir ces jours derniers, à la Douma, hier #. . même, chez le prince Lvof, les puissants d'hier, les ie ° courtisans de l’ancien régime s’incliner devant le pouvoir naissant. La douleur de cet officier, malade du
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