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effort, comme je le souhaite et l’espère, nul ne sera plus heureux de s’être trompé que mon brave capitaine de cosaques.
Dans le même milieu cultivé et intelligent, on me dit :
« Que ferons-nous après la paix, monsieur Anet ? Où oserons-nous nous montrer, nous Russes, si nous ne tenons pas nos engagements ? La France nous sera interdite, et l'Angleterre. Nous serons obligés de nous cacher et de vivre dans l’ombre, dans la honte d’avoir manqué à l'honneur. Non! non! il ne faut pas que cela arrive. »
Le soir, je vais me promener devant les églises. — C'est le plus grand jour de fête russe. Le peuple visite les églises et assiste au service de minuit. Je constate que, devant la cathédrale de Kazan, il n’y a pas la moitié de la foule que j'y voyais l’an dernier. Beaucoup sont partis, qui pour la province, qui pour l'étranger. Et beaucoup ont peur et restent enfermés chez eux.
D'un groupe de soldats, un grand gaillard se détache et vient à moi. Sur un ton net, il me demande de l’argent, à l’occasion de la fête. Je reste interloqué, tant la demande est surprenante. Que faire? Je tire cinquante kopecks de ma poche et les lui donne. Les refuser eût été fort imprudent.
Voilà un petit fait assez significatif. Les temps nouveaux |
Hier soir, sont arrivés les députés socialistes français et anglais et Plekhanof. Ils ont été accueillis par le président du Comité exécutif et les représentants des partis. Ils viennent s’efforcer de faire comprendre à leurs camarades russes qu'il n’est pas de nécessité plus urgente que celle de faire la guerre à outrance et d’abattre l'Allemagne. Plekhanof emploiera toute son influence dans le même sens.
3/16 avril (jour de Pâques).
Je vois nos députés, Cachin, Moutet, Lafont. Ils ont vingt-quatre heures de Petrograd et sont à pied d'œuvre. Ils me font l'effet d’une équipe d'ouvriers fort intelligents qui ont devant eux un ouvrage difficile à entreprendre et cherchent les moyens de mettre leur travail en train. Ce sont des hommes politiques et le problème qui se pose devant eux est peu simple. Encore n'en voient-ils pas toute la complexité. Mais déjà ils font leur plan et espèrent pouvoir manœuvrer.…. |
Ils ont l'esprit clair, précis de notre race, la vive intelligence des situations. Ici, ils vont se trouver en face d’esprits habiles au jeu de la dialectique, mais chimériques, devant des réveurs entêtés et rusés qui tiennent à leurs idées comme un croyant aux dogmes de sa religion. Et puis, il y a dans ce Comité des Æléments douteux, irréductibles... Chez ceux qui sont
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de bonne foi, une idée avant tout domine: celle de la paix, de la paix. nécessaire à la révolution... Et j'ai bien peur, enfin, que les mêmes mots habillent, pour eux et pour leurs camarades russes, des réalités différentes. En somme, ils vont combattre sur un terrain mouvant qui s’eflondrera, sans cesse, sous leurs pieds.
En outre, chez les socialistes russes, comme, je crois bien, chez tous les Russes, il y a un amourpropre qui ne cède pas. Avant la révolution, quels obstacles n’ont pas rencontrés, dans les milieux officiels de l’armée, nos officiers spécialistes qui venaient faire des obus ou donner des conseils techniques ? Au fond de cette résistance, l’idée nette : « Que viennent nous apprendre ces Français? N’en savons-nous pas autant qu'eux ? » Et les socialistes ont ce même sentiment. Ils se disent: « Nous autres, socialistes russes, nous allons montrer au monde entier comment on fait une révolution. Au fond, toutes les révolutions en Occident ont avorté. Mais nous ferons une révolution comme on n'en a jamais vu, extraordinaire, inouïe, totale et sans retouches, « à la russe », enfin. Et nous ferons régner dans le monde les principes de la social-démocratie. »
Et ces rêveurs imaginent que le monde lesa attendus pour réaliser l’évangile selon Karl Marx.
Nos camarades sont intelligents et ardents au travail. Nous verrons le résultat. Aujourd’hui, ils sont reçus au Comité exécutif; accueil assez froid ; puis, au congrès des délégués des conseils de province. Là, accueil enthousiaste. Du reste, la scène est théâtrale ;
les démocraties des trois grands pays se tendent la main. Spectacle émouvant. Comment un Russe y résisterait-1l ?
4/17 avril.
Un premier pélard éclate dans les jambes de nos délégués. Ün groupe de socialos-démocrates réfugiés en Suisse publie dans le Politiken de Stockholm un article sensationnel, avec manchette immense : Grave
accusation contre les délégués socialistes français. .
L'article est fort habile. On les accuse de vouloir étouffer la révolution russe ; on rappelle les pressions exercées par le parti socialiste français sur les socialistes russes; télégramme de Guesde, télégramme du parti socialiste unifié, etc. Les délégués sont envoyés pour obliger la Russie à continuer la guerre; ils représentent les intérêts des partis bourgeois * français, créanciers de la Russie ; ils viennent réclamer l'argent. Du reste, depuis la guerre, les partis socialistes anglais et français sont souillés d’impérialisme ; ils ont fait alliance avec les exploiteurs. Voilà le thème de l’article. On voit à qui il profite et on est tout étonné, audessous des noms des socialistes russes, de ne pas lire quelques signatures allemandes.
Cet article a été écrit sous forme de lettre à Tcheidzé, président du Comité exécutif. Tcheidzé avait la lettre dans sa poche, hier, quand nos délégués ont été reçus au Comité exécutif, mais il n’en a soufflé mot
Et voilà une des raisons — une simplement — du froid accueil qu'on leur a fait.
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Et ce même jour nous apporte une autre nouvelle, non moins désagréable.
Le fameux social-démocrate Lenine est arrivé hier : soir à Petrograd, de Suisse, où il résidait. C’est le plus rouge des rouges. Et quel chemin, lui et ses camarades qui l’escortent, ont-ils pris pour regagner leur patrie, si j'ose employer un mot aussi dénué de : .sens en parlant du lieu qui a vu naître ces socialdémocrates? Ils ont passé, simplement, à travers l'Allemagne qui, comme on le pense, a ouvert ses portes toutes grandes à ces funestes compagnons. Ah |! l’Allemagne n’a fait aucune difficulté pour transiter Lenine et ses amis. Elle sait ce qu’elle nous envoie et la cause que ces camarades serviront ici. Elle n’aura pas de meilleurs alliés qu’eux ; elle introduit l'ennemi dans la place. Bien joué.
Mais, chose surprenante, ces hommes, retour d’Allemagne, sont fort bien accueillis ici. Personne n’a l’air de leur chercher querelle sur la voie de retour qu'ils ont suivie. Je ne parle pas, cela va sans dire, des extrémistes. Mais un Kerenski, ministre, dit : « Il était difficile de les empêcher de passer par l'Allemagne. Nous ne pouvions guère nous y opposer. »... Mais un V..., membre du Conseil de l’Empire, professeur à l’Université, n’est pas autrement choqué de cela qui nous révolte. En France, à défaut des hommes, s’ils eussent manqué à leur devoir, les femmes auraient écharpé ces sans-patrie, retour d'Allemagne ! Ici, on ne s’indigne pas. Ce peuple manquerait-il de patriotisme P Faut-il finir par croire tant de Russes qui, depuis des années, n'ont cessé de me l’affirmer ?
. Ce Lenine est ce qu’on appelle, dans l’horrible jargon socialiste, un « défaitiste », c'est-à-dire un de ceux qui préfèrent la défaite à la guerre. Il veut la paix, la paix à tout prix, et sans retard, et quelle qu'elle soit. Voilà la thèse qu'il vient défendre dans l’affreuse confusion de l’heure présente en Russie.
Or, Lenine et ses acolytes ont été reçus à la gare de Finlande avec le même enthousiasme et par les mêmes, délégués du Comité que Plekhanof et les socialistes anglais et français. Discours émus. Aujourd’hui grandes manifestations dans les rues, bannières rouges, et le citoyen Lenine prononce, à l'heure où j'écris, un discours à la Douma.
Nos amis socialistes français sont fort dégoûtés. Ils commencent à comprendre dans quelle anarchie prodigieuse nous vivons ici, anarchie politique, anarchie militaire, anarchie administrative et économique, qui a, comme fondement, l’anarchie-des esprits.
5/18 avril.
Lenine n’a pas triomphé, hier soir, au congrès des différentes fractions du parti social-démocrate. Il a dit que le gouvernement était détestable, que le Comité exécutif n’était pas bon, qu'il fallait jeter dehors le gouvernement et que le parti social démocrate devait organiser une Commune et prendre le pouvoir. La guerre civile et la force! Les partis socialistes anglais et français sont pourris d’impérialisme. fl appartient à la social-démocratie russe, supérieure à toutes les
autres, — l’essayer c’est l’adopter, — de faire régner
Nate. 1
sur le monde les principes du communisme. Ici, seulement, les hommes sont purs. Les socialistes anglais et français sont des bourgeois. La paix, il l'exige immédiate et sans conditions. Tout, plutôt que la guerre. La Russie, en outre, doit l’autonomie à tous les peuples divers qui la composent : autonomes la Géorgie, l’Arménie, le Daghestan, le Turkestan, la Pologne, l'Ukraine, la Lithuanie, Courlande, Esthonie, Bessarabie, que sais-je encore? La Russie sera réduite à la Grande-Moscovie. Voilà l'avenir que prépare Lenine à son pays. À l'intérieur, pas d'union entre fractions socialistes : « À bas la concorde! La lutte à outrance et la victoire des extrémistes! »
Lenine a été mal accueilli. Cet illuminé, qui prêche la guerre à l’intérieur et la paix avec l’ennemi du dehors, a réussi, aujourd’hui, à faire l’union... contre lui.
D’Allemagne, nous vient la dernière pensée du gouvernement en réponse à la déclaration du gouverne-
‘ ment provisoire sur les buts de la guerre. Avec une
adresse infinie, l'Allemagne fait savoir à la Russie qu’elle ne lui veut pas de mal, qu’elle ne songe pas à troubler le cours harmonieux de sa révolution, qu’elle n’emploiera pas les moyens brutaux et ne tournera pas
ses armes contre elle. L'affaire du Stockhod (plus de
vingt mille hommes tués ou faits prisonniers en quelques heures!), une méprise, une erreur. On ne voulait pas pousser les choses si loin. On s’excuse et on ne recommencera pas. Voilà le sens de l’article.
En attendant, nous savons que l'Allemagne enlève des divisions du front russe pour les amener sur le front français. Qu’aurait-elle à craindre ici, si elle n’attaque pas ?
Le danger, le grand danger, est que ce perfide article ne rassure l'opinion russe, tremblante à l’idée d’une attaque sur Dvinsk et Petrograd, et que les demi-pacifistes — ils sont légion — ne se disent :
« Restons sur la défensive. Ne sortons pas des tranchées. Ainsi aurons-nous le temps d’arranger nos affaires à l’intérieur. »
. Îl est à craindre que cette doctrine ne fasse un grand chemin dans les esprits et n’amène un gouvernement faible à renoncer à l'offensive promise, à l’offensive qui doit suivre de près la nôtre, à l'offensive sans laquelle notre effort sanglant est condamné à rester stérile. Ge serait une trahison sur le champ de bataille, en pleine lutte.
Vers la fin de l'après-midi, je vois nos délégués socialistes : ils sortent de leur conférence avec le Comité exécutif. Ils ont fait une expérience de plus, et intéressante.
Ils se sont trouvés en face d’augures tremblants à l’idée de se compromettre. Ils n’ont pu leur tirer une déclaration claire, obtenir une réponse précise aux questions posées. °
Ce comité est muet, mystérieux, secret. On y a peur de la lumière ; on veut l’ombre, le mystère ; on
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n’y respire que dans l’obscurité. Pas une parole allant d'homme à homme. Des réticences, des silences, des remises sur les points où Anglais et Français parlent net et clair. Et, au contraire, d’eux à nos délégués, une série de questions insidieuses, de traquenards, d’embüûches.
« Et les Indes ? Que pensez-vous des Indes ? Et l'Irlande? Et le Maroc? Et l'Algérie ?.. Et pourquoi n’avez-vous pas avec Vous, au moins un minoritaire P Et pourquoi avez-vous fait tant de concessions pendant la guerre ? etc., etc... » |
Et, sur tous ces points, ils reçoivent des réponses précises, qui mettent les points sur les i et leur démontrent l'ignorance où ils sont des questions qu'ils soulèvent et aussi leur incapacité à hausser leurs âmes d’agitateurs internationalistes au point de vue patriotique.
Sur la question « pas de contributions », nos délégués vont droit au but.
« Pas de contributions, soit. Mais la réparation des dommages causés ? Et la Belgique, neutre, que l’Allemagne a ruinée ? Et le Nord de la France? Et la Pologne? Et la Serbie? À combien de milliards chiffrerons-nous les ruines faites par l’Allemagne conquérante P Ces milliards, n’aurons-nous pas le droit de les réclamer à la puissance qui a déchaîné la guerre sur l’Europe?... Il y a plus. L'Allemagne a enlevé l'outillage des riches usines de la Belgique et du Nord de la France. Elle l’a transporté en Allemagne. Au lendemain de la paix, grâce à nos machines qu’elle a volées, elle concurrencera notre industrie et la ruinera.
Est-ce le prolétariat belge et français qui doit payerpendant des années pour les vols commis par les Alle-. mands ? »
Question embarrassante. Tcheidzé, fuyant, ambigu, gêné, les yeux baissés, répond pendant une demi-heure, sans dire ni oui ni non.
Et voilà le Comité exécutif qui tient le gouverne-ment sous sa coupe, qui veut être le maître de la Russie et du monde entier |
Finalement, le Comité, qui a éludé toutes lesquestions, décide qu’il nommera une commission . de quelques membres pour causer avec nos délégués.
Je termine cette longue journée en voyant un ingénieur optimiste. Il me dit :
« Dans mon usine, nous travaillons normalement . Il est vrai que nous sommes privilégiés. Chez nous, les rapports entre ouvriers, ingénieurs et directeurs sont meilleurs qu'avant la révolution. La disciplineest plus ferme ; les ouvriers la font eux-mêmes. Ils ferment la porte de l'usine à 8 h. 10 et tant pis pourles absents. Ailleurs, il est certain que la production a baissé de 30 pour 100, mais cela reprendra. Nos ouvriers sont patriotes. Soyez sûr que c’est la guerre et
le sentiment du devoir patriotique qui ont empêché
tout excès. La révolution eût-elle éclaté en temps depaix, nos usines étaient brülées. Et il n’y a eu aucun sabotage. C’est la guerre qui nous a sauvés... Et, à l’armée, vous verrez que le nouveau sentiment d’indépendance et d'égalité rendra nos troupes plus fortes. qu'elles ne l’ont jamais été. Les conseils de soldats. exercent une discipline souvent plus stricte que l’an-
nue em eme où 2 22.
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cienne. Îls sont sévères pour les punitions : ils veillent, maintenant, pour prévenir les désertions. Ils -savent pourquoi ils se battent, ils se battront mieux. L'ancienne armée était une machine qui se détraquait -chaque jour, En haut, un affreux favoritisme. Alexeïef le disait à qui voulait l'entendre : « L'impératrice « arrivait à la Stafka avec des listes de généraux inca- -« pables et des recommandations de Raspoutine. « Contre cela nous étions impuissants. Aujourd’hui, « tout est changé. Le jour des officiers de valeur est « venu. Avec l’ancienne armée, nous ne pouvions « Obtenir la victoire. Avec l’armée nouvelle, nous « pouvons en nourrir, au moins, l'espoir, malgré -« l’ébranlement causé dans le rang des soldats par « une si prodigieuse nouveauté... » Voilà l'opinion d'Alexeïef et tout ce que j'entends de l’armée me amontre qu'il voit juste. »
Ainsi parle mon ingénieur, optimiste...
8/21 avril.
À Minsk, s’est ouvert le congrès général des armées du centre. Roditchef et Rodzianko y ont été invités. Tcheiïdzé et Skobelef y représéntent le comité exécutif -de Petrograd; le général Gourko, commandant en chef des armées du Centre, ÿ assiste. L’impression
’énérale qui se dégage des premières séances est sonne, mais encore faut-il admettre qu'on laisse à de imples soldats ignorants et à des ouvriers de décider les questions les plus graves, les plus vitales, de celles
qui engagent la vie de l'Europe pour des dizaines d'années à venir.
Vers onze heures du soir, par une belle nuit claire, je me rends à la gare de Finlande pour saluer, à son arrivée, mon ami Savinkof, qui rentre de France après un long exil. On l'attend à la gare; il revient avec plusieurs réfugiés politiques. Sur la place, foule et bannières ; dans la gare, bannières et foule. Aucun service d'ordre n’est organisé. Ouvriers, soldats, ma- . rins, femmes du peuple, socialistes et révolutionnaires de tout acabit, se pressent et se bousculent sur les quais. Je ne puis approcher à trois cents pas*de la voie où le train est attendu. Je reste quelques instants à regarder cette cohue chantante, car on chante... IL me faut plusieurs minutes pour reconnaître l’air que la foule répète inlassablement, un air triste, sans accent, qui se traîne monotone et sans rythme. Et tout de même, je ne puis m’y tromper, c’est la Marseillaise !
Qu'est-ce que le peuple russe, qu'est-ce que.les babas ont fait de notre farouche chant de guerre révolutionnaire ? Où sont ses appels déchirants, sa flamme, son ardeur à vaincre ? On le transforme, ici, en une litanie sombre, plaintive. Au final, on ajoute trois notes redoublées : Abreuve nos sillons, lons, lons, lons. On modifie par places l’air lui-même. Mais la transformation du rythme est ce qu'il y a de plus caractéristique et de plus russe. Ce peuple est triste, il
crée une Marseillaise triste. Laissons-le travailler àn an encore sur cé thème ; il le rendra tout à fait méconnaissable. Tant mieux !
Ce sont les femmes qui sont les plus archarnées à l’entonner. Et une fois qu’elles ont commencé, elles ne savent plus s'arrêter. À peine arrivées à la fin du couplet, on entend des voix grêles et plaintives reprendre, timidement et comme une prière : Aux armes, citoyens, et toujours : Formez vos bataillons, lons, lons, lons : et Abreuve nos sillons, lons, lons, ons. Au bout d’un quart d'heure de cette triste mélopée, je sens mes nerfs à bout et je m'’enfuis, sans attendre les réfugiés et mon ami Savinkof.
Je rentre chez moi par les quais. La Néva immense, à moitié gelée, les palais endormis sur ses bords, les ponts qui la franchissent, la masse sombre de Pierreet-Paul et la flèche aiguë qui la domine, les milliers de réverbères qui se reflètent dans les eaux du fleuve et s’y confondent avec les étoiles qui s’y baignent, composent dans la nuit, claire de la seule clarté des étoiles, un admirable et calme paysage d’une grandeur qui apaise l’âme et lui verse, au milieu de la tempête où nous sommes, quelques instants d'oubli et de
repos. Dimanche 9/22 avril.
Nos bravês camarades socialistes se sont rendus hier, pour la troisième fois, au Comité exécutif. Ils en sont revenus sans avoir obtenu une seule réponse aux questions précises qu'ils ont posées. Cette fois-ci,.
on leur a dit que Tchkeidzé et Skobelef étant à Minsk et Tseretelli malade, il convenait d'attendre leur re-
tour pour que le Comité donne une réponse doctrinale -
aux questions posées. Ces compagnons du Comité sont passés maîtres dans l’art d'éluder les questions difficiles. Nos amis se rembarqueront pour la France et pour l'Angleterre sans avoir rien obtenu et rentreront gros Jean comme devant.
Albert Thomas, arrive ce soir. J'espère que celuilà ne se laissera pas jouer et exigera des précisions. |
Pendant cette journée de dimanche, Nevski est agité. Des orateurs font des meetings au coin des rues. Ce sont des anarchistes qui convient au pillage des banques. Comme la révolution a donné la liberté de parole, on les laisse prêcher en paix la guerre civile. Dans la Ligovskaïa, rixe entre soldats armés et qui tirent : plusieurs tués. Et, à Kamenoostrovski prospect, du haut du balcon de la Kchessinskaïa, le communiste Lenine continue à haranguer le peuple et à l'inciter à la révolte.
Lenine, cherchant un logement, a été simplement s'installer dans le palais de la fameuse danseuse Kchessinskaïa, notoire, jadis, pour ses relations avec l’empereur, et, naguère, avec quelques grands-ducs. Ainsi Lenine qui recommande les expropriations prêche d'exemple et vit dans un luxe impérial. L’avocat de la danseuse, pour mettre fin à cet intolérable état de choses, s’est adressé au Gouvernement provisoire, lequel s’est déclaré impuissant et l’a renvoyé au Comité exécutif. À son tour, le Comité a décliné toute
nsabilité. Finalement, l’avocat s’est adressé aux maux pour obtenir un arrêt d’expulsion en règle re le proconsul des maximalistes.
13/26 avril.
es députés ouvriers du conseil sont réunis pour ater la réorganisation du conseil et du Comité utif. Soldats et ouvriers sont d’accord pour réforle conseil de trois mille membres qui, à cause du ibre des députés, ne peut plus fonctionner. La e des modérés à la réunion est la suivante : le il actuel nommera un petit conseil de cinq cents abres qui se divisera en autant de sections qu’il de ministères, chaque section surveillant l’activité 1 ministère. Les modérés se défendent de vouloir ger, mais ils réclament un droit de contrôle effec- Les extrémistes répondent qu’un petit conseil 1mé dans ces conditions serait un Parlement élu iecond degré, ce qui est contraire aux principes de ction directe. Ils proposent qu'un nouveau conseil élu, représentant exactement le prolétariat de Pegrad et sur les bases suivantes : un député par mille riers, un député par mille soldats. Ils comptent puvriers et petits employés sont au nombre de tre cent cinquante mille et les soldats de cent cinnte. Ainsi le conseil nouveau compterait six cents nbres, et prolétariat et armée y auraient les reprétants auxquels ils ont droit.
Mn voit ainsi que les ouvriers reprendraient la maté qui, aujourd’hui, appartient aux soldats.
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Pendant la discussion qui, comme toujours, est interminable et confuse, je cause, dans la tribune des journalistes, avec un sous-officier. J'apprends que ce sous-officier est un des dix-neuf membres récemment élus au Comité exécutif et 1l me donne des détails intéressants sur cette nouvelle fournée de ‘membres élus et sur le fonctionnement du Comité.
« Ce Comité, dit-il, nous n'en voulons/plus et, sur ce. point, tout le monde est d'accord. Qui a nommé le Comité? Personne. Seul, Tchkeidzé a été régulièrement élu président du Conseil. Les autres sont venus d'eux-mêmes, sans être choisis, et ont dit : « Nous sommes membres du Comité » et se sont installés. Et puis, ils s’attribuent cinq cents roubles par mois’, les ouvriers, cela s'entend, ou mieux leurs représentants, qui pour la plupart ne sont pas ouvriers, mais des avocats, des politiciens, tandis que nous, membres soldats, nous avons nos cinq kopecks par jour. Je comprends que la vie est chère et qu’il faut vivre, mais, puisqu'ils avaient besoin d’être payés, ils devaient
porter la question devant le Conseil et nous aurions voté leur salaire. Ils ont pris la place et, maintenant, ils veulent la garder pour eux. Nous venons d’être nommés par nos camarades, régulièrement. Mais, quand nous sommes arrivés au Comité, on nous a fait brise mine. On aurait bien voulu ne pas nous recevoir. On a dû nous accepter, mais on ne nous donne aucun travail; nous ne voyons pas un rapport, pas un pa-
1. Je ne garantis pas l’exactitude de ce renseignement que je n'ai pu vérifier.
ou - - -
nil
pier. Nous ne pouvons rien faire. Il faut réformer tout
cela. »
Il m'apprend encore qu’une commission de cent quatre-vingts membres a été élue le 9/22 mars. Elle s’est partagée en sections qui étudient les différentes
. questions, ravitaillement, transports, discipline, etc.
et dépose des rapports au Comité.
C’est la première fois que j'entends parler de l’acti vité de cette commission.
Une discussion s'engage avec un ouvrier assis près de nous et qui écoute les discours prononcés à la tribune en manifestant de la mauvaise humeur. Le ca-
. marade est partisan de Lenine. Le sous-officier l’at-
taque avec force et netteté :
« Camarade, avant tout, il faudrait que tu m'expliques pourquoi l'Allemagne nous a envoyé Lenine, tandis qu’elle a coulé les autres révolutionnaires sur la mer du Nord. »
Le compagnon ne peut parer ce coup droit et
‘ergote sur la nécessité de finir la guerre d’accord
avec toutes les démocraties, en donnant à chaque pays sa liberté.
« Et si l'Allemagne ne veut pas de cette paixlà ?
— L'Allemagne ne peut pas faire la paix avec Goutchkof et Milioukof. Donc, il nous faut les renverser. Une fois que nous aurons une vraie démocratie, les socialistes allemands mettront en bas Guillaume et
’entendront avec nous.
— Les socialistes allemands ont jusqu’à présent joutenu l’empereur dans la guerre, parce qu'ils y
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voient une guerre victorieuse et la puissance que l'Allemagne gagnera sur le monde entier. Quand Lenine aura fait le désordre complet en Russie, rien ne sera plus facile aux Allemands que de nous battre. Alors, les Allemands auront la paix qu’ils veulent et non pas celle que tu espères. »
Le leniniste n’est pas convaincu et dit :
« Je ne veux pas faire une guerre à laquelle je ne comprends rien. J’exige qu’on me montre les traités secrets entre la Russie, la France et l'Angleterre. »
Mais le sous-officier :
« C’est ça, pour que l'Allemagne en profite ! »
Le leniniste, sentant le terrain manquer sous ses pieds, se réfugie dans la question des classes :
« Qui est-ce qui nous dirige? Des bourgeois! Ce
* Chingaref est un monarchiste. Nous devons prendre le pouvoir |
— Mon vieux, répond le sous-officier, j'ai un grand respect pour Chingaref. Regarde ce qu’il a fait. Hier, nous n'avions pas de pain. Aujourd’hui, en manquestu ? Pense seulement où nous en étions, il y a deux mois, et à quel état de misère le tsarisme nous avait réduits. Ce Chingaref est un homme qui sait travailler. Si c'était toi ou moi qui étions chargés de ravitailler la
" Russie, nous crèverions bien vite de faim. »
Le compagnon s’en va, de plus en plus grognon.
Le sous-officier se retourne vers moi :
« Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici, ces gens?
© Voilà, nous avons la révolution ; l’ancien régime est par terre; nous sommes heureux, nous sommes libres, et il faut que ce Lénine de malheur vienne créer du
re. Ah! non !:.. Je vous dirai que nous autres, , tous n’en voulons pas. Nous avions décidé cueillir ce compagnon qui agite le peuple.
sous partions à deux compagnies... Mais nos ous ont retenus, en nous expliquant que, jussent, il n’avait fait que parler, et qu'on avait t de parler, même pour dire des absurdités.
u’il fasse attention à luil... Nous le tenons à Qu'il essaie de bouger et nous le mettrons à 8... Et ça ne traînera pas! »
15/28 avril.
itrire, aussi.
i trois nouvelles que m’apportent les journaux lerniers jours et que j'enregistre sans commen-
sourds-muets, socialistes démocrates de Petront décidé de fonder un club où ils se renconet discuteront, à leur manière, qui est, sans la bonne, c’est-à-dire sans bruit, les questions e du jour. Les séances de ce club nous repose- >s conférences et meetings qui se tiennent utes les salles et à chaque coin de rue de la
ieurs les déserteurs ont eu leur congrès à Le comité a parcouru la ville en automobile, t rendez-vous aux déserteurs, à trois heures, parc de la ville, qui s’est trouvé trop petit pour des camarades accourus à l'appel de leurs e n’ai pas l’ordre du jour voté par l’assemblée
le ES #8 mé, ME