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endroits, des plates-formes, camions-automobiles, charrettes entourées de drapeaux rouges, et sur lesquelles surgissent des orateurs. La foule s’assemble autour d'eux. Ici, c’est un étudiant qui parle, là, un ouvrier, là un soldat : les ouvriers sont en grande majorité ; des rubans rouges fleurissent leurs poitrines de prolétaires ; ils s’agitent, ils font de grands gestes, et le vent vif et froid emporte leurs paroles en lambeaux à travers la foule qui les écoute, bouche bée. Vingt musiques militaires déchaînent sur le peuple leurs accents cuivrés.
Au milieu de cette foule circulent de grands cortèges qui arrivent des centres ouvriers et dessinent des courants plus sombres et réguliers sur les flots agités et houleux de la mer humaine qui couvre cette vaste plaine: L'ordre de ces cortèges est étonnant. La foule qui les entoure s’écarte d’elle-même à l’appel des chefs. Mille personnes auraient pu être écrasées, au milieu de cette cohue ; je ne pense pas qu’il y ait eu un accident, tant il y a de bonhomie chez chacun, de bienveillance naturelle, je dirai même de cordialité. Je fais de la photographie ; je suis vêtu commeun bourgeois ; manifestement, je ne suis-pas un prolétaire. Les gens se rangent pour ne pas me gêner, me regardent travailler avec intérêt. Pas un regard méchant, pas une revendication criée jalousement, mais de bons sourires. Je passe une heure et demie à aller de groupe en groupe, à écouter les orateurs que l’on entend mal, du moins les conversations particulières qui sont bruyantes, animées, sans fin. Chose surprenante | Quelle que soit la distance qui sépare les points de vue
des interlocuteurs, les discussions se poursuivent sur un ton égal ; on n’en arrive jamais aux injures. Quant à passer aux coups, personne n'en à l’idée. Ce peuple n’a pas de neïfs. Il ne se monte pas. Il ne se fâche pas. Il aime les discussions, il supporte sans fin des ‘bavardages interminables. Les siècles passés l’ont doué d'une. patience dont il est loin d’avoir épuisé les riches réserves. ‘ |
Je vais à la place du Palais. La foule y est moins dense, mais le coup d’œil des meetings et des cortèges se détachant sur les murs rouges du Palais d'Hiver est plein d'agrément. Je vois ainsi passer, défilant avec musique et bannières, les fonctionnaires des ministères en uniforme et l’on imagine s’il y en a des milliers dans cette ville, siège de la bureaucratie impériale, des postiers et télégraphistes, des étudiants, des marins, des soldats, des ouvriers et les ouvrières coiffées de fichus clairs, puis les enfants des écoles, des gosses de huit à dix ans, filles et garçons, se tenant par la main, les gens de maison avec une bannière proclamant l'émancipation de la femnie de chambre, de la cuisinière et du valet de pied, les garçons de restaurant et encore des ouvriers et ouvrières. Sans fin, tout ce monde défile. Beaucoup chantent l'étrange Marseillaise que le peuple russe a accommodée à sa façon, qui n’est pas la bonne! Et les orateurs haranguent la foule ! Et les musiques militaires couvrent leurs voix ! Et les applaudissements éclatent! Et cela - dure, cela dure!
Sur Nevski, les cortèges se croisent. Du haut en
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bas de la Perspective, sur trois kilomètres, c'est un moutonnement de têtes que dominent des milliers de bannières rouges que le vent agite. Pas un cri discordant! Pas un geste de colère !
La milice est absente. Cette foule fait sa discipline elle-même. Un vieil employé près de moi, me dit :
« Quel ordre ! Est-il un peuple au monde capable de se tenir ainsi? »
Il a raison. Les qualités et les défauts du peuple russe le servent également aujourd’hui. Il est patient et sans haine, bon et apathique, il n’a pas de nerfs, :1l est mou, changeant, docile. Et il a ceci de plus : ilest si fie d’avoir gagné sa liberté qu’il veut pour l'instant, s’en montrer digne. Il tient à montrer qu'il peut se passer de police et que sans garadovois il sait se tenir.
L’après-midi, le spectacle change un peu. Il n’y a plus de cortèges. Mais une foule toujours diverse, remuante et placide emplit places et rues. Sur le Champ de Mars, cent meetings. Vers le soir, c’est l'heure des extrémistes. Les partisans de Lenines’emparent des plates-formes et règnent dans les groupes. Îls y rencontrent des contradicteurs, mais je constate que l’on ne parle plus du tout de la guerre sur le Champ de Mars, sinon pour en demander la fin immédiate, et le bourgeois que je suis est moins bien accueilli. Pourtant, pas un mot violent, maison me dit tranquillement :
« Vous n'êtes pas des nôtres. Vous portez des gants. » |
Devant le palais de la Kchessinskaïa, meeting.
D'une « pergola » en plein air, les citoyens anarchistes haranguent une foule débonnaire qui ne s’émeut
pas. La plupart des gens y sont venus comme moi,
par curiosité, pour entendre rugir le lion. Mais Lenine se cache et laisse travailler ses lieutenants.
Et je rentre, harassé, par l’interminable pont Troïtzki qu’encombrent des milliers de passants. Sous nous, la Néva immense charrie les glaces du lac Ladoga. Le froid de ces derniers ; jours a gelé la surface de l’eau et la vaste banquise descend, lentement, emportée, d’un seul morceau, vers la mer, par le cou rant invisible et puissant du fleuve.
20 avril/3 mai.
Ce matin, les journaux apportent une grande nouvelle. Le gouvernement envoie aux alliés ia fameuse proclamation du 27 mars/9 avril aux citoyens sur « les buts de guerre », qui peut se résumer dans cette simple et négative formule : « Pas d’annexions, pas de contributions. » Comme on sait, cette proclamation a été imposée par le Comité exécutif, car la grande pensée du Comité est d'arriver à une paix prochaine par une pression de toutes les démocraties sur les gouvernements qui sont, un et chacun, à ses yeux, bour-
geois et impérialistes. Le gouvernement n'avait pas:
communiqué aux alliés ladite proclamation. Le Comité a exercé une nouvelle pression sur lui pour l’y amener. Le gouvernement s'exécute et accompagne la proclamation d’une note explicative. Cette note est vague et confuse dans sés deux premières parties. Dans le
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dernier paragraphe on lit quelque chose qui semble avoir un sens plus précis. Le voici :
« .… La tendance de tout le peuple à mener cette guerre mondiale à une fin victorieuse, s’est développée parce que chacun a compris sa responsabilité. Gette tendance est devenue agissante et s’est concentrée sur le problème actuel : rejeter l'ennemi qui a fait invasion dans notre patrie. Comme il est dit dans le document : communiqué, le gouvernement provisoire, défendant les droits de notre patrie, restera fidèle à ses engagements envers ses alliés. Étant certain de la fin victorieuse de la guerre, uni avec nos alliés, il est sûr aussi que les questions soulevées par cette guerre seront résolues dans le sens de la réalisation d’une paix solide et durable et que les démocraties avancées, inspirées par les mêmes désirs, trouveront le moyen d'arriver à des sanctions et garanties nécessaires pour
éviter dorénavant de nouveaux conflits sanglants. »
Les mots « victoire », « sanctions » et « garanties » mettent le feu aux poudres. Les socialistes ne peuvent les entendre de sang-froid ; leurs journaux poussent un cri de guerre. Le haineux journal de Maxime Gorki termine son premier article en écrivant en capitales :
« Nous espérons que le Conseil des députés ouvriers et soldats va prendre des mesures immédiates pour rendre Milioukof inoffensif. » La Pravda, de Lenine, publie un court article : Krach ! disant que la note a produit l’effet d'une bombe explosive au sein du Comité et que c’est la banqueroute de la politique d'union entre Comité et gouvernement.
L'organe officiel du Conseil des députés ouvriers et
soldats imprime en première page et en grandes lettres, que le Conseil se réunira en assemblée générale, le même soir, à six heures.
J'apprends bientôt que le Comité a siégé lui-même, dès minuit, heure à laquelle la note a paru, jusqu’à 3 h. 1/2 du matin, que son bureau se réunit à 11 heures ce matin, et, à midi, que le Comité exécutif a séance. On me donne un peu plus tard le renseignement sûr, que, dès 5 h. 1/2 du matin, des agitateurs sont allés dans les casernes.
Nous voici en guerre. Il n’est pas douteux que le Comité a l'intention de livrer une grande bataïñle, d’ameuter soldats et ouvriers, de faire pression sur le gouvernement, de l’obliger. à capituler, à retirer sa note, pourtant bien inoffensive, ou, s’il résiste, à donner sa démission.
Dans l’après-midi, par une belle journée de printemps, tiède et claire, foule sur Nevski, partout des meetings : mille orateurs s'adressent à la foule aux coins des rues. Le gouvernement a ses partisans. Je vois des bannières en son honneur et pour Milioukof. Mais les cris : « À bas Milioukof! » sont les plus nombreux.
Vers cinq heures, le gouvernement a conseil au palais Marie. Il accepte la lutte. IL se déclare solidaire et responsable dans son entier, pour la note du ministre des Affaires étrangères. À ce moment, se produit une manifestation de caractère grave. Les soldats des dépôts de quatre régiments, des pires, le Pavlovsk, . le 180°, le Finlandais, celui de Moscou, arrivent en rangs devant le palais et crient : « À bas Milioukof! »
ont près de vingt mille hommes. Que va-t-il se
>r? Vont-ils pénétrer dans le palais, s'emparer des membres du gouvernement? Allons-nous entrer dans l'anarchie et voir la Commune à Petrograd?
Le général Kornilof, qui est là, descend au milieu des soldats ameutés, leur parle, les calme. Ils se dispersent. Un seul régiment remonte la Perspectiva Nevski en se livrant à la plus scandaleuse des manifestations contre la guerre.
J'apprends que le Comité exécutif a demandé au gouvernement de paraître, de comparaître, devrais-je dire, à la séance plénière du Conseil. Le gouvernement a refusé et a répondu qu'il recevait dans la soirée le Comité exécutif.
Vers 8 h. 1/2, je prends une voiture pour me rendre à la lointaine île de Basile, où siège le Conseil de trois mille membres qui prétend décider, ce soir, du sort de la Russie, de la France, de l'Angleterre, del’Italie, de la Belgique, de la Serbie, de la Roumanie, du Japon et des États-Unis d'Amérique. J'äi un vieux et brave cocher, plein à la fois de raison et de superstition, qui, à la mode de Petrograd, se met, de son siège, à causer avec moi.
« Je suis bien content de vous avoir trouvé, barine, me dit-il. A nous deux, nous allons voir tout ce qui se passe. Tout seul, c’est lugubre, vous savez, aujourd’hui.. Dans Nevski, on ne circule pas. Les soldats manifestent... Ce peuple est fou, barine. Il veut nous brouiller avec les alliés, avec toutce qu’il ya de mieux au monde, avec nos vrais amis... Et alors, nous les aurons tous contre nous et, avec nous, nous aurons
Guillaume... Ils sont fous, je vous dis, ils ne savent rien... »
Et tandis que j'admire la sagesse de mon vieil izvostchik, nous passons sur les quais de la Néva. Derrière les bâtiments rouges et blancs du Corps des pages, Je ciel, au couchant, est magnifique. Un seul petit nuage flotte dans l’azur lumineux. |
Mon cocher regarde et me le montre du fouet :
« Un nuage isolé !... C’est mauvais présage,. barine.…. il y aura du sang! »
Sur le pont Nicolas, manifestations contre le gouvernement avec bannières. Des ouvriers et des ouvrières défilent en criant. Un camion chargé de trente hommes nous dépasse. Dans la nuït, je vois qu’ils sont tous armés. C’est la fameuse « garde rouge », les compagnons anarchistes qui arrivent des faubourgs. Sur le quai de l’île, je descends et vais à pied vers le lieu de la réunion. Mon vieil izvostchik, qui ne veut pas me quitter, m'attend près d’un réverbère.
Des soldats et des ouvriers me croisent, nombreux. Je m'informe. J'apprends que le Conseil, réuni à sept heures, s’est ajourné au lendemain, après quelques discours, pour permettre au Comité exécutif de se rendre au palais Marie où le gouvernement l'attend.
& Voilà déjà un bon signe, pensé-je. La fermeté du gouvernement a eu un effet immédiat. » Le Comité n'ose plus brusquer les choses.
Et mon izvostchik, enchanté de cette nouvelle course, m'emmène au palais Marie.
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20 avril/3 mai.
Quand j'y arrive, j'assiste à un spectacle magnifique.
"Le palais est illuminé. Sur la place, des milliers de
personnes sont assemblées et, du perron élevé du palais, des orateurs les haranguent. Milioukof a parlé, paraît-il, disant : « Je suis le premier qui ait accusé Sturmer de trahison et d’avoir voulu livrer la Russie à V’Allemagne. Aujourd'hui, je ne me rendrai pas coupable d’une trahison semblable... Tout pour la guerre avec nos alliés, tout pour la défaite de l’Allemagne. » On l’acclame. J'entends le loyal Rodzianko adresser un appel ému au peuple russe, parler de ceux qui sont morts pour la patrie. Des ovations saluent son discours. Dans les groupes, on discute sans fin. Mais les partisans du gouvernement sont, à présent, en majorité. Une grande émotion règne dans cette foule qui comprend l'enjeu de la partie qui se joue dans le palais.
Je pénètre dans le palais. À travers des salles désertes, j'arrive jusqu’à la chambre de la Presse, voisine de celle où siège la conférence. Mes confrères présents sont agités car on vient de leur interdire d’assister à la séance. Le prince Lvof et le gouvernement les avaient admis. Le Comité exécutif du conseil des députés ouvriers et soldats a protesté et les a expulsés. Décidément les membres du Comité n’aiment pas la grande lumière. Ce n’est pas la première fois que j'ai à le noter.
Assistent à la réunion onze membres du gouverne-
ment. Kerenski, qui fait partie à la fois du gouvernement et du Comité exécutif, n’a pas cru devoir siéger.
Les dix membres du Comité exécutif de la Douma impériale et environ quatre-vingts membres du Comité
exécutif, en tout une centaine de personnes, forment .
l'assemblée.
Nous attendons. Rien ne transpire de la salle voisine. Une heure, deux heures se passent.
Vers minuit, Chingaref traverse la chambre de la Presse. Je vais à lui. Il ne veut rien dire, mais il me confie pourtant qu'à l’heure actuelle on ne peut prévoir comment cela finira et qu'il règne une grande confusion. Il est pâle, fatigué.
Une heure plus tard, Terechtchenko et Choulguine, membre du Comité exécutif de la Douma, paraissent. Par Terechtchenko, j'apprends que Goutchkof, le premier, a fait un exposé de la situation de l’armée et du front. Après lui, a parlé Chingaref sur la question du ravitaillement; puis Terechtchenko, sur la question financière. Sonoe ob ministre du Commerce et de l'Industrie, aussi, a pris la parole. Il pense que la séance peut se prolonger Jusqu'à quatre heures du matin.
Un instant après, le général Kornilof me reçoit dans la grande pièce qui précède la salle des séances. et me raconte ce qui s’est passé.
Dès cinq heures trente du matin, ce même jour, des agitateurs sont arrivés dans les casernes et ont commencé à échauffer les soldats et : à les monter contrele gouvernement.
« Nos soldats, me dit le général, ce sont de grands
enfants. J’ai été dans les casernes ce matin. J’ai vu un écriteau : « À bas Milioukof! » J'ai demandé à deux soldats qui se promenaient dans la cour :
« — Connaissez-vous Milioukof |
« — Non, mon général.
« — Qu'est-ce qu'il est ?
« — Nous ne savons pas.
& — Qu'a-t-il fait ?
« Mais d’autres soldats sont arrivés.
« — Comment, mon général, vous ne savez pas?
Ge Milioukof-là est entré à Constantinople!
« Voilà!..- Cet après-midi, les soldats sont descendus dans la rue sans même attendre la décision de leurs comités qui siégeaient alors. À quelle impulsion. ont-ils cédé? On peut l’imaginer. Un quart de la garnison environ est sorti. Les autres n’ont pas voulu. quitter leurs casernes. Quand ils sont arrivés devant le palais Marie, je suis descendu, je les ai harangués. Et ils sont rentrés chez eux. Dans la journée, le 1°" régiment de la garde des fusiliers marins a envoyé ses. délégués me dire qu'il était prêt à se rendre en armes sur la place du palais Marie, pour défendre le gouvernement. Je n'ai pas eu à le faire venir, heureusement... »
Le général me donne ensuite des détails sur la réorganisation de la garnison de Petrograd, qui n'était jus-qu'ici que le dépôt des régiments de la garde sur le. front. On va former une armée de Petrograd et de Fin-. lande. |
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Comme nous causons, on vient le chercher. La nouvelle qu’on apporte est d'importance. La garnison de Tsarskoïé-Selo fait dire qu’elle est sous les armes depuis le matinet qu'elle entend reconnaître le gouvernement comme seul gouvernement, et le Conseil des
députés ouvriers et soldats en tant qu’organe de con-
trôle… Voilà un fait qui me paraît de nature à refroidir les
esprits échauffés des membres du Comité. On trans-
met la nouvelle à l’assemblée.
Et je rentre me coucher, car Dieu sait jusqu’à quelle heure la séance durera, et j'ai appris que, jusqu’à la fin de la crise, la censure ne laisse passer aucune dépêche.
Ceux de mes confrères qui sont restés là me racontent, le lendemain, que la séance finit à quatre heures, que les membres du gouvernement sont sortis accablés et mornes et que les membres du Comité avaient l’air satisfaits.
Eh bien, l'impression qu'ont eue mes confrèresétait loin de correspondre à la réalité, carle gouvernement en fait, avait remporté la victoire.
Vendredi 21 avril/4 mai.
En me réveillant, je vois que le Comité a capitulé. Quel rôle a joué dans sa décision l’arrivée, à la fin de cette nuit tragique, des déléguésade la garnison de Tzarskoié-Selo ? Le fait est que maintenant le Comité soutient la note du gouvernement aux alliés, admet-
ad
ee
= ms me.
tant que les expressions qui avaient jeté le doute dans les esprits sont empruntées au vocabulaire diplomatique et n'avaient pas toute la clarté nécessaire. C’est sans doute les mots « sanctions et garanties » que l’on vise ici.
Que s’est-il passé en réalité ? Le Comité est parti en guerre avec les intentions que j'ai indiquées. Sur ce
. point, aucun doute n’est possible. Il prépare des mani-
festations, il agite les casernes, il jette ouvriers et soldats dans la rue, il convoque l'assemblée générale du Conseil à six heures du soir. Il veut effrayer le gouvernement, amener la démission de Milioukof et le retrait de la nete aux alliés. Si le gouvernement résiste, il le renversera. Car à qui fera-t-on croire que ce grand branle-bas de combat est fait pour néant ? Mais voilà que le gouvernement se serre autour de Milioukof et se déclare solidaire ; et le gouvernement n'obéit pas au Comité lui enjoignant de se rendre au conseil. Le gouvernement, au contraire, invite le Comité à venir dans la soirée conférer avec lui.
À la conférence, le gouvernement expose la situation comme je l’ai dit plus haut. Cela fait, il se tourne vers le Comité et ajoute :
« Vous voulez le pouvoir? Prenez-le? Vous voulez nous renverser? Nous vous cédons la place. Mais, à présent, vous connaissez les conditions dans lesquelles vous aurez à gouverner. Vous savez quelle est la situation à l'extérieur, quelle est notre position vis-à-vis de nos alliés. Nous ne vous avons rien caché. Prenez le pouvoir et assumez-en toutes les responsabilités. »
À ce petit discours, le Comité a senti passer un
souffle froid sur ses têtes enflammées. Les délégués sont calmés. Ceux d’entre eux qui sont capables de réfléchir ont vu soudainement les difficultés immenses devant lesquelles ils allaient, tout à coup, se trouver. L'armée serait-elle pour eux ? Et les provinces? Et les alliés ? Voilà de quoi réfléchir. Et, à ce moment précis, au cinquième acte de la tragédie, arrivent les délégués de la garnison de Tsarskoïé.
C’en est trop. Le Comité bat en retraite. C’est fini. Il abandonne le terrain, sauvant la face du mieux qu’il peut. Le curieux est que la lutte a été si longue, si énervante, si chaude que, au moment même de la victoire, les membres du gouvernement ne comprennent pas qu'ils sont vainqueurs. Je cause avec quelques-uns d’entre eux dans cette Journée de vendredi : ils ne se rendent pas compte du succès immense qu'ils ont emporté. Leurs nerfs les trahissent ; ils sont à bout de forces; ils ne peuvent ouvrir les yeux. Ils ne voient pas la fuite de l'ennemi.
Je leur dis :
« Mais, tout de même, le comité voulait la démission de Milioukof, Milioukof est encore ministre. IL voulait le retrait de la Note. Vous l’avez maintenue. »
Cette journée du vendredi, tragique elle aussi, rend enfin évidente à tous, vers le soir, la victoire du gouvernement. Après un déjeûner chez moi où j'ai eu Albert Thomas, Pilenko et autres, je sors vers trois heures et demie et me dirige vers Nevski. Sur le canal Catherine, je vois de nouveau, comme aux rx et 19 mars, une fuite éperdue de fiacres, quittant Nevski À grands coups de fouet Je croise quelques anarchistes,
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sinistres, des faces de bandits, le fusil sur l'épaule, la tête baissée, qui filent... Sur la place Michel, la foule court éperdument. Que s'est-il passé ? On dit que les leninistes armés ont tiré sur la foule et qu'il y a des morts. Un peloton — la fameuse garde rouge — passe en rangs avec fusils et revolvers ; il est commandé par un pâle voyou. Voilà un spectacle peu rassurant. Estce la fameuse descente des faubourgs sur la Perspective Nevski? Un seul signe favorable. Ces gredins n'ont pas l'air. fiers du coup qu'ils viennent de faire. Ils s’en vont honteux. Ils ne paraissent pas de taille à conquérir la ville et à la mettre au pillage. Et pourtant, ils seraient les maîtres de l'heure. Ils sont seuls armés. Qui pourrait leur résister ? Eh bien, ils s’en vont, ils n'osent pas. | |
J'arrive à Fontanka et passe sur Nevski. Beau soleil, foule joyeuse et indifférente. Personne ne semble se douter de ce qui vient de se passer, de ce qui va, peut-être, se répéter dans quelques instants. Ces heures de la révolution sur l'immense Perspective Nevski sont pareilles à des giboulées de mars: une fouettée de grêle, puis un clair soleil riant, puis, de nouveau, l’averse cingle et, en quelques minutes, le ciel redevient serein. Chacun rit sur l'avenue où, il y a un instant, sifflaient les balles et coulait le sang. | °
Une heure plus tard, ce sont des manifestations enthousiastes pour le gouvernement. Des camions automobiles passent, chargés de soldats, d'officiers, de civils, portant de grandes bannières en l'honneur du gouvernement. Les passants saluent, poussent des :
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hourrabs ; du haut en bas de l’avenue, ce n’est qu’un cri pour le gouvernement provisoire. Des cortèges se forment; des employés, des bourgeois, des soldats, des ouvriers aussi. Tout ce monde se dirige vers le palais Marie où se déroule la plus belle des manifestations. On est tout rafraîchi à entendre crier : « Vive la guerre! Vive le gouvernement! Vivent les alliés! » après les appels honteux à la trahison qui n’ont cessé de retentir à nos oreilles. Les leninistes armés ont disparu.
Les membres du Comité exécutif sont terrifiés par la nouvelle qu’il y a eu des morts sur Nevski. S’imaginaient-ils qu’on pouvait impunément distribuer fusils et cartouches? Dans quel rêve de fraternité vivaient-ils? Les fusils sont partis. Et, au premier coup de feu, voilà ces idéalistes exaspérés, afflolés, ne sachant à qui se vouer. Leur désarroi est si grand qu’à l'assemblée générale du Conscil il n’est plus question de mener la guerre contre le gouvernement. L'ordre, la paix civile, voilà la seule pensée que chacun a en tête et, à une immence majorité, le Conseil vote en faveur du gouvernement.
Le Comité, dès la fin de l’après-midi, couvre Petrograd d'affiches, invitant citoyens et soldats à rester chez eux. Voici ce curieux appel : -
« Citoyens [
« Au moment où le sort du pays se décide, chaque action inconsidérée peut être funeste.
« Les manifestations à à propos de la note du gouver-
or
nement sur la politique étrangère ont amené des conflits dans les rues. ‘Il y a des blessés et des tués.
« Au nom du salut de la révolution, des dangers qui la menacent, nous nous adressons à vous, avec un chaud appel. Gardez la tranquillité, l’ordre et la discipline.
« Le Conseil des députés ouvriers et soldats discute la situation actuelle. Ayez confiance, le Conseil trouvera les voies pour réaliser votre volonté. Pour l'instant, que rien ne trouble le paisible courant de la
vie de la Russie libre !
« Camarades soldats !
« Dans ces jours alarmants, sans l’appel du Comité exécutif, ne sortez pas dans la rue, armes en main. Seul, le Comité exécutif a le droit de disposer de vous.
« Tout ordre de sortie de troupes dans la rue (sauf les ordres ordinaires) doit être donné sur papier du Comité exécutif, porter son sceau et être signé par au moins deux des sept personnes suivantes : Tchkeidze,
. Skobelef, Binassik, Filipovski, Skalof, Goldman,
Bogdanof.
« Chaque ordre doit être vérifié par téléphone n° 104-06.
« Camarades ouvriers et miliciens!
« Vos armes ne doivent servir qu’à la défense de la révolution. Elles sont inutiles aux meetings et manifestations. Ici, elles deviennent une menace à la liberté. Allant aux meetings et manifestations, ne prenez pas vos armes !
« Le Comité exécutif demande à toutes les organisations de l’aider à soutenir la tranquillité et l’ordre.
« Aucun acte de violence entre citoyens ne doit être admis dans la Russie libre.
« Les troubles. ne sont favorables qu'aux ennemis
de la révolution. Celui qui mène aux troubles est
l'ennemi du peuple.
« Comité exécutif du C. D. O. et S.
« 31 avril 1917. »
Les temps que nous vivons sont étranges, à ce point que fort peu de gens s’étonnent de voir le Comité exécutif donner des ordres aux soldats et aux citoyens. Il règne dans les casernes et est tout puissant dans les rues. Le besoin d’autorité qu’a ce grand peuple enfant et naïf, le respect du maître, le plaisir à obéir, sont si anciennement enracinés dans son âme, que c’est avec un véritable bonheur qu’on entend enfin une voix prendre le ton du commandement. Il serait plus naturel que cette voix fût celle du gouvernement. Mais, comme il se tait, on est enchanté de voir quelqu'un parler haut et fort à sa place.
À l’heure tardive où j'écris, j'apprends qu'il y a eu
une nouvelle rencontre sanglante dans la rue, au coin :
de Nevski et de Sadovoia. Ici encore, c’est la « garde rouge » qui a tiré, et, par un curieux hasard, elle a tué quelques soldats désarmés qui ont été abattus par les balles tirées de leurs propres fusils, livrés par eux
aux leninistes.
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Telles sont les deux « journées » que nous venons de vivre. Nous verrons les fruits qu’elles porteront ; nous verrons si le gouvernement sait user de sa victoire.
Au point de vue pittoresque, anecdotique, et intérêt humain, le spectacle de la rue, pendant ces deux jours,
‘ ne peut être dépassé.
Ce peuple, qui a été toujours tenu en bride, maté,
réprimé, goûte une véritable volupté à user de la
liberté gagnée. Se promener en cortège, derrière une bannière, peut-être avec un orchestre en tête, et sous les yeux de milliers de passants, être applaudi, est-il pour un Russe, aujourd’hui, de plus grand plaisir au monde? La rue est à lui, et l’univers. Il fait sonner fièrement ses talons sur le pavé; il tient la tête haute. Songez donc! Il défile devant ses concitoyens et il a conscience qu’il porte en lui une parcelle de la Souveraineté nationale.
Mais il est une volupté plus grande encore, c’est celle de parler éperdument, à haute voix, dans les groupes, au coin des rues, de monter sur les marches d’un perron, de grimper sur un réverbère au risque de se casser le cou, de s’adresser au peuple, d'exprimer
ce que l’on a d'idées, d’épancher son âme, de prêcher
ses semblables. Ah! pour cela, on donnerait sa vie! Aussi, dans la ville, mille meetings, où l'on discute avec passion. On va de l’un à l’autre et on parle, et on, parle, jusqu'à ce qu’on n’ait plus de voix. Alors, on
200 LA RÉVOLUTION AUSSE N prend un plaisir presque égal à entendre les autres
discourir. Comme :l est agréable d'écouter des gens qui cherchent à vous convaincre! Le Russe se laisse convaincre sur l'heure. Le voilà enchanté d’avoir de nouvelles convictions ! C’est comme si l’on vous faisait cadeau d’une âme nouvelle, toute neuve! et l’on court à vingt pas plus loin, et, là, c’est une nouvelle thèse, en contradiction avec la précédente. Mais on l’adopte aussitôt. Puis un troisième !.. Et plus il y en a, et plus on est heureux !... Songez donc, quel enrichissement.
J'étais arrêté sur la Perspective avec deux jeunes femmes françaises qui me disaient leurs impressions. Des soldats viennent à nous, si gentils, si simples |
« Ces dames parlent très bien, me disent-ils; peutêtre qu’elles voudraient bien nous dire quelquechose ? »
C’est exquis, ce désir d'apprendre ! On sent, tout de même, qu'on ignore tant de choses, maintenant qu’on est un citoyen libre et responsable ! En tout cas, ce désir d'écouter un supérieur a quelque chose de touchant... Je veux croire, ce soir, que c’est mon vieil izvostchik d'hier soir, si sage, que ce sont ces braves soldats, si enfants, qui finiront par avoir raison et que le bon sens, dans le tourbillon de folie où nous sommes, l’emportera…
Et je finis par le récit d'une petite scène dont j'ai été témoin sur Nevski : |
Un soldat passe, la main gauche dans sa poche, d’une allure assez négligée. Il croise un général et le salue nonchalamment. Le général l’arrête et, doucement, lui dit :
« Vous savez, mon ami, que vous n'êtes pas obligé
Fe
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de me saluer. Mais, puisque vous le faites, il serait peut-être mieux de saluer plus correctement. » Le grand soldat rougit un peu. Il porte vivement la
-main à sa casquette et répond selon la tradition abolie :
« Cela, exactement, Votre Haute Excellence. »
Et, virant sur le pied droit, il rapproche la jambe gauche de la droite, fait claquer ses deux talons et exécute le plus beau salut prescrit, naguère, pour le généraux. |
Pendant ce court incident la foule s’est assemblée.
« Qu'est-ce qui se passe ?.…..
— Un officier qui maltraite un soldat. »
Et l’on appelle ‘la milice.
Le milicien arrive. C’est un petit juif qui met la main sur le bras du général.
« Qu'est-ce qu’il y a ? qu'est-ce qu'il y a?... »
Le général, sur un ton uni, lui raconte ce qui s’est passé. Le soldat reste au port d'armes. Lorsque le général a fini, le soldat qui a regardé le milicien avec
impatience, met la main à sa casquette et dit :
« Si Votre Haute Excellence le permet, je vais lui en flanquer par la gueule à ce juif-là ! »
La foule éclate de rire et applaudit.
Voilà le soldat russe. Si l'officier sait le prendre, il le ramènera de loin.
Je note encore ici un des traits caractéristiques de la vie russe pendant les premières semaines de Ia Révolution.
Notre cher Russe libéré, qui défile dans les rues et court les meetings, n'a pas épuisé toutes les joies de la liberté. Il lui reste à former un Comité !
Former un Comité, voilà proprement la fonction d’un citoyen libre de la Russie nouvelle. A soi tout seul, on reste un isolé sans action. En se groupant avec d’autres isolés et en formant un Comité, on devient une force, on peut parler de haut, comme représentant d'une collectivité. « M. le Président du Comité », « M. le Secrétaire du Comité »! Comme cela sonne bien ! Et quelle belle carte de visite ! Et songez au poids dont on pèse sur les affaires publiques ! Il faut être trois pour former un Comité, un Comité se compose, essentiellement, d’un président, d’un secrétaire, et de membres..., mais un membre suffit. Chacune des trente mille maisons de Petrograd a son comité de locataires qui a élu un président. Toute la ville est divisée en comités. L’agrément infini des comités est qu'ils ne sont pas exclusifs. On peut appartenir à un nombre illimité de comités et cumuler les présidences. Quel est l’homme assez humble pour n'être pas président, au moins, d'un comité?
On va ainsi, au cours des jours tumultueux de la Révolution, de Comité en Comité, la conscience heureuse à se sentir un citoyen responsable et qui remplit son devoir envers le pays.
29 avril/5 mai.
Je sors de chez le général Kornilof avec qui, pen: dant une heure, nous avons causé des deux journées
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tragiques que nous venons de vivre et de la situation quienestissue. :
Je lui demande comment il se fait que, hier soir, vendredi, le Comité a pu, dans son appel aux citoyens et aux soldats, dire que les soldats ne devaient sortir des casernes que sur un ordre écrit de lui et que, s'ils recevaient d’autres ordres, ils devaient téléphoner au Comité pour vérifier la provenance de ces ordres.
Il me raconte le conflit qui a éclaté entre lui et le Comité dans l'après-midi du 5 mai, alors qu’il avait donné l'ordre à des troupes fidèles de venir sur la place du Palais d'hiver et, finalement, la décision prise par le Comité de se substituer à lui et de faire aux troupes l’appel que nous avons lu sur les murs de la capitale.
Tout cela ne sort-il pas du fameux Prikase. aux soldats publié par le Conseil le 15 mars?
Le général continue :
« Je sortis sur Nevski. On manifestait pour le gouvernement. Des camions automobiles. chargés de soldats, d'étudiants, d'officiers, passaient avec des bannières en l'honneur du gouvernement provisoire. On me reconnut et on m’acclama. Comme j'étais là, on vint me dire que, sur le Champ de Mars, des joldats et les leninistes étaient assemblés et qu'ils
vaient des mitrailleuses. Je résolus d’y aller aussitôt. le n’avais pas ma voiture. Nous décidàmes de partir rvec deux camions et des bannières. En passant par la
Millionaia, devant la caserne des Préobrajenski, des soldats me reconnurent et nous arrétèrent.
« N’allez pas là-bas, mon général, dirent-ils. Il y a « du mauvais ; les leninistes y sont et on tirera. »
« Mais je donnai l’ordre de continuer. Au coin du Champ de Mars, je vis, en effet, quelques centaines de soldats et de civils près des tombes. Le camion automobile, avec les bannières en l'honneur du gouvernement, avança encore un peu, puis s'arrêta, et Je . descendis. Je m’avançai vers les soldats, leur adressai la parole. |
« Eh ! bien, mes frères, dis-je, que faites-vous ?
« Mais, aussitôt, les civils me coupèrent la parole et l’un d’eux cria :
« C’est un provocateur ! »
« Comment! dis-je, je suis un général russe et tous les soldats qui sont là me connaissent et je leur parlerai. »
Les soldats firent taire les civils. Je leur parlai. Ils m'écoutèrent, se dispersèrent et rentrèrent les mitrailleuses dans les casernes. Le soir, comme vous savez, on a encore tiré sur Nevski et tué d’autres soldats.
Je demande au général si le Comité a de l’autorité sur la troupe. |
« Oui, me répond-il, ces messieurs ont de l’autorité. [ls sont les élus des soldats. Ils font de la propagande. J'ai quelques bons régiments, mais il y en a d’autres sur lesquels je n’ai d'action que quand je suis là, personnellement. Ma position est intenable.. J'étais heureux sur le front... J'avais un beau corps d'armée... Et me voici à Petrograd, en pleine anarchie,
mbre du pouvoir. Combien de fois ai-je donné nission!... Jamais on W’a voulu l’accepter.
“ernement veut me garder et le Conseil n’admet je m’en aille. J’ai ditau Comité exécutif :
ssieurs ! comment voulez-vous que je reste ? Je > un ordre. Vous donnez un contre-ordre. Et vous qui êtes obéis !... Que devient mon auto- Que suis-je?.… La seule solution, je vais vous e. Vous voulez commander l’armée de Petro- » Et bien ! nommez l’un de vous chef de cette : Il aura le pouvoir et la responsabilité. Et je m’en irai avec joie sur le front. »
is ces messieurs du Comité ne m'ont pas Ils sentent l'anarchie monter. Je n'ai presque autorité. Tout de même, ils comprennent que dant d'autorité est nécessaire et que, sans un à la tête des troupes, il n’y aura plus qu’anartils ne veulent pas me laisser partir! J'ai é beaucoup, mais pourrai-je supporter davan- Non, je m'en irai... Ces messieurs voient 1e sont déjà plus les maîtres du mouvement nt déchaîné ; leur autorité même est violemscutée. Une propagande anarchiste intense est Beaucoup d'ouvriers ne leur obéissent pas. Il pas d'ordre, d'organisation sériense dans le cialiste. Lenine travaille ; il a de l'argent, beauargent, il agite les éléments violents. Dans des s même, on l'écoute. J'ai de bons régiments fermé leur porte aux agitateurs leninistes, les i, par exemple. Mais d’autres, au 180°, chez les zi, ailleurs encore; on les reçoit et la situation
est pire chaque jour... Quand je suis dans un régiment, même mauvais, les soldats m'entourent, m'écoutent, m’acclament ; mais quand je suis parti, .ils écoutent tout aussi bien les agitateurs... Les officiers ne sont pas tous à la hauteur de leur tâche. Sur le front, quand l'officier est bon, le soldat l’écoute et le suit.
« Malheureusement, deux ans de guerre ont fait de terribles ravages dans les rangs des officiers de carrière : combien en reste-t-il? Les meilleurs sont morts depuis longtemps. Alors, comme officiers de rang, nous avons les praporstchiks ; ce sont des étudiants, des jeunes gens des classes libérales qui ont fait quelques mois d’École de guerre. Ce ne sont pas de véritables officiers. Les soldats ne s'y trompent pas. Is voient en eux des civils. [ls ne reconnaissent pas des chefs. Notre armée est une armée de praporsichiks, Et la Hsciphne baisse, baisse... Oui,. la situation est grave.
Nous parlons de la question des armes aux mains des ouvriers. Je dis:
« Général, n’avez-vous pas, dans ce qui vient de se passer, des moyens nouveaux d'agir, et sur les soldats, et sur le Comité exécutif? Ne pouvez-vous pas dire aux soldats : « Comment ! les ouvriers tirent sur
« vous! Et c’est vous qui leur avez donné la liberté!”
« Et, pour tirer sur vous, ils se servent des fusils « qu'ils vous ont pris! » Il faut que les ouvriers rendent les armes qu’ils ont et que vous trouviez des soldats ayant compris ce simple raisonnement pour vous appuyèr par la force, si c’est nécessaire. Et au
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Comité, vous pouvez dire: « Vous voyez ce qui s’est « passé. Souvenez-vous de vos terreurs quand vous « avez appris qu'on avait tiré! C’est vous qui avez « le pouvoir; laisserez-vous trente mille fusils aux « mains des pires ouvriers, des anarchistes et des leni- « nistes ? Si vous ne les désarmez pas, attendez-vous « à voir des jours sanglants dans Petrograd. Et sur « qui la responsabilité retombera-t-elle? Sur vous, « sur vous seuls, les chefs élus du prolétariat de la. « capitale. »
« Il est vrai que sur ce point, vous ; devriez être soutenu par toute la presse, sauf trois ou quatre journaux. Toute la presse devrait demander au Conseil le désarmement des ouvriers et le mettre en face de sa responsabilité, si le sang coule dans Petrograd. Voilà une question qui serait bien posée et de façon à faire réfléchir le Comité, de façon à être comprise de tout ce qui a une tête sur les épaules dans la capitale. Mais votre presse, mon général, n’est pas plus organisée que: les partis politiques. Il n’y a aucune entente, aucun groupement; chacun mène la guerre en tirailleur. Ce n’est pas ainsi qu'on gagne des victoires. »
Le général me répond :
« J'ai déjà posé la question de la reddition des. armes prises par les émeutiers. Je l'ai posée au Conseil, et, à ce que vous me dites, j'ai ajouté que j'avais besoin de ces armes pour les soldats. Le Comité hésite. [l craint de désarmer le parti de la révolution
u’il représente. Ensuite, et surtout, de n'être pas béi s’il demande les fusils. Le Conseil, je vous l’a; it, se sent débordé. Dans plusieurs quartiers, il ne