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EE nombreuse, pas organisée, mal disciplinée, une classe Lo paysanne immense et amorphe, sans cadres, sans 4 7 chefs. Et c’est ce prolétariat inculte et inorganique à Le | qui l’on va prêcher la lutte des classes et qui, suivant Be. le dogme, doit prendre et exercer le pouvoir!
F. La vive intelligence d’un Tzeretelli voit clairement 4 que la classe ouvrière et paysanne ést incapable de diriger F .* l’Empire, même siles conditions actuelles étaient favo-
rables, même si la Russie était en paix. Mais la Russie e | est en guerre. Cela est un fait, et il n’est au pouvoir 1 d’aucun social-démocrate du monde de supprimer ce E fait. |
La guerre! Oui, il y a l’Internationale, il y a le rêve de la fraternisation universelle, la vieille romance dont les socialistes de tous pays ont bercé leurs fidèles et à 2 laquelle le canon a donné une terrible et brève réponse. à Sans doute, aux premiers jours de la Révolution, le | 1 seul cri qu'a poussé la Russie a été: la paix! Le désir d . passionné de la paix a envahi toutes les âmes. Les CR souffrances endurées, les sacrifices de vies humaines, ; les difficultés innombrables amenées à l’intérieur par | l'état de guerre, le ravitaillement insuffisant, la crise 4. des transports, la hausse folle des prix pour les objets .. de première nécessité, la disette dans les grandes villes, ° tout ce qui a causé l’effondrement de l’autocratie a fait naître aussitôt dans les cœurs l'espérance que la Révolution, c'était la paix.
Mais un Tzeretelli, pour qui la fraternité universelle
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est un dogme, comprend bien que ce dogme doit attendre encore un peu dans l’armoire avec les hvres qui le prêchent. La Russie est envahie ; elle est liée avec les puissances de l’Europe occidentale ; elle a des accords formels ; elle reçoit de l’argent et des munitions ; elle ne peut rompre avec ses alliés, sous peine de se trouver vassale de l’Allemagne.
Va-t-il prendre le pouvoir et prêécher la guerre. Sur qui s'appuyer P
Ici, au moins, la politique du parti social-démocrate
russe, si elle hésite sur les moyens, a une vue nette du but qu'elle poursuit. Elle veut la paix. Puisqu'elle ne peut l'obtenir par une paix séparée, il faut y arriver par une entente avec les démocraties de tous les pays en lutte. Elle imagine qu’elle réussira à établir une paix durable par la persuasion. Espoir chimérique, et je ne puis croire qu’un Tzeretelli le partage. Mais quelle voie est ouverte devant lui? Même s’il voit clairement que la paix ne peut être assurée que par la défaite de l’Allemagne, comment, du jour au lendemain, cet apôtre de l’internationalisme et du pacifisme ira-t-il prècher une guerre ardente, agressive, contre les armées
du Kaiser? Et Tzeretelli est trop intelligent pour ne
pas savoir que les mêmes difficultés, qui se sont dressécs devant le Tsarisme, vont se lever devant le parti révolutionnaire assurant le pouvoir. Il faudra faire régner l'ordre à l’intérieur; il faudra persuader aux paysans de donner leur pain ; il faudra nourrir la population des villes, assurer les transports. Et Tzeretelli sent aussi qu’on aura des obstacles nouveaux devant soi. La Révolution a fait naître chez les ouvriers des
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espérancés immenses et irréalisables. La crise industrielle est inévitable ; la crise financière est aiguë, déjà. Pour mener la guerre, il faut que l’armée obéisse. Tzeretelli ne se rend-il pas compte de ce que vaut l’armée après le fameux et irréparable Prikase aux soldats ? |
Alors, si le parti socialiste prend le pouvoir et si la Russie va à la ruine sous sa direction, c’en est fait pour longtemps des espérances anciennes. La social-démocratie ne sera plus qu’un parti qui aura montré au plein jour son incapacité foncière à diriger la Russie. Oui, et pourtant il faut entrer dans le gouvernement. Un refus des socialistes leur sera funeste. La bourgeoisie, à cette heure, pourra dire au pays: « Voyez les socialistes. Ils veulent être les maîtres, mais ne veulent pas le pouvoir. Ce sont des incapables, et ils ont conscience de leur incapacité. »
Tzeretelli réfléchit.
28/11 mai.
Un éditorial du Den montre aujourd’hui à quel point ce que j’ai écrit hier sur le désir de la paix est universel en Russie. Le Den est radical-socialiste et voici ce qu'il écrit à propos de la note de Milioukov. Il dit :
« La guerre jusqu’à la victoire ! Cependant les autorités militaires ne cachent pas qu’il .est difficile de parler d’une victoire (le Den l'entend, sans doute, avec l’armée désorganisée par la révolution). IL faut avoir le courage de comprendre le sens exact des faits. La guerre s’est
usée elle-même et la victoire tendant à la défaite du
militarisme allemand pour la plus grande gloire .du , 5 militarisme anglais est devenue impossible. Une seule È victoire est possible, celle de la victoire révolution- Se naire, mais, pour qu’elle puisse se réaliser, il faut que 5 la Note du gouvernement provisoire du 27 mars soit : # adoptée, non seulement par nous, mais par nos alliés. ‘4 Jusque-là, il n’y aura pas de révolution en Allema- | & gne. » 5
Albert Thomas emploie sa vive intelligence politique à faire aboutir la crise politique‘ dans le sens de la participation des socialistes au pouvoir. Bien que ses confrères socialistes russes regardent avec méfiance ce ES ministre de la République bourgeoise, Albert Thomas, | à par la supériorité de son intelligence et la clarté de be ses vues, a une autorité indiscutable. Il travaille, jour | et nuit, et dans le gouvernement et au Comité.
1/14 mai.
Le ministre de la guerre Goutchkof donne sa démission. Elle était attendue. Je me souviens d’une conversation que j'ai eue avec lui, il y a un mois, et que. je n’ai pu reproduire, dans laquelle j’ai senti le désespoir qui s’emparait de cet homme devant la tâche impossible que lui avaient faite les mesures prises par les socialistes pour, soi-disant, « démocratiser » l’armée.
Le départ de Goutchkof sonne un coup de tocsin. À Mais il aura au moins l'avantage de faciliter les pourparlers avec le Comité exécutif.
La démission de Milioukof est réclamée par tous les
socialistes. Kerenski a exercé une pression énergique sur le Comité exécutif, où il a prononcé un discours d'homme d’État. Ce Kerenski est très séduisant ; il a de l’ardeur, du courage, un ardent désir de sauver le pays. Le Comité, par 41 voix contre 19 et 2 abstentions, a voté le principe de la participation des socialistes au gouvernement et a nommé une commission pour entrer en pourparlers avec le Gouvernement.
Tzeretelli a réfléchi. Au conseil des députés ouvriers et soldats, il montre la nécessité d’avoir une armée forte et le conseil vote un appel à l’armée. Mais Tzeretelli n’a pas soufflé mot du Prikase aux soldats. Tant que l'esprit de ce Prikase restera agissant, je ne vois pas clairement comment on aura une armée forte.
6/19 mai.
Aujourd’hui seulement, les interminables pourparlers contre le Gouvernement et le Comité exécutif prennent fin. Tzeretelli entre au ministère et prend les postes et télégraphes. Mais il est vraisemblable que son action dépassera le cadre étroit qui lui est fixé. Kerenski à la guerre et à la marine. C’est le seul homme qui ait l'autorité suffisante pour entreprendre avec quelques chances de succès de refaire l’ordre dans l’affreuse anarchie qui règne, et à l’armée et à la marine. Terestchenko prend le portefeuille de Milioukof. Chingaref passe aux finances. Les socialistes sont Tchernof, à l’agriculture, Skobelef au travail, Perevertsef à la justice, Pschechékonof au ravitaillement.
Se
La fraternisation… 29 avril/12 mai.
La Pravda, depuis quelque temps déjà, a trouvé un moyen nouveau d'arriver à la paix tant désirée. Ce moyen est la fraternisation des soldats russes avec les soldats allemands sur le front. Quitter ses tranchées, se rendre aux tranchées ennemies, embrasser ses frères allemands, boire avec eux de l’eau-de-vie et parler de la paix, voilà le touchant et honteux spectacle auquel la Pravda nous convie. Comme on voit, le moyen est ingénieux, pratique, direct, effectif, ne demande aucune négociation difficile, se passe des diplomaties, ignore les alliés, ne s’attarde pas en route, et va droit au fait, comme un obus.
On aurait pu croire à une machination de la Pravda pour inviter les soldats à déposer leurs armes, à un conseil perfide des anarchistes pour achever de désorganiser l’armée, à un appel jeté à tout hasard vers le front, mais qui n’y serait pas entendu.
Il n’en est rien.
De tous les points du front, un cri d'alarme nous arrive. Les soldats fraternisent avec les soldats allemands. Et, voici comment cela se passe. Un drapeau blanc sur les tranchées allemandes ; les soldats russes confiants, et non sans raison, sortent et passent les fils de fer barbelés. Les soldats allemands viennent à leur rencontre. Souvent, des officiers les accompagnent.
Tous ceux qui parlent russe sont là. On cause. Quand on ne se comprend pas, on a des proclamations, imprimées en russe, dans un des états-majors allemands. Ce qui est imprimé, ce qu’on se dit, est simple :
« L'Allemagne aime la Russie ; elle aime la révolution, elle aime le soldat russe. Pourquoi continuer à se battre? Pourquoi verser encore du sang? La guerre n’a-t-elle pas assez duré? N'’est-on pas fatigué de ces souffrances ? Ne nous battons plus. Faisons une trêve, en attendant une paix réelle que nos gouvernements vont signer demain. Ne tirez plus sur nous. Nous ne tirerons pas non plus. Embrassons-nous. Nous sommes des frères. » |
Le naïf soldat russe ne résiste pas à cet appel.
Comment! ces gens qui, hier, nous massacraient, nous embrassent aujourd'hui ! Ils nous appellent leurs frères !... Ah! nos officiers nous trompaient... Ce sont les nôtres, les socialistes, ceux qui ont fait la révolution, qui avaient raison. Oui, tous les hommes sont des frères.
Et ils se rendent aux tranchées allemandes. Par hasard il s’y trouve de l'alcool. L'alcool, e’est aussi un frère. Et un frère qu’on n’a pas tutoyé depuis longtemps. Et l'alcool aurait vite raison des dernières résistances, s’il y avait encore quelques inquiétudes dans le cœur du soldat russe. Mais le soldat russe n’est pas méfiant, il se donne vite; on l’a sans beaucoup de peine.
Et plus tard, il rentre dans ses lignes, en titubant an peu, mais le cœur plein d’une joyeuse allégresse.
« Ces Allemands, tout de même!... Quels braves gens! Quel cœur! Il a suffi que nous fassions la
Révolution pour qu'ils reconnaissent en nous leurs amis... Ils tiraient à obus sur les soldats du Tsar. Maintenant que nous sommes libres, ils nous embrassent et nous donnent de l’alcool. »
Il y a encore autre chose. Le soldat a vu les tranchées allemandes propres, sèches, boisées, planchéiées ; il a vu les réseaux de fil de fer comme une forêt inextricable ; il a vu des mitrailleuses partout dans les abris blindés. Il se dit: « Comme ils sont forts, ces gens-là ! Nous aurions été bien fous d'aller à l’assaut de cette forteresse. C’est une histoire dans laquelle il n’y a que des coups à gagner. Quelle chance que nous ayons fait la paix! Vive la paix! »
Le jeu des Allemands est simple. Déjà, au lendemain de la sanglante affaire du Stokhod, le gouvernement avait, par la Gazette de l'Allemagne du Nord, présenté ses excuses au gouvernement russe. Non, non, il ne voulait faire aucune peine, même légère, à ces braves Russes en révolution. Les chefs militaires avaient agi sans mesure, avaient manqué de tact; ils étaient désapprouvés. Et, en effet, le mot d'ordre nouveau avait été donné à l’armée: « Ne plus tirer et engager avec les Russes d’amicales conversations. » Sur quoi, on achemina de l’intérieur des trains chargés d’alcool sur le front oriental. -
Le soldat russe est si simple qu’on le trompe facilement. Il estlas de la guerre, il désire ardemment la paix ; il a rarement la notion du patriotisme. Îl ne craint pas pour sa terre; il sait qu’il faut un, deux, trois, quatre ou dix jours pour rentrer du front au village. Comment les Allemands y viendraient-ils? Que ris-
‘ que-t-il? A-t-il jamais souffert d’une invasion? Et cegrand garçon primitif et mou a bon cœur: il ne sait pas haïr. Il a une âme pitoyable où s’ébauche confusément un grand rêve de fraternité. La pitié est le sentiment le plus profond de l’âme russe. La détestablephilosophie de Tolstoï est proprement la philosophierusse. Ce peuple n'a jamais eu de Spinosa, ne l’a jamais lu, ne l'aurait jamais compris. Aussi dans l'effroyable tourmente de la guerre est-il désemparé.
Il ne sait où se prendre. Et le premier appel à la fra- .
ternité trouve un écho dans son cœur.
Il ne comprend rien de plus. Il ne pense pas aux morts innombrables qui sont tombés pour la patrie : ne pense pas aux alliés qui meurent aussi pour la Russie ; il ne comprend pas que, pour chaque baiser qu’il échange avec un frère allemand, un soldat français ou anglais tombe sur le front occidental. Il ne sait pas que trois cent cinquante mille hommes ont quitté les lignes allemandes, depuis la fraternisation, pour aller se battre en Champagne et sous Arras. Il n’imagine pas quelle sera la paix que l’Allemand vainqueur
imposera à la Russie vaincue, la longue servitude où.
elle gémira. Il ne sait pas, il ne comprend pas... Tout cela est trop loin de lui. Il ne voit que ce qu’il a sous les yeux: ce soldat allemand, redoutable hier, est aujourd'hui son ami et lui tend.un verre d'alcool.
Les officiers se cachent, effrayés. Les généraux gémissent. Les commandants d'armée publient des ordres. Le ministre de la Guerre jette un cri d'alarme. Le gouvernement rédige un appel, encore un appel, un appel de plus; il écrit beaucoup et bien. Le Conseil
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des députés ouvriers et soldats lui-même s’agite et défend la fraternisation.
Mais le soldat russe continue à regarder vers les tranchées allemandes où flotte au vent un drapeau ‘blanc et où Hans l'appelle d’un geste.
Il semble, du reste, que chacun ait perdu la tête à l'armée. Voici ce qui vient de se passer à Dvinsk. Je rapporterai les choses avec la sécheresse d’un procèsverbal.
Des officiers allemands sortent des tranchées avec clairon, drapeau blanc et ordonnances. On les mène
aux lignes russes. [ls demandent à être conduits au
quartier général. Aussitôt, des automobiles sont avan- <ées. On bande les yeux des officiers. À Dvinsk, le général commandant l’armée décide de recevoir ces messieurs. Îl convoque les Comités de soldats des régiments et des divisions et, devant l’assemblée de <es soldats, les Allemands, à qui on fournit des interprètes, prennent la parole et exposent qu'ils sont venus traiter dela paix. Ils donnent les raisons pourlesquelles da paix doit être immédiate entre Russes et Allemands et les développent. On leur demande leurs pouvoirs (il semble qu’on aurait pu commencer par là et éviter cette scène scandaleuse) ; ils n’ont pas de pouvoirs.
* Mais ils demandent qu'en attendant la paix qui ne va
pas tarder, on fixe, entre les tranchées, une zone neutre
où Russes et Allemands se rencontrent en frères. Et quand ils ont fini, on les reconduit aux lignes alle-
mandes.
J'ai crurêver quand un officier de l’armée de Dvinsk m'a raconté ces faits. Qu'il ne se soit pas trouvé à
l'état-major de la cinquième armée un général pour empêcher cela me paraissait impossible. Je me suis dit : « Que n'invente-t-on pas, en ces Jours de folie ? »
J'avais tort. Deux jours plus tard les journaux publient un ordre d’Alexeïef racontant ce que je viens d'écrire ; il ajoute que les Allemands ont été reçus pour qu'on puisse montrer aux soldats qu'ils n'avaient pas de pouvoirs.
Si Alexeïef comptait convaincre ainsi les soldats, ik s’est trompé. J’ai su, par ce même officier, que les soldats avaient retenu une seule chose, parce qu'elle était évidente et tombait sous le sens : que les Allemands venaient parler de paix. La question des « pouvoirs » est une question abstraite à laquelle ils n’entendent goutte.
« Cela, disent-ils, ce sont nos officiers qui nous le racontent... Nous n’en croyons rien. Mais ce que les Allemands nous ont dit, nous l'avons bien compris... »
Le vocabulaire de Ja révolution russe.
2/15 mai.
La révolution russe a un vocabulaire assez pauvre, et d'emprunt.
Elle vit sur notre fonds à qui elle prend sans compter. Elle ne traduit même pas les mots français ; elle les emploie tels quels et ne se soucie pas de les russifier. Elle n’a pas de mot pour « révolution »; alors elle dit « revoloutia ».
La formule de paix qu’elle a lancée dans le monde, qui est le suprème de la pensée démocratique russe, elle l’exprime par deux mots français : « Pas d'’annexions, pas de contributions. » C’est en russe annextüi, contributu. Seuls les Russes qui ont un semblant de culture peuvent la comprendre. Elle échappe aux simples soldats qui croient volontiers que annexi et contribut sont deux villes inconnues de lui que les impérialistes veulent lui faire conquérir au prix du sang. Et ils disent : « Pas de contributii, pas d’annexü, pas
de Tzarigrad (Tzarigrad étant ce Constantinople détes-
table aux révolutionnaires russes).
Rien de plus comique, et de plus sot, du reste, que
les discours que vous tiennent à ce sujet les intellec-
tuels du parti.
« Notre soldat, dit-il, ne veut pas se battre pour Constantinople. Quand il saura qu'il ne se bat ni pour Constantinople, ni pourla Mésopotamie aux Anglais, ni pour l’Alsace-Lorraine à la France (cela on n'ose pas trop nous le dire en face, mais, entre soi, on ne se gêne pas), il se battra comme un lion. Jusqu’alors vous ne lui ferez pas tirer un coup de fusil. »
Le soldat auquel l'intellectuel prête ce raisonnement est, d’abord, incapable de Îe tenir, car il ignore Tzarigrad pour lequel pas un soldat russe n’a donné sa vie. Ce sont des Anglais et des Français qui, par milliers, sont restés dans la presqu'île funeste de Gallipoli. Ensuite, le paysan russe, qui vit de son blé, acquiescerait tout de suite à la conquête de Constantinople, s’il connaissait seulement l’histoire des six dernières années. En 1911, la Turquie est en guerre avec
- 2924 LA RÉVOLUTION RUSSE l'Italie; les détroits sont fermés, le paysan russe ne | peut exporter son blé; en 1912 et 1913, c'est avec les
* États balkaniques que la Turquie se bat et, de nouveau, le blé russe ne quitte pas la Russie. En une minute, je me charge de faire comprendre au paysan russe le plus ignorant l'intérêt que la Russie a à être maîtresse de Constantinople et des détroits.
Mais laissons ceci, le raisonnement de l’intellectuel social démocrate a un défaut plus grave, c'est un raisonnement en l'air, qui ne s'appuie en aucun point sur la réalité : c’est le raisonnement d’un esprit qui construit dans le vide et n’a aucune notion de la réalité et de la psychologie.
Les Allemands sont en Russie, voilà un fait, et armés jusqu'aux dents ; ils vont attaquer. L’intellecluel russe voit la scène ainsi. Le soldat dans la tranchée se tourne vers son officier :
« Dites donc, capitaine, c’est vrai que Milioukof veut Tzarigrad. »
Si le capitaine répond oui, le soldat réplique :
& Eh bien, alors, je m’en vais faire un tour au village et embrasser ma femme. »
Sur quoi, il pose son fusil et file, laissant les Allemands avancer.
Mais si le capitaine lui dit :
a Non, non, mon brave, pas d'annexions pas de contributions , pas de Tzarigrad.…
Alors le soldat brandit son fusil sort de la tranchée et se précipite sur les Allemands qu'il anéantit.
Je n’exagère pas. Voilà les pauvretés que, chaque matin, nous apportent les journaux socialistes et que
nous entendons développer, tout au long du jour, dans les mille meetings de la ville.
Continuons à parcourir le vocabulaire de la révo-, lution russe. Elle connaît le proletaria, le kapitalism, l'internationalism, le pacifism, le chauvinism. Elle nous a même pris le mot bourgeois, qu’elle prononce bour jouit. Elle a ses komitet, ses delegat, ses kommissair ; elle vit de la pensée et des mots des autres.
Et pourtant le peuple russe a des forces créatrices infinies !.… Faudrait-il en déduire qu’il n’a pas été appelé à collaborer à à la révolution, que celle-ci ne vient pas du peuple, mais d’un petit groupe d’intellectuels européanisés, sans racines profondes dans le sol russe.
Spinoza, dans son Traité Théologico-politique, analysant le style des prophètes par lesquels Dieu s’est révélé au monde, établit que chaque prophète a une façon de parler qui lui est personnelle et, cherchant en vain ce qui appartient en propre à Dieu dans leurs discours et ce qui porte sa marque divine, en conclut gravement que Dieu n'a pas de style.
Et de même, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, à quelles conclusions serions-nous entraînés si nous voulions juger de la pensée de la révolution russe par son vocabulaire ?
5/18 mai.
* nd
À la réunion du gouvernement, du Comité exécutif de la Douma, du Comité exécutif du C. D. O.et S., où étaient reçus le généralissime Alexeïef et les quatre généraux de groupes d’armées, ces derniers ont exposé
la triste, la tragique situation où se trouve l'armée. Ils ont dit aux membres du Comité exécutif du Conseil des députés ouvriers et soldats : « L'armée est en pleine anarchie ; le soldat n’obéit plus. Il ne connaît pas ses chefs. Il a ses comités de soldats qui ne reconnaissent aucune autorité. Messieurs, vous avez enlevé de nous tout le pouvoir ; l’indiscipline est générale. Si vous ne nous donnez pas le moyen de reprendre ce dont vous nous avez dépossédés, c'en est fait de l’armée et de la Russie. »
Tseretelli et Skobelef se sont fâchés et, avec vivacités, ont repoussé ces accusations. Leur réponse tient en trois lignes : |
« Comment ! ont-ils dit, vous nous accusez d’avoir détruit la discipline! Mais vous reconnaissez vousmêmes que la seule discipline qui subsiste à l’armée est celle que nous avons imposée par nos Comités de soldats ! »
Admirable sophisme ! Ces messieurs socialistes ne voient pas — ou ne veulent pas voir — que la ruine même de la discipline, âme et force. de l'armée, est précisément dans le fait d’avoir substitué, à l’autorité des chefs, celle des Comités de soldats, anonymes et irresponsables. Une fois cela fait, que demander de plus? Ils ont détruit l’armée ; ils n’échapperont pas À leur responsabilité.
C’est le Conseil de Petrograd qui a donné à l’armée, au troisième jour de la révolution, le fameux Arrété sur les droits du soldat, dont j’ai déjà longuement écrit. La semence jetée en ce jour a germé. On en voit les tiges drues et fortes aujourd’hui. Et le Comité lui-
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même est épouvanté et ne veut pas reconnaître son œuvre. Mais les faits sont là et parlent haut. Hélas ! :
Maxime Gorki.
6/19 mai.
Maxime Gorki essaie de jouer un rôle dans la Révolution.
Il n'y arrive pas. Cet écrivain, qui eut tant de talent dans sa jeunesse et dans la misère, est un détestable journaliste, maintenant qu'il est directeur et propriétaire d’un grand journal. Les « considérations inactuelles » qu’il publie dans La nouvelle vie ne sont lues de personne. Au cœur de la révolution, il n’a pas trouvé le moyen de toucher le public, tandis que chaque article de..Léonide Andreef fait tressaillir la Russie entière.
La nouvelle vie est publiée, en partie, avec des fonds que lui a fournis un de ses amis, M. Grube, homme fort intelligent, président de la Banque de Sibérie. M. Grube avait, sous l’ancien régime, donné de l’argent à Gorki pour fonder un journal littéraire et artistique. La Révolution arriva. Gorki garda l’argent de Grube, et, sans son assentiment, fit La nouvelle vie. |
C'est un organe maximaliste qui fait campagne à côté de Lénine et, grâce à l’adroit tour de passe-passe
de Gorki, l’argent de Grube se trouve subventionner un journal qui attaque chaque matin le capitalisme et prêche la guerre civile. Il est, avec la Pravda, mais avec plus grands tirage et format, aux mains des extrémistes du Soviet. Il est pire et plus haineux que la Pravda. | On se souvient — non, on ne se souvient de rien en France — de l’injure que Maxime Gorki nous a jetée, il y a quelques années, alors qu’il était à Berlin : « Je crache sur la France », déclara Maxime Gorki. Ce fut alors un beau scandale... Aujourd'hui Gorki a un journal .et il « crache sur la France » quotidiennement. Il fait à l'Angleterre l'honneur de la mettre au ‘même rang que nous et, chaque jour, La nouvelle vie excite les Russes au mépris et à la haine des alliés occidentaux. Mais je défie qu’on trouve dans toute la cgllection du journal un seul mot contre l'Allemagne, une seule phrase où l’on parle de l’Allemand comme d’un ennemi. Détail comique : La nouvelle vie trouve « Petrograd » de consonance trop russe et revient au nom ancien Saint-Pétersbourg, banni, au début de la guerre, comme germanique. Ah ! ne demandez pas au journal de Gorki de prècher la guerre contre l’Allemagne | Infliger une défaite à l’Allemagne ! une idée aussi criminelle ne peut germer que dans le cerveau d’un impérialiste occidental ! Non, La nouvelle vie est en guerre avec nous ; mais elle vit en-paix, dans une paix heureuse et bénie, avec l'Allemagne. Étrange et triste histoire que celle de Maxime Gorki ! Jeune, sans le sou, menant une vie errante dans la vaste Russie, il écrit des pages émouvantes sur les Ex-hommes, sur les
NV
Bas fonds. Le voilà dans sa maturité. Cet homme qui n'aime que les prolétaires, qui est, du reste, comme eux, sans culture, fréquente les salons des riches banquiers. Cependant, il est socialiste internationaliste, « défaitiste », puisqu'il faut employer cet affreux mot, ettoutes ses sympathies vont aux frères allemands. Curieux effet de mimétisme ; depuis qu'il est devenu, germanophile, Maxime Gorki ne ressemble plus à un mou]ik. Il ne porte plus la blouse nationale ; il a coupé sa barbe. Avec sa longue redingote, avec ses lunettes d’or, il évoque l’image d’un Herr Professor.
Voyage à l’armée avec Kerenski.
10/23 mai.
Kerenski, il y a deux jours, a annoncé qu'il partait pour le front; j'ai couru au ministère de la Guerre. J’ai frappé à une porte, la bonne. Et voici que ce mardi, à midi, j'arrive à la gare de Tzarskoïé-Selo, à l’ancienne entrée impérialé, d’où part"le train spécial du ministre de la Guerre. À part quelques officiers de service qui viennent remettre leurs rapports, il n’y a là personne. Seule, une garde d'honneur, composée de vingt et un hommes des Préobrajenski et de vingt et un marins des équipages de la garde — des hom-
mes superbes, de six pieds et demi de haut, la poi-
trine couverte de décorations. Le train est des plus courts. Un wagon grand-ducal, à l'arrière, pour le mi-
nistre ; un wagon de première et un de troisième pour la garde.
La suite de Kerenski, des plus simples : le lieutenant-colonel Baranovski, chef d'état-major du ministre, le colonel de la garde Kirkin, deux praporstchuks, deux sous-officiers et deux soldats d’un régiment que j'ignore, qui s’occupent de la comptabilité et font marcher la machine à écrire. Nous avons encore avec nous deux délégués de la flotte de la mer Noire, un lieutenant de marine, à la voix assez forte pour parler à dix mille personnes, et un soldat de Sébastopol. Ces deux gaillards font partie de la délégation qui est venue, au nom de la flotte de la mer Noire, faire entendre des accents enivrés et héroïques dans la fade symphonie pacifiste et pleurarde de Petrograd. Je suis seul civil. Pas un confrère! C’est un beau coup de Journalisme, car le premier voyage de Kerenski sur le front, à l’heure où nous sommes est un événement. Ce n’est un mystère pour personne qu’il va chez Broussilof prècher l'offensive et essayer de galvaniser l’armée qui se dissout. Tâche surhumaine à laquelle il se précipite avec la foi joyeuse d’un prophète qui ne connaît point d'obstacles et qui veut vaincre, qui va à l’action comme un marié à ses noces : « La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? » S'il réussit à souffler son âme ardente à cette masse de soldats qui ne veulent plus se battre, nous gagnons la guerre. Sinon P.…..
. Ü a, pour lui, une popularité immense, Il est l'homme issu de la révolution, le premier citoyen de la Russie libre. Ce peuple jeune a besoin d'aimer. Il