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est l'idole vers qui vont les regards et les espérances. Allons, quoi qu’il arrive, ce sera le beau voyage!
Et puis, je quitte Petrograd, Petrograd où il neigeait hier, Petrograd où nous avons grelotté de froid, six mois durant, le Petrograd aussi de la révolution, de nos fièvres, de nos angoisses quotidiennes, de nos espérances si brèves, de nos soucis durables : je quitte Petrograd, je m'en vais vers le Sud, vers le soleil, les beaux ciels, l’espace, les larges horizons, les prés verts
et les arbres en fleurs, vers la chaleur. Je e suis heureux
comme un enfant.
À midi quinze, Kerenski arrive. Il est en tenue de campagne russe, casquette d'ordonnance, veste et ceinture, leggins et bottines jaunes, sans épaulettes et sans cocarde, l'uniforme que je porte moi-même dans mes visites sur le front et que j'ai revêtu aujourd’hui. Il passe devant la garde d’honneur et nous montons dans le train qui file. |
Voici un crayon que je me suis amusé à tracer de l'homme qui, aujourd'hui, porte la Russie à bras tendu.
Kerenski,.un homme de taille moyenne, jeune, le visage rasé, les cheveux blonds, taillés courts, en brosse, le nez long et charnu, le teint pâle, et, dans la fatigue, presque de cendre, les yeux bleus, très bleus, de myope, clignotants, qui vous regardent bien droit, des yéux sans ruse, mais non sans gaîté, un sourire ouvert, confiant, joyeux, quelque chose de franc, de généreux dans l'expression, quelque chose aussi de courageux, de va-droit-son-chemin, de décidé à dire les
choses sans biaiser, arrive ce qui arrive, de risquer parce que le risque, c’est viril. Et enfin, ceci est la touche dernière, quelque chose de juvénile, de délicieusement juvénile, de frais, de spontané, qui vous prend comme par surprise et vous charme par l’inattendu de le trouver chez un homme que l’on s’attendait à voir accablé sous le poids de la responsabilité qui pèse sur ses jeunes épaules : voilà Kerenski, ministre de la Guerre et de la Marine, dans le premier gouvernement de la Russie libre et révolutionnaire, l’homme issu de la tempête qui a balayé l’autocratie tri-centenaire des Romanof, l’homme vers qui chacun tourne les yeux, aujourd’hui, à l’heure du danger.
Il est de santé faible. Il a subi une grave opération. Il porte la main droite enveloppée, attachée sur la poitrine. Il devrait être à se soigner, dans un beau climat tiède et ensoleillé, au bord d’une mer méridionale, et, depuis la fin de février, il lutte jour et nuit, balayé par les vagues de la tourmente révolutionnaire qui emporte la Russie vers on ne sait quel destin. Ni le désordre, ni l'anarchie ne lui font peur. Il sait que l'accouchement formidable de la jeune liberté russe n'ira pas sans quelques accès de fièvre dont un organisme sain saura triompher. Il fait confiance aux forces jeunes du peuple, à son bon sens, à la générosité inépuisable de son cœur. Il sait qu’on peut le tromper, qu’on s’y emploie et que sa naïveté crédule se laisse parfois abuser. Mais il pense que ce peuple est bon, qu'il n’écoutera pas longtemps les mauvais bergers et qu'il suffit de lui parler, d'homme à homme, et les yeux dans les yeux, pour le ramener dans le droit
chemin. Il a, dans l’avenir de ce pays, qu’il aimeavec passion, une confiance entière, à condition que chacun travaille à refaire l’ordre et que la bonne volonté d’aplanir les conflits, d’apaiser les différends, règne entre les hommes. Si la bonne volonté est, à elle seule, un programme de gouvernement et un moyen d'action, Kerenski verra ses plus beaux rêves se réaliser. Personne n’est plus éloigné que lui de l'appel à la force, à la contrainte. Au lendemain de la révolution, il abolissait la peine de mort. « Je ne veux pas, disait-il, que la révolution soit sanglante. » C’est un trait caractéristique de l’histoire de ces trois derniers mois en Russie : le non-appel à la force. Le gouvernement parlemente, discute, ou avec des soldats révoltés, ou avec des ouvriers anarchistes, ou avec des villes qui se déclarent indépendantes. On discute, on essaie de persuader. L'emploi de la force est exclu. D’aucuns disent que le gouvernement n’emploie pas la force parce qu’il n’a pas de force, et qu’à l’impossible nul n’est tenu. Pour Kerenski, en tout cas, son arme préférée — en eût-il d’autres — sera la persuasion. Ici, il a des dons les plus précieux. Il sait toucher, il sait convaincre. Peut-être son éloquence n’a-t-elle pas la belle ordonnance, la phrase longue et cadencée de notre éloquence latine. Mais Pascal l’a dit : « La vraie éloquence se moque de l’éloquence. » Kerenski sait parler à des hommes assemblés, se faire écouter d’eux, les enflammer de sa propre passion et leur faire adopter ses idées. Il procède par petites phrases hachées, directes, qui portent droit. Les deux raisons de son succès prodigieux sur les
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