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masses, je crois les avoir comprises pendant les quelques jours que j’ai passés avec lui. Kerenski est courageux. Il n’esquive pas les difficultés ; au besoin, il les provoque. Il va directement à l'obstacle. Il ne flatte pas ses auditeurs. Chacun, en Russie, se souvient de la phrase qu’il prononça au Congrès des délégués du front à Petrograd et où il demanda: « Sommes-nous un peuple d'esclaves en émeute ? » A d’autres, 1l dit : « Qu’avez-vous fait pour gagner cette liberté prodizieuse dont vous jouissez et dont vous n’auriez même vas osé rêver il y a deux mois? Rien. » Kerenski n’attend pas qu'on l'attaque; il fonce sur l'adversaire, quel qu'il soit. Le courage! rien ne plaît davantage aux foules. Le courage, la qualité virile par excellence, celle des conducteurs de peuple. Ici, la foule s'incline et admire. Et voilà la première qualité.
La seconde, c’est le don de soi, absolu, sans réserves, l'élan de l’âme auquel un auditoire, surtout de simples soldats, ne peut résister. Il faut avoir vu Kerenski devant un auditoire qu’il veut gagner, sa prise de contact avec la foule, le feu de son’ action, les regards qu'il darde sur ses auditeurs, ses gestes directs, la façon dont il capte l'attention, dont il gagne les sympathies, non par la flatterie, mais par la franchise de ses déclarations et l'accent de ses paroles, et, cela fait, la manière dont il mène son public où il veut le conduire. Un homme simplement habile et éloquent ne suffirait pas à cette tâche. II faut plus : il faut la sincérité profonde, ce don de soi qui anime chaque parole et la fait voler dans les âmes. |
Dans un régiment, tous les soldats décorés du Saint-
orges lui ont apporté leurs décorations gagnées au
x de leur sang sur les champs de bataille, comme s ne pouvaient lui rendre un plus bel hommage,
nme si, dorénavant, ils ne voulaient tenir leurs
’ompenses que de lui. À Odessa, devant un audi-
re où les femmes étaient nombreuses, elles se sont
pntanément dépouillées de leurs bijoux et de leurs aînes d’or, les lui ont donnés pour servir à libérer patrie:
L’action d’un Kerenski est-elle aussi profonde qu’elle
vive? Laissera-t-elle des traces durables dans l’âme ces simples soldats? Sera-t-elle créatrice de ces ions glorieuses qui s'inscrivent au livre de l’hisre? Cela, c’est le grand problème de l'avenir chain, de demain, quand, sur un ordre venu d’en ut, le soldat russe devra quitter sa tranchée et icher, ‘au canon, vers les fils de fer derrière quels se cache l'ennemi.
Vers deux heures, nous déjeunons chez lui, un
‘euner froid et simple. Comme boisson, du thé. La
ité de Kerenski est charmante. Pendant la demi-
ure que dure le repas, il se détend et s'amuse. On
de bon cœur dans ce wagon qui emporte le nistre de la Guerre vers le front redoutable. mmes-nous à une heure tragique de.l’histoire de la issie et du monde? Qui s’en douterait à nous voir varder autour d’un verre de thé, en mangeant des nbons médiocres ?
Les manifestations commencent.
Mais, dès la première station où le train s'arrête pour prendre de l’eau, les manifestations commencent. Des milliers de gens se tassent sur les quais de la gare, envahissent les voies. Les délégations sont là, bannières rouges en tête, inscriptions dorées, exaltant dans un pittoresque désordre Kerenski, le gouvernement provisoire, le conseil des députés ouvriers et soldats, la terre et la liberté, la guerre jusqu’au bout, la paix immédiate, la république démocratique et les prolétaires de tous les pays. Il y a des paysans, des femmes, des soldats, des ouvriers, des employés de chemin de fer, des musiques militaires, serrés les uns contre les autres, à étouffer. Dès l’arrivée du train, la Marseillaise éclate, lente et triste, à la russe.
Ces cérémonies vont se répéter tout le long des quinze cents kilomètres qui nous séparent de Kiev. On : est obligé d’en régler le cérémonial minutieusement pour éviter, au ministre surmené, des fatigues inutiles. À l’arrivée dans une gare, un officier sort, annonce que le ministre travaille, mais qu'il va venir. Lorsque le train est prêt à partir, on avertit Kerenski. Il appa-
raît alors sur la plate-forme. Une immense acclamation monte de la foule qui se découvre. Des yeux naïfs et enthousiastes dévorent Kerenski qui salue. Le silence se rétablit. |
« Camarades, dit Kerenski d’une voix rauque, je
vous salue et suis heureux de vous voir. La patrie est en danger. Ce n’est plus de paroles qu'il s’agit. Je veux des actes... (Le train commence à s’ébranler). Seule une discipline de fer (le mouvement s’accentue).… peut nous sauver. (Nous prenons une forte avance sur la foule qui court après nous)... Tous unis pour la liberté, tous unis pour la patrie... Hourrah! »
Des milliers de hourrahs volent derrière le train qui s’enveloppe, comme Jupiter, à l'heure où 1l connaissait l'amour d’une mortelle, d’un nuage de poussière.
Kerenski, rentré dans le salon, y tombe, épuisé, dans un fauteuil. |
Et il en est ainsi toute la journée et tard dans la nuit. Mais nous n’en sommes pas toujours quittes à si bon compte. Il est des stations où l'arrêt est long. Alors, discours des délégations ; les ouvriers, les soldats, les employés envoient leurs députés, les femmes jettent des fleurs. La mer Noire donne et gronde. |
Enfin, Kerenski répond, infatigable, exhortant les ouvriers au travail, les soldats à la guerre, réclamant l’ordre, la confiance, la discipline de tous. Je vois mille visages extatiques tendus vers lui. Ces gens, pour l'instant, le suivraient jusqu’au bout du monde. Si les Allemands étaient en face, sur le quai, ils passeraient un mauvais quart d'heure. Mais, d'ici qu'ils arrivent aux tranchées, ces beaux soldats enflammés auront le temps de se calmer.
Enfin, très tard, nous nous endormons sous la garde des marins magnifiques et des Préobrajenski qui
veillent sur nous.
Su
Et, le matin, dès cinq heures et demie, je suis réveillé par les cuivres d'une musique militaire qut nous jette l'appel connu : « Aux armes, cuoyens ! »
Je me rendors. « Qu'un sang impur abretwe nos sillons..… lons... lons... lons... »
Quand je me réveille et que je tire le rideau de la fenêtre, un beau rayon de soleil, chaud, méridional, entre dans le wagon et me salue. Nous traversons les riches plaines de la « Terre Noire », où les champs et les forêts alternent. Les bois ont pris leur fraîche parure de printemps ; la vie éclate au bout de chacune de leurs branches. Grands arbres feuillus, vertes et grasses prairies, azur du ciel, chaleur de l'air qui me pénètre et m’amollit, j'avais oublié jusqu'à votre existence dans les tristes marais glacés où je vis depuis huit mois sous les frimas et la neige.
Au premier arrêt, je veux sauter sur le quai. Trois mille camarades qui attendent Kerenski arrêtent mon élan. Comme Diogène, j’ai envie de crier à ces frèresrois prolétaires qui m’empêchent de prendre] l’air : « Otez-vous donc de mon soleil! »
Cette fois-ci, les compagnons seront privés de Kerenski. Il dort. Il faut tout de même qu’il dorme ! Le colonel Kirkin sort et explique aux délégués, à la députation, aux camarades et à l’orphéon que le ministre a travaillé jusqu’à cinq heures, qu’il n’a pas dormi vingt-quatre heures dans la semaine et qu’il doit se reposer. Mais, au retour, il se fera un devoir de recevoir les camarades qui ont bien voulu se déranger pour venir le saluer. Les camarades se retirent, non sans pousser un « hourrah » formidable, qui bercera
le sommeil de Kerenski et lui fera goûter, même en rêve, les douceurs de la popularité.
A déjeuner — nous avons, cette fois-ci, un magnifique wagon-restaurant pris à la Stafka — Kerenski me raconte la charmante histoire que voici:
Au 1 mai, le gouvernement provisoire a reçu une dépêche d’une petite ville de Sibérie où sont internés beaucoup d'officiers allemands et autrichiens faits prisonniers. Or, le conseil des ouvriers et soldats a invité ces officiers à signer avec lui un télégramme au gouvernement provisoire, dans lequel il blâme avec sévérité la politique belliqueuse du gouvernement et l'invite à conclure au plus tôt la paix. Comment le gou-
vernement provisoire pourrait-il résister à l’injonction
péremptoire de ces officiers allemands et autrichiens désireux de revoir leur patrie ?
Toüte la journée, nous allons de gare en gare et d’ovations en ovations, parmi les fleurs et les discours. Le wagon-salon s’emplit de bouquets aux rubans rouges. Parfois nous faisons des haltes imprévues sur notre horaire et, lorsqu'on en demande la cause, on nous répond simplement :
« Le conseil des députés ouvriers et soldats désirait voir le camarade Kerenski. Alors, malgré le chef de gare, il a baissé le disque pour obliger le train ministériel à s’arrêter. »
Échange de discours et nous repartons. C’est le jour: le l’Ascension : les femmes ont vêtu leurs habits de iète, jupes de couleurs vives, tabliers et blouses brodés, fichus bariolés. C’est un bouquet éclatant de fraîcheur sous le bleu profond du ciel.
Dans une petite station, sous les arbres de la gare, des femmes de village sont assises sur un banc, mâchant des grains de tournesol, et chantant des airs populaires. Nos beaux soldats de l’escorte ont vite fait de descendre leur faire un doigt de cour. Ils les prennent par la taille et les embrassent. Ce sont des petits cris indignés, des menaces et des rires, puis les chants recommencent:
Au crépuscule, nous traversons le Dnieper gonflé d’eau et, sur les falaises escarpées et verdoyantes, nous apercevons les couvents blancs, les coupoles dorées des églises, les premières lumières de la mère des villes russes, Kiev.
Dans la gare provisoire, une foule immense attend le train, Kerenski est amené dans un tumulte d’acclamations jusqu’à la grande salle, puis sur le perron. Gent mille personnes sont descendues à la gare, emplissent la place et les avenues qui y conduisent. Une rumeur, comm: d’uné mer agitée, monte de cette cohue oscillante. Un grand silence et Kerenski parle. Quelques centaines de personnes seules entendent les: chaudes paroles qu'il adresse à la population de Kiev, mais cent mille poussent des hourrahs assourdissants lorsqu'il a terminé. On enlève le ministre sur un fauteuil et, porté par la foule, il regagne son wagonsalon. Là les fortes poitrines des Préobrajenski.et des marins forment un rempart infranchissable où vient se briser le flot des manifestants.
Nous partons enfin. Il était temps. Notre garde allait être emportée dans un assaut enthousiaste.
À Kiev, on a accroché à notre train le wagon qui
À PETROGRAD ET AUX ARMÉES a4r
amène de Moscou Albert Thomas, le général Walsh, le colonel Langlois. Albert Thomas a passé la journée à Kiev. Il a prononcé cinq discours. Dans une réunion, il a été attrapé de la façon la plus vive par une femme venue de loin pour lui dire sa penséé. Elle l’a traité de bourgeois et d’impérialiste. Soyez . donc socialiste unifié! Mais Albert Thomas est patriote, et c'est un crime que l’on ne pardonne pas dans certains milieux internationalistes de la Russie nouvelle. Il est patriote, il veut la guerre jusqu’à une paix honorable, assurant l'avenir. Il veut que les alliés abattent l'impérialisme allemand et qu’on puisse respirer enfin, dans une Europe assainie. Ici, ces moutons deviennent enragés quand on leur parle de guerre. Îls ne supportent pas l’idée qu’on veuille nuire à l’Allemagne, patrie du socialisme, berceau du Marxisme, à ces chers frères allemands pour lesquels ils se sentent une tendresse sans borne, où entre, sans doute, la peur des coups qu'ils craignent naturellement.
Aussi Albert Thomas est-il traité sans politesse,
dans une assemblée, par cette camarade. irascible et, dans une autre, par deux extrémistes. Mais le ministre français a de la défense : il fonce sur ses adversaires et les terrasse aux applaudissements quasi unanimes de ses auditeurs.
Malgré la fatigue de la journée, on chiffre et déchiffre les télégrammes jusqu’à cinq heures du matin, dans e wagon du ministre français.
12/25 mai, vendredi.
Notre train a fait des miracles, cette nuit, pour rattraper son retard. À huit heures et demie du matin, il nous met en gare de Kamenetz-Podolsk.
Sur le quai, briant spectacle. Une garde d’honneur est alignée, contenant une foule innombrable. Le commandant en chef des armées sud-ouest, général Broussilof, est là, avec son état-major, et l’inévitable députation du Comité des soldats. Kerenski sort, suivi d'Albert Thomas. Marseillaise, acclamations. Présentation du général Broussilof. C’est un homme maigre, plutôt grand, moustache blanche, nez busqué, à la figure fine d’un officier de cavalerie française.
Dans une énorme bousculade, nous gagnons nos automobiles et partons pour le quartier général. Il fait une belle journée de fin de printemps méridional, où, par instants, on sent déjà la chaleur de l’été prochain. Sous le soleil lumineux de la Podolie, dans la grande lumière, sèche et légère, comment croire que nous sommes à deux jours des brumes glacées de Petrograd ? Et Petrograd, c’est la Russie, et à deux jours au nord de Petrograd, c’est Arkhangel et encore la Russie, et à cinq jours d'ici, au sud, Tiflis et toujours la Russie, et partout on parle russe, et ces immenses pays contrastés et séparés par des milliers de lieues reconnaissaient un seul maître, l’empereur, qui faisait l'unité, si faible qu'elle fût, de tant de contrées différentes, leur imposait une seule langue, une seule loi... Cela, c’est hier. Que sera demain ?
Au quartier général, Kerenski entre en conférence avec le général Broussilof. Puis Albert Thomas est introduit. Quand :l sort du cabinet du général, on annonce le plan de nos journées prochaines. Albert Thomas et ses officiers partent à six heures, par automobile, pour Czernovitz. Demain, ils iront sur le front, dans les Carpathes boisées. Kerenski va sur les lignes, plus au nord. Il nous retrouvera avec le train spécial à Gzernovitz. De là, nous nous rendrons à Jassy, soit en automobile, soit en train. Je fais ce soir partie de l’équipe Albert Thomas. Pour l'instant, nous allons à la dernière séance du congrès général des députés officiers et soldats du front sud-ouest, où Kerenski doit prononcer un grand discours.
Le but de Kerenski.
Le but que poursuit Kerenski dans ce voyage n’est un mystère pour personne. Le gouvernement est décidé à ordonner une offensive. La Russie ne peut rester passive au moment où nous sommes et laisser les alliés supporter le poids entier de l’armée allemande. Ï sait qu’une paix durable ne peut être obtenue que par la défaite de l’Allemagne et qu’il Yaut mener la guerre, coûte que coûte, jusqu’à la victoire. Il faut faire une offensive qui, si elle réussit, peut avoir un succès décisif, car, escomptant les effets de l'anarchie qui se développe dans l’armée et les tendances pacifistes qui se manifestent partout en Russie, l'Allemand envoie ses meilleures divisions en France, l’Autrichien
2h! LA RÉVOLOTION RUSSE
sur le Carso. Devant eux, les Russes ont le vide. Ils sont à quatre contre un. L’artillerie lourde a été transportée en Champagne et en Artois. Restent des fils de fer, des mitrailleuses, l'artillerie de campagne. Mais les Russes, eux-mêmes, sont riches en obus, ayant fait de longues économies depuis l’automne dernier, époque depuis laquelle toute activité a cessé sur le front. Et personne ne peut savoir, à moins de l'avoir constaté soi-même, ce que peut être le cälme sur le front russe, quand on ne se Bât -pas. Je me souviens de longues journées passées sur les lignes dans les plaines immenses et glacées de Baranovici ou dans les marais devant Riga. À perte de vue, le calme. Pas un coup de canon n'est tiré; pas un bruit ne trouble le silence de ces vastes étendues où les soldats veillent l’arme au pied ; les Russes ont eu le temps d’amasser des munitions. Leurs magasins sont pleins. Ils ont, à l'heure actuelle, plus de ... millions d’obus. . Il n’en faut pas tant pour enfoncer le faible front qu’ils ont devant eux. Oui, mais il faut que l’armée sorte des tranchées. Sortira-t-elle ? Avec l’ancienne armée dressée par le tsarisme, un ordre venu de haut déclenchait cette masse énorme. L’armée obéissait. L’an dernier, en six semaines, Broussilof récoltait sur les champs de Galicie cinq cent mille prisonniers et avançait jusqu’au jour où les Allemands, accourus au secours de leurs alliés, bloquaient les divisions russes et les fixaient sur place. Alors même, l’armée de l’empereur tentait des efforts désespérés et inutiles. Sur le Stokhod, la Garde, mal engagée par des chefs ignares et stupides, se faisait décimer.
Au) ourd’hui, les commandants en chefsont meilleurs. Au moins, on veut l’espérer, malgré le départ d’Alexeief, de Gourko, de Rousski, de Letchitski. Mais l’armée, l’armée révolutionnaire, l’armée telle que l’a faite l'ordre aux soldats, jeté dans la tourmente et la folie des premiers jours de liberté, l'énorme armée russe, laissée à ses instincts anarchiques, tout enfiévrée par l'idée d’une paix prochaine dont certains chefs socialistes lui ont persuadé qu’on l’obtiendrait, non par les armes, mais je ne sais par quels moyens de propagande démagogique, par une conférence d’internationalistes doctrinaires réunis autour d’une table à Stockholm ; cette armée de paysans « sombres », comme ils se désignent eux-mêmes, qui rêvent obscurément d'un paradis communiste où tous seront égaux et sans chefs ; cette armée d’hommes sans instruction, sans patriotisme profond, sans unité d’origine, sans intérêts communs, incapables de séparer l’idée du pouvoir de l’homme en qui il s’incarnait; cette armée, privée du jour äu lendemain de ce qui était le symbole concret de la patrie et de l'autorité; armée dans laquelle, par un coup inouï et quasi criminel, la discipline ancienne est comme par miracle supprimée, où l'officier placé, hier, au-dessus du soldat, est, aujourd’hui, abaissé à son niveau, dépouillé de ses prérogatives anciennes, privé du droit de punir, corollaire nécessaire de celui de commander ; où toute discipline est remise aux mains des soldats eux-mêmes, qui l'exercent par des comités de compagnie et de régi-
ment, élus par eux, et renvoyés dès qu'ils se montrent
irop sévères ; où les questions politiques sont discutées
ee a ae eme me meme ue
librement, où des associations se forment, selon la loi, entre soldats et prennent parti, au grand jour, sur tous les problèmes de l’heure présente ; cette armée envahie par les agitateurs civils et les provocateurs à la solde de l'étranger, inondée de proclamations et d'appels venus des centres anarchistes; où les thèses les plus dangereuses sont soutenues, à toute heure, par des émissaires gagés; armée affaiblie matériellement et moralement par le libre départ de milliers de déserteurs ; armée où, chaque jour, sur un point ou l’autre de l’immense front, les ordres sont discutés, où des mutineries éclatent, où des soldats refusent de prendre la garde et des régiments la relève aux tranchées, où des officiers sont congédiés par leurs soldats ou emprisonnés, voire tués: cette armée révolutionnaire de la Russie libre, lorsque l'heure sera venue de l'offensive ou de la résistance, par quel moyen lui fera-t-on une âme nouvelle, par quels procédés lui soufflera-t-on l'esprit de discipline, d’abnégation, par quelle vertu amènera-t-on le soldat d'aujourd'hui à sortir de la tranchée, quel idéal dressera-t-on devant lui assez haut pour qu’il reconnaisse la nécessité de lui sacrifier librement sa vie? =
Voilà le problème que Kerenski, ministre de la Guerre, a devant lui. Il ne se dissimule aucune des difficultés. Il sait que, pour l'instant, il ne peut faire appel qu’à la persuasion, qu'il faut convaincre ces hommes, leur souffler le feu qui dévore son âme ardente, les amener à comprendre que la discipline est nécessaire et que l’idée de patrie est assez belle pour qu'on meure pour elle: Il sait que ces grands enfants