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La situation est exceptionnellement compliquée

6. Il « ne pourra pas résister à la poussée des forces ennemies, qui balayeront non seulement la dictature du prolétariat, mais la révolution tout entière ».

Le premier argument est exposé par la Novaia Jizn avec une maladresse qui touche au ridicule. Nous ne connaissons, en effet, que trois classes dans la société capitaliste et semi-capitaliste: bourgeoisie, petite bourgeoisie (la

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LES BOLCHÉVIKS CONSERVERONTI-ILS LE POUVOIR? 275

paysannerie en premier lieu) et prolétariat. Comment peut-on parler de l’isolement du prolétariat en face « des autres classes >» quand il s’agit de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, de la révolution contre la bourgeoisie ?

La Novaia Jizn voulait vraisemblablement dire que le prolétariat est isolé des paysans; ce n’est certainement pas des propriétaires fonciers qu'il peut être question en l’occurrence. Maïs dire clairement, sans ambages, que le prolétariat est maintenant isolé des paysans était chose impossible, la fausseté de cette affirmation étant criante.

Il est difficile de s’imaginer un pays capitaliste où le prolétariat soit aussi peu isolé de la petite bourgeoisie que l’est actuellement le prolétariat en Russie, et cela, remarquez-le, dans une révolution qui se fait contre la bourgeoisie. Les derniers résultats du vote de la nouvelle « Douma Boulyguine » imaginée par Tsérétéli, c’est-à-dire de la fameuse < conférence démocratique », appelée à se prononcer pour ou contre la coalition, figurent au nombre des données objectives et incontestables sur lesquelles nous pouvons nous baser. Prenons les « curies » des Soviets. Nous obtenons: |

Pour la coalition Contre

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Soviets des députés ouvriers et soldats.. 83 192 Soviets des députés paysans ............ 102 70 TOTAL = se Sert 185 262

Aïnsi, pour l’ensemble, la majorité se prononce pour le mot d’ordre prolétarien: contre la coalition avec la bourgeoisie. Et nous avons vu plus haut que les cadets euxmêmes sont obligés de reconnaître l’accroissement de l’influence des bolchéviks dans les Soviets. Or, nous avons

affaire ici à une conférence convoquée par ceux qui étaient

hier les maîtres dans les Soviets, par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, auxquels la majorité est assurée dans les institutions centrales! Par suite, il est clair que la prépondérance effective des bolchéviks dans les Soviets apparaît ici comme amoindrie.

Qu'il s’agisse de la coalition avec la bourgeoisie ou de la transmission immédiate des propriétés foncières aux comités paysans, les bolchéviks ont dès maintenant la majorité dans les Soviets des députés ouvriers, soldats et pay-

sans; ils ont la majorité du peuple, la majorité de la petite bourgeoisie. Dans son numéro 19 (du 24 septembre), le Rabotchi Pout donne, d’après le numéro 25 de l’organe des socialistes-révolutionnaires, le Znamia Trouda, des renseignements relatifs à la conférence des Soviets locaux des députés paysans qui s’est réunie le 18 septembre à Pétrograd. Ne s’y sont prononcés pour la coalition sans réserves que les comités exécutifs de quatre Soviets paysans (province de Kostroma, Moscou, Samara et Tauride). Se sont prononcés pour la coalition sans les cadets les comités exéculifs de trois provinces et de deux armées (Vladimir, Riazan et mer Noire). Se sont prononcés contre la coalition les comités exécutifs de vingt-trois provinces et de quatre armées.

Ainsi, la majorité des paysans est contre la coalition!

Et c’est ce qu’on appelle l’« isolement du prolétariat »!

| Il est en outre à remarquer que les provinces qui se

sont prononcées pour la coalition sont trois provinces éloignées (Samara, Tauride et mer Noire), où les paysans riches et les grands propriétaires fonciers employant la maind'œuvre salariée sont relativement nombreux, et quatre provinces industrielles (Vladimir, Riazan, Kostroma et Moscou) dans lesquelles la bourgeoisie rurale est plus forte que dans la majorité des provinces de la Russie. Il serait intéressant de rassembler des données plus détaillées sur cette question et de voir si l’on n’a pas de renseignements sur l’état d’ésprit des paysans pauvres dans les provinces où la proportion des paysans « riches » est la plus considérable. |

Il est à noter ensuite que les « groupes nationaux » ont donné une majorité importante aux adversaires de la coalition: 40 contre 15. La politique brutalement annexionniste du bonapartiste Kérenski et de ses pareïls envers les nations sujettes de la Russie a porté ses fruits. La grande masse de la population des nations opprimées, c'est-à-dire la majorité de leur petite bourgeoisie, a plus de confiance en le prolétariat de la Russie qu'en la bourgeoisie, l’histoire ayant mis à l’ordre du jour la lutte pour lindépendance des nations opprimées contre les nations qui les oppriment. La bourgeoisie a bassement trahi la cause de la liberté des nations opprimées; le prolétariat demeure fidèle à cette cause.

| Les questions nationale et agraire sont actuellement, pour les masses petites-bourgeoises de la Russie, les questions fondamentales. C’est incontestable. Et, dans ces deux

- . questions, le prolétariat est aussi loin que possible d’être

« isolé ». La majorité du peuple est avec lui. Il est seul capable, dans ces deux questions, de mener résolument une politique vraiment « démocratique et révolutionnaire » qui assurerait d'emblée au pouvoir prolétarien non seulement -lappui de Ià majorité de la population, maïs aussi un réel enthousiasme révolutionnaire parmi les masses qui rencon- treraient pour la première fois, de la part du gouvernement, non l’oppression impitoyable des paysans par les propriétaires fonciers et des Ukraïiniens par les Grands-Russiens,

comme sous le tsarisme, non la tendance à continuer la

même politique en République, sans réussir à la voiler par de belles phrases, non des tracasseries, des avanies, des chicanes, des atermoiements, des perfidies, des faux-fuyants (tout ce dont Kérenski gratifie les paysans et les nations opprimées), mais une sympathie ardente. attestée par des actes, des mesures immédiates et révolutionnairés contre les propriétaires fonciers, la restitution immédiate d’une entière liberté à la Finlande, à l’Ukraïne, à la Russie Blanche, aux musulmans, etc.

Messieurs les socialistes- révolutionnaires et les menchéviks le savent très bien, et c’est pourquoi, dans leur politique. démocratique réactionnaire dirigée contre les masses, ils se font appuyer par les semi-cadets que sont les dirigeants des coopératives. C’est pourquoi ils ne se décideront jamais à consulter les masses, à organiser un referendum, ou même simplement un scrutin dans tous les Soviets locaux, dans toutes les organisations locales, sur certains points déterminés de la politique pratique, tels que ceux-ci: faut-il transmettre immédiatement toutes les propriétés foncières aux comités paysans? Faut-il faire droit à telle où telle revendication des Finnois ou des Ukrainiens ? etc.

Et la question de la paix, la question capitale de Ia vie actuelle? Le prolétariat est, dit-on, « isolé des autres classes >». Le prolétariat intervient pourtant ici, en vérité, comme le représentant de la nation entière, de tout ce qu’il y a de vivant et d’honnèête dans toutes les classes, de l’immense majorité de la petite bourgeoisie, car, seul, le pouvoir conquis, il proposera sur-le-champ une paix juste à

tous les peuples belligérants; seul, il prendra des mesures vraiment révolutionnaires (publication des traités secrets, etc.) afin d'obtenir le plus rapidement possible Ia paix la plus équitable.

Non. Ces messieurs de la Novaiïa Jizn, qui parlent de l'isolement du prolétariat, ne font qu'exprimer la frayeur que leur inspire la bourgeoisie. Certes, la situation objective est telle en Russie que le prolétariat y est, justement à cette heure, loin d’être « isolé » de la majorité de la petite bourgeoïsie. A cette heure précise, après la triste expérience de la « coalition », le prolétariat a les sympathies de la majorité du peuple. Cette condition existe, qui permettra aux bolchéviks de garder le pouvoir.

Le deuxième argument, c’est que le prolétariat est soidisant « isolé des vraies forces vives de la démocratie >». Qu'est-ce à dire? On n’y comprend rien. « C'est du grec », comme disent les Français.

Les écrivains de la Novaia Jizn sont des gens ministrables. Ils feraient même de parfaits ministres avec les cadets. Car on ne demande à des ministres de ce genre que l’art de tourner des phrases agréablement construites et cadencées, mais absolument dépourvues de sens, susceptibles de couvrir n'importe quelle vilenie et assurées, par suite, de recueillir les applaudissements des impérialistes et des socialimpérialistes. Les gens de la Novaia Jizn sont ainsi assurés de recueillir les applaudissements des cadets, de Brechkovskaïa, de Plékhanov et consorts, lorsqu'ils affirment que le prolétariat est isolé des vraies forces vives de la démocratie, car c’est dire, sous une forme indirecte (c’est, en tout cas, ainsi qu'on le comprendra), que les cadets, les Brechkovskaïa, Plékhanov, Kérenski et consorts sont les « forces vives de la démocratie ».

C’est faux. Ce sont des forces mortes. L'histoire de la coalition l’a prouvé.

Effrayés par la bourgeoisie et par les intellectuels bourgeoïs, les gens de la Novaia Jizn reconnaissent comme « vivants » les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires de droite, de la Volia Naroda, de l’Edinstvo, etc., et que rien d’essentiel ne distingue des cadets. Quant à nous, nous ne considérons comme vivants que ceux qui sont liés aux mas- £ ses et non aux koulaks, ceux que les lecons de la coalition

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ont détachés de cette dernière. Les « forces vives agissantes » de la démocratie petite-bourgeoïise sont représentées par la gauche des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks. L’affermissement de cette gauche, surtout après la contre-révolution de Juillet, est objectivement l’un des indices les plus incontestables attestant que le prolétariat n’est pas isolé.

L'évolution du centre socialiste-révolutionnaire vers la gauche, évolution qui ressort de la déclaration du 24 septembre, dans laquelle Tchernov annonce que son groupe ne peut soutenir la nouvelle coalition avec Kichkine et consorts, l’atteste avec plus d’évidence encore. Cette évolution du centre du Parti socialiste-révolutionnaire qui comprenait jusqu’à présent l’immense majorité de ce parti — parti dominant et dirigeant par le nombre des voix qu'il a recueillies dans les villes et surtout dans les campagnes — prouve que la déclaration (citée plus haut) du Dtélo Naroda sur la nécessité pour la démocratie de garantir, dans certaines conditions, son « appui sans réserves » à un gouvernement purement bolchévik n’est pas une simple phrase.

Des faits comme le refus du centre socialiste- révolutionnaire de soutenir la nouvelle coalition avec Kichkine, ou comme la prépondérance des adversaires de la coalition parmi les menchéviks défensistes en province (Jordania au Caucase, etc.), prouvent objectivement qu’une certaine partie des masses qui suivaient jusqu’à présent les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires soutiendra un gouvernement purement bolchévik.

Le prolétariat russe est loin d’être isolé maintenant des forces vives de la démocratie.

Troisième argument: le prolétariat « ne pourra pas, au point de vue technique, se rendre maître de l’appareil d'Etat ». C’est, en somme, l’argument le plus ordinaire, le plus courant. Il mérite pour cette raison le plus d’attention, et aussi parce qu’il touche à l’un des problèmes les plus sérieux, les plus ardus qui se posent devant le prolétariat victorieux. Certes, ces problèmes sont très ardus; mais si, nous qualifiant de socialistes, nous n’en signalions Ia difficulté que pour nous y dérober, nous ne différerions en rien dans la pratique des serviteurs de la bourgeoisie. La difficulté des tâches de la révolution prolétarienne doit inciter

les partisans du prolétariat à étudier encore plus attentivement, plus concrètement, les moyens de s’en acquitter.

Par « appareil d'Etat », on entend tout d’abord l’armée permanente, ia police et le corps des fonctionnaires. En disant que le prolétariat ne pourra pas, au point de vue technique, se rendre maître de cet appareil, les collakorateurs de Ia Novaïa Jizn manifestent la plus crasse igno-

rance, en même temps que le parti pris de ne tenir compte

ni des faits réels, ni des raisons exposées depuis longtemps dans les écrits des bolchéviks. | | Les collaborateurs de la Novaïa Jizn se considèrent

tous, sinon comme des marxistes, du moins comme des

socialistes instruüuits, au courant du marxisme. Or, Marx enseignait, en s'inspirant de l’expérience de la Commune de

- Paris, que le prolétariat ne peut pas se rendre maître tout. bonnement de la machine toute prête de l'Etat bourgeois et

la mettre en marche pour ses propres fins, mais qu’il doit

la briser et la remplacer par une nouvelle machine. (Je.

traite plus longuement ce sujet dans une brochure dont le premier fascicule est déjà terminé et paraîtra bientôt sous le titre l'Etat et la Révolution. Doctrine du marxisme sur l'Etat et les tâches du prolétariat dans la révolution.) Cette nouvelle machine de l'Etat a été créée par la Commune de Paris, et les Soviets des députés ouvriers, soldats et pay- Sans constituent en Russie un « appareil d'Etat » du même type. Je lai souligné à plusieurs reprises depuis le 4 avril 1917, il en est parlé dans les résolutions des conférences -bolchéviks ainsi que dans les publications bolchéviks. La Novaia Jizn, certes, peut se déclarer en désaccord complet avec Marx et les bolchéviks, mais un journal qui tance si fréquemment et avec tant de hauteur les bolchéviks pour la prétendue légèreté avec. laquelle ils traitent les questions importantes, se délivre lui-même, en passant complètement sous silence la question, un brevet d’indigence. |

Le prolétariat ne pourra + se rendre maître » de € l’appareil d'Etat » et « le mettre en mouvement ». Mais il peut briser tout ce qu’il y a d’oppresseur, de routinier. d’irrémédiablement bourgeois dans l’ancien appareil de l'Etat, et remplacer cet appareil par un autre nouveau qui sera le sien: les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans. | On ne peut manquer de trouver monstrueux que la Novaia Jizn ait complètement oublié l'existence de cet « appareïl d'Etat ». Raisonnant ainsi, les gens de la Novaïa Jizn

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font en somme, en politique, dans le domaine de Ia théorie, la même besogne que les cadets dans le domaïne de la pratique. En effet, s’il ne faut au prolétariat et à la démocratie révolutionnaire aucun nouvel appareil d’Etat, les Soviets perdent leur raison d’être ? et leur droit à l’existence et les cadets, ces korniloviens, ont raison de vouloir les réduire

à néant.

Cette erreur théorique et cette cécité politique de la Novaia Jizn sont d'autant plus monstrueuses que les menchéviks internationalistes eux-mêmes (avec lesquels a Novaiïa Jizn à fait bloc aux dernières élections à la Douma municipale de Pétrograd) se sont, sur cette question, rapprochés jusqu’à un certain point des bolchéviks. C’est ce qui ressort, entre autres, du passage suivant de la déclaration

- de la majorité des Soviets dont Martov a donné lecture à la

conférence démocratique :

Créées aux premiers jours de la Révolution par le puissant essor des forces créatrices vraiment populaires, les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans ont formé le nouveau tissu de l'Etat révolutionnaire qui a remplacé le tissu vétuste de l'Etat de l’ancien régime.

C’est un peu trop pompeusement dit; la recherche de l'expression couvre ici le manque de clarté de la pensée politique. Les Soviets n’ont pas encore remplacé l’ancien € tissu » et cet ancien tissu n’est pas l'Etat de l’ancien régime, mais l'Etat du tsarisme et de la République bourgeoise. Quoi qu’il en soit, Martov se montre, en l’occurence, infiniment supérieur aux gens de la Novaia J'izn.

Les Soviets sont un nouvel appareil d'Etat qui:

1° crée une force armée d’ouvriers et de paysans, force

armée non point détachée du peuple comme l'était l’ancienne armée permanente, mais étroitement rattachée au peuple : au point de vue militaire, cette force est incomparablement supérieure aux anciennes; au point de vue révolutionnaire, elle ne peut être remplacée par aucune autre; 2° cet appareil établit avec les masses, avec la majorité du peuple une Haïison si étroite, si indissoluble, si facilement contrôlable et renouvelable qu’on chercherait vainement quelque chose de semblable dans l’ancien appareil de l'Etat:

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