‹ La Révolution russe de 1917Chapitre 235 sur 252 · V. I. LÉNINE · texte numérisé non relu

V. I. LÉNINE

Les écrivains bourgeoïs ont noirci et noircissent encore des monceaux de papier en faisant l’éloge de la concurrence, de l'initiative privée et d’autres charmes et exploits admirables des capitalistes et du régime capitaliste. On a reproché aux socialistes de ne pas vouloir comprendre le rôle de ces exploits et de ne pas vouloir compter avec la « nature de l’homme ». Mais, en réalité, le capitalisme a depuis longtemps substitué à la petite production marchande indépendante — dans laquelle la concurrence pouvait, dans des proportions plus ou moins larges, développer Pesprit d'entreprise, l’énergie, l’initiative hardie — la grande et très grande production industrielle des sociétés anonymes, des syndicats et autres monopoles. La concurrence dans ce capitalisme signifie l’écrasement on ne peut plus féroce de l'esprit d'initiative, de l’énergie, de l'initiative hardie, de la masse de la population, de son immense majorité, des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des travailleurs; elle signifie également la substitution à la compétition de la filouterie financière, du despotisme, de la servilité aux échelons supérieurs de la société.

Le socialisme, loin d’éteindre l’émulation, crée au contraire, pour la première fois, la possibilité de l’appliquer dans une mesure vraiment large, embrassant vraiment les masses, la possibilité de faire réellement entrer la majorité des travailleurs dans l’arène d’une activité leur permettant de se manifester, de déployer leurs capacités, de révéler les talents dont le peuple possède la source intacte et que le capitalisme opprimait, comprimait, étouffait par milliers et par millions.

Maintenant qu’un gouvernement socialiste est au pouvoir, notre tâche est d'organiser l’émulation.

Les adulateurs et les pique-assiettes de la bourgeoisie ont représenté le socialisme sous l’aspect d’une caserne grise, uniforme, officielle et monotone. Les larbins du sac

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d’écus, les valets des exploiteurs — messieurs les intellectuels bourgeois — ont fait du socialisme un « épouvantail > pour le peuple qui, en régime capitaliste précisément, est condamné par le capitalisme aux travaux forcés et à la caserne: labeur éreintant et monotone, demi-famine, lourde misère. La confiscation des grandes propriétés foncières, l'établissement du contrôle ouvrier, la nationalisation des banques constituent le premier pas vers l’émancipation des travailleurs prisonniers de ce bagne. La nationalisation des fabriques et des usines, l’organisation obligatoire de la population entière dans les sociétés de con- Sommation qui seront aussi des sociétés d'écoulement des produits, le monopole d'Etat sur le commerce du blé et autres articles de première nécessité seront les mesures qui suivront. |

C'est seulement maintenant que l'esprit d’entreprise, l'émulation, l'initiative hardie acquièrent la possibilité de Se manifester largement, réellement, à l’échelle de masse. Chaque fabrique dont le capitaliste est bouté dehors ou tout au moins placé sous un véritable contrôle ouvrier, chaque village d’où l’on a chassé le propriétaire foncier exploiteur et où l’on a pris ses terres, sont maintenant et ne sont devenus que maintenant l’arène où l’homme du travail peut se manifester, redresser un peu son échine, se tenir droit, se sentir un homme. Pour la première fois, après des siècles de travail pour autrui, sous le joug, pour les exploiteurs, on a la possibilité de travailler pour soi et de travailler en bénéficiant de toutes les conquêtes de la technique et de la culture la plus moderne.

Cette substitution du travail pour soi au travail sous

le joug, d’une immense importance dans l’histoire de l’hu- Mmanité, ne peut naturellement pas s’accomplir sans frottements, sans difficultés, sans conflits, sans violences à l'égard des parasites invétérés et de leurs satellites. À cet égard, nul d’entre les ouvriers n’a d'illusions; trempés par de longues et de longues années de travail forcé pour les exploiteurs, par les vexations et les outrages innombrables des exploiteurs, f w la rude misère, les ouvriers et les pay- Sans pauvres savent qu'il faut du temps pour briser la résistance des exploiteurs. Les ouvriers et les paysans ne Sont nullement atteints des illusions sentimentales de mes- Sieurs les petits intellectuels, de tous ces ramollis de la Novaia Jizn et autres, qui ont « crié » contre les capitalistes

jusqu’à en perdre la voix, « gesticulé », « tonné » contre les

capitalistes pour se mettre à pleurer et se comporter comme —— des chiens battus le jour de l’action, le jour de passer des O7 menaces aux actes et de réaliser en pratique le renversement

des capitalistes. |

La grande substitution au travail par contrainte, du —

travail pour soi, du travail organisé sur un plan d'ensemble, à une échelle immense, à l’échelle de PEtat (et dans une

certaine mesure à l’échelle internationale, mondiale) exige

aussi —— outre les mesures « militaires > de répression de la résistance des exploiteurs — d'immenses efforts d'organisation de la part du prolétariat et de la paysannerie. pauvre. La tâche d’organisation est liée en un tout indissoluble à celle de l’impitoyable répression par les armes

de la résistance des esclavagistes (capitalistes) d’hier et de leur meute de larbins ces messieurs les intellectuels bourgeois. « Nous avons toujours été les organisateurs eÉ les chefs, nous avons commandé », disent et pensent les

esclavagistes d’hier et leurs commis parmi les intellectuels.

« Nous voulons rester ce que nous étions, nous n'allons

pas nous mettre à écouter le « bas peuple », les ouvriers et

les paysans, nous ne nous soumettrons pas à eux, DOUS

ferons de notre savoir des armes pour défendre les privi-

lèges du sac d’écus et la domination du Capital sur le —

peuple. » = Ainsi parlent, pensent et agissent les bourgeois et les

intellectuels bourgeois. Du point de vue de leur intérêt le plus bas, leur attitude se comprend: les écornifleurs et Îles — pique-assiettes des propriétaires fonciers esclavagistes, les popes, les scribes, les fonctionnaires dépeints par Gogol, les SE « intellectuels » qui détestent Bélinski ne se sont, eux aussi, séparés qu'avec « peine » du servage. Mais la cause des exploiteurs et de leur valetaille d’intellectuels est une câuse

désespérée. Les ouvriers et les paysans brisent avec une fermeté, une résolution et une inexorabilité malheureusement encore insuffisantes, et briseront leur résistance.

« Ils > pensent que le « bas peuple », les « simples» ouvriers et paysans pauvres ne viendront pas à bout de la grande tâche véritablement héroïque, au sens historique mondial du mot, de la grande tâche d'organisation que la

révolution socialiste a imposée aux travailleurs. « On nè saurait se passer de nous », disent, pour se consoler, les

intellectuels accoutumés à servir les capitalistes et l'Etat —

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“apiidiste. Leur câleut ee sera déjoué. Déjà, des hommes instruits se détachent et passent aux côtés du = ns aux côtés des travailleurs et les aident à briser la résistance des serviteurs du Capital. Quant aux organisateurs de talent, ils sont nombreux, dans la paysannerie et la classe ouvrière, et ces talents commencent à peine à prendre conscience d’eux-mêmes, à s’éveiller, à s ‘acheminer vers > le grand travail vivant et créateur, à s’atteler eux-mêmes à — - l'édification de la société socialiste.

Aujourd’ hui, une des tâches les plus importantes, sinon la plus importante, c’est de développer aussi largement + possible cette libre initiative des ouvriers et de tous les travailleurs et les exploités en général dans l’œuvre créa trice de l’organisation. Il faut briser à tout prix le vieux = ture absurde, sauvage, infâme et abominable selon le- quel seules les « classes supérieures », seuls les riches ou ceux qui ont passé par l’école des classes riches peuvent administrer l'Etat, diriger dans le domaine de l’organisa- tion l'édification de la société socialiste.

C’est un préjugé. Il est entretenu par une routine pourrie et racornie, par les habitudes d’esclavage et, plus encore, par la vile avidité des capitalistes intéressés à admi- - nistrer en pillant et à piller en administrant. Non. Pas une - minute les ouvriers n’oublieront qu’ils ont besoin de la force du savoir. Le zèle extraordinaire dont les ouvriers font preuve pour s instruire, précisément aujourd'hui, - atteste qu’à cet égard il n’y a pas et qu'il ne peut y avoir d'erreur au sein du prolétariat. Mais l’ouvrier et le pavsan ordinaires, sachant lire et écrire, connaissant les hommes, * ayant une expérience pratique, sont aussi à la hauteur du - travail d'organisation. De tels hommes sont légion dans le < bas peuple » dont les intellectuels bourgeois parlent avec — hauteur et dédain. La classe ouvrière et la paysannerie pos- Sèdent la source intacte et intarissable de tels talents.

Les ouvriers et les paysans sont encore « timides », ils ne sont pas encore accoutumés à l’idée qu’ils sont maintenant la classe dominante, ils manquent encore de résolution. La révolution ne pouvait apporter d'un seul coup les qualités requises à des millions et des millions d'hommes - que la faim et la misère contraïgnaient toute leur vie à travailler sous le bâton. Mais la force, la vitalité, l’invinci- = bilité de la Révolution d'octobre 1917 consiste précisément : — en ce qu’elle éveille ces qualités, renverse tous les vieux :

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obstacies, rompt les liens vétustes, fait entrer les travailleurs dans la voie où ils créent eux-mêmes la Vie nouvelle.

La comptabilité et le contrôle, telle est la principale tâche économique de tout Soviet des députés ouvriers, soldats et paysans, de toute coopérative de consommation, de tout syndicat ou comité de ravitaillement, de tout comité de fabrique et d’usine, de tout organe du contrôle ouvrier en général.

La lutte est nécessaire contre la vieille habitude de considérer la mesure du travail et les moyens de production du point de vue de l’homme asservi qui se demande comment se libérer d’un fardeau supplémentaire, comment arracher quelque chose à la bourgeoisie. Les ouvriers avancés, conscients, l’ont déjà commencée et ils ripostent vigoureusement aux nouveaux venus à la fabrique, surtout nombreux pendant la guerre, qui voudraient maintenant traiter la fabrique appartenant au peuple, la fabrique devenue la propriété du peuple, comme autrefois, de ce seul point de vue: < arracher le plus gros morceau et filer ». Tout ce qu'il y a de conscient, d’honnèête, de pensant dans la paysannerie et les masses laborieuses se dressera dans cette lutte aux côtés des ouvriers avancés. |

La comptabilité et le contrôle, s’ils sont l’œuvre des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, pouvoir suprême de l'Etat, ou s’ils sont établis conformément aux indications et sur mandat de ce pouvoir, — la comptabilité et le contrôle général, en tous lieux, universel — la comptabilité et le contrôle de la quantité de travail et de la répartition des produits constituent le fond même de la transformation socialiste, du moment que la domination politique du prolétariat est acquise et assurée.

La comptabilité et le contrôle nécessaires à la transition au socialisme ne peuvent être que l’œuvre des masses. Seule Ia collaboration volontaire et consciencieuse de la masse des ouvriers et des paysans, une collaboration donnée avec un enthousiasme révolutionnaire au recensement et au contrôle des riches, des filous, des parasites et des voyous peut vaincre ces survivances de la maudite société capitaliste, ces déchets de l’humanité, ces membres désespérément gangrenés et desséchés de la société, cette contagion, cette peste, cetle plaie que le socialisme hérite du capitalisme. | |

Ouvriers et paysans, travailleurs et exploités! La terre, les banques, les fabriques, les usines sont devenues la propriété du peuple entier. Assurez vous-mêmes la comptabilité et le contrôle de la production et de la répartition des produits; c’est là et là uniquement la voie vers la victoire du socialisme, le gage de la victoire du socialisme, le gage de Ia victoire sur toute exploitation, sur toute misère et tout besoin! Car il y a en Russie assez de blé, de fer, de bois, de laine, de coton et de lin pour tous, pourvu que le travail et les produits soient bien répartis, pourvu que lon établisse un contrôle du peuple entier, un contrôle efficace, pratique de cette répartition, pourvu que l’on vainque non seulement en politique, mais aussi dans la vie économique de tous les jours les ennemis du peuple; les riches et leurs écornifleurs, puis les filous, les parasites et les voyous.

Aucune pitié pour ces ennemis du peuple, pour les ennemis du socialisme, pour les ennemis des travailleurs! Guerre à mort aux riches et à leurs écornifleurs, aux intellectuels bourgeois, guerre aux filous, aux parasites et aux voyous ! Les uns et les autres, des premiers aux derniers sont frères, ce sont les enfants du capitalisme, les enfants gâtés de la société seigneuriale et bourgeoise, société dans laquelle une poignée d’hommes spoliait le peuple et se moquait de lui, société dans laquelle les besoins et la misère poussaient des milliers et des milliers d'hommes dans la voie de la brutalité, de la corruption, de la filouterie, de l’oubli de la dignité humaine, société qui inculquaïit inévitablement aux travailleurs ce désir: s’évader de l’exploitation fût-ce par la tromperie, se débrouiller, se débarrasser, ne serait-ce que pour une minute, d’un travail détesté, arracher son morceau de pain de n'importe quelle façon, à n'importe quel prix, pour ne pas avoir faim, pour ne pas se sentir et ne pas sentir ses proches affamés.

___ Les riches et les filous, ce sont les deux côtés d’une même médaille, Ce sont les deux principales catégories de parasites nourris par le capitalisme, ce sont les principaux ennemis du socialisme. Ces ennemis il faut les placer sous la surveillance particulière de la population entière et les châtier impitoyablement dès qu’ils portent la moindre atteinte aux règles et aux lois de la société socialiste. Toute faiblesse, toute hésitation, toute sentimentalité constituerait à cet égard le plus grand crime envers le socialisme.

I faut, pour mettre la société socialiste à l’abri de ces parasites, organiser la comptabilité et le contrôle de la quantité de travail, de la production et de la répartition des produits, comptabilité et contrôle exercés par le peuple entier, assurés bénévolement, énergiquement avec un en- … thousiasme révolutionnaire par des millions et des millions d'ouvriers et de paysans. Et pour organiser cette compta

bilité et ce contrôle pleinement accessibles, entièrement proportionnés aux forces de tout ouvrier et de tout paysan

: honnête, actif, de bon sens, il faut éveiller leurs propres talents d’organisateurs, les talents qui naissent de leurs milieux, il faut susciter chez eux et organiser à l'échelle de VPEtat l’émulation dans le domaine de l'organisation, il faut que les ouvriers et les paysans comprennent bien clairement la différence entre le conseil nécessaire de l’homme instruit et le contrôle nécessaire du «< simple » ouvrier et paysan sur l’incurie si fréquente chez les gens « instruits ».

Cette incurie, cette négligence, cet abandon, ce manque -

de ponctualité, cette hâte nerveuse, cette tendance à rem placer l’action par la discussion, le travail par les conver- —. sations, ce penchant à tout aborder et à ne rien achever. constituent un des traits propres aux « gens instruits » et qui découle non de leur mauvaise nature et moins encore …

de leurs mauvaises intentions, mais de toutes leurs habi- = tudes, des conditions de leur travail, de leur surmenage, de la séparation anormale du travail intellectuel et du travail manuel, etc. | |

Les erreurs, etc, nées de ces tristes particularités, — — inévitables en ce moment — des intellectuels de nos mi- = lieux et aussi du manque d’un contrôle suffisant des cuvriers sur le travail d’organisateurs des intellectuels. jouent = 27 un grand rôle parmi les erreurs, les insuffisances et les faux pas de notre révolution. sr

Les ouvriers et les paysans sont encore « timides », ils doivent se débarrasser de leur timidité et ils s’en débarrasseront sans nul doute. On ne saurait se passer des con- … seils des directives des gens instruits, des intellectuels, des. Fe spécialistes. Tout ouvrier, tout paysan tant soit peu sensé, … + comprend cette supériorité et les inteilectuels de nos milieux . ne peuvent se plaindre d’un manque d’attention et d'estime fraternelles de la part des ouvriers et des paysans. Mais le conseil et la directive sont une chose et l’organisation pratique de la comptabilité et du contrôle en est une autre.

TO à An c RONA AT. NE y PILE d'abe LA

= Les intellectuels donnent à tout moment d’admirables con- ___ seils et directives, mais se révèlent à un degré ridicule, __ absurde et honteux, « dépourvus de moyens », incapables __ d'appliquer ces conseils et directives, incapables d’exercer

un contrôle pratique afin que la parole se transforme en C'est là que l’on ne saurait aucunement se passer de

laide et du rôle dirigeant des organisateurs praticiens appartenant au <« peuple », ouvriers et paysans travailleurs. - « Ce ne sont pas les dieux qui font cuire les pots » t, voilà une vérité dont les ouvriers et les paysans doivent se bien pénétrer. Ils doivent comprendre que tout est aujourd'hui dans la pratique, qu'un moment historique est venu où la

‘théorie se transforme en pratique, se vivifie par la pra-

tique, se corrige par la pratique, se vérifie par la pratique et où les paroles de Marx: « Tout mouvement pratique a plus = d'importance qu’une douzaine de programmes ? » sont par-

ticulièrement vrais, car toute action tendant pratiquement à mater les riches et les filous, à limiter leurs possibilités d’agir, à les soumettre à une comptabilité et à un contrôle rigoureux vaut plus qu’une douzaine d’admirables disserta-

tions sur le socialisme, car « la théorie est grise, mon ami, - : mais l’arbre de la vie est éternellement vert » à.

: Ilfaut organiser l’émulation des organisateurs praticiens ouvriers et paysans. Il faut combattre toute tendance

= = à créer des clichés et toute tentative d'établir d'en haut

= l’uniformité, à quoi sont si enclins les intellectuels. Les clichés et l’uniformité établie par en haut n’ont rien à voir — avec la centralisation démocratique et socialiste. L'unité

dans les questions fondamentales, principales, essentielles,

loin d’être lésée est au contraire assurée par la variété dans

les détails, dans les particularités locales, dans les facons

= daborder la pratique, dans les modes d’application du con-

= trôle, dans les moyens d’exterminer les parasites (les riches - et les filous, les indolents et les petits intellectuels hystéri-

— ques, ete.) et de les rendre inoffensifs. ee

La Commune de Paris nous a offert un grand exemple d'initiative, d'indépendance, de liberté de mouvement, de

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