‹ La révolution sicilienne et l'expédition de GaribaldiChapitre 10 sur 18 · ROYALES · texte numérisé non relu

ROYALES

Nous avons laissé Palerme dans les premiers jours de mai, continuant avec une rare intrépidité la lutte engagée avec ses tyrans, et les bravant par son attitude résolue, par sa volonté bien nette et clairement exprimée de périr dans un gigantesque massacre plutôt que de céder. — Certains événements s'étaient accomplis depuis lors , dont nous devons compte.

En apprenant le débarquement de Garibaldi dans l'ile et le réveil énergique de la révolution, la cour de Naples avait cru utile de recourir à son remède habituel dans les cas désespérés, remède si connu et si déprécié, qu'il ne pouvait plus opérer sur personne : — l'octroi de grandes réformes, qui ne recevaient jamais aucune application et que l'on reti-

rait aussitôt l'orage passé. — Un magnifîque décret annonça effectivement, après un préambule bien senti, que la constitution de 1812 était remise en vigueur pour la Sicile, qu'un frère du roi viendrait gouverner à Palcrme, avec une autorité presque souveraine, et qu'enfin, à l'exception de son détachement de la couronne de Naples, l'île jouirait d'une complète indépendance.

Peu de jours après, jugeant le vice-roi en exercice, le prince Castelcicala, qui, d'ailleurs, s'était déjà réfugié à Naples, trop peu énergique et trop peu populaire pour la mission assez ardue de pacifier les Siciliens, François II rendit, à la date du 18 mai, le décret royal suivant :

• Nous avons résolu de décréter et décrétons ce qui suit :

• Art. I*'. Nous nommons le lieutenant-général Ferdinand Lansa notre commissaire extraordinaire en Sicile, avec lous les pouvoirs d'aller ego, afin qu'il se ronde dans cette partie de nos F.tats et sur tous les points où il le croira utile, pour rétablir la paix, reconstituer l'ordre, tendre le courage aux honnêtes gens, ptotéper les personnes et les propriétés.

■ Art. 2. Il exercer.i les fondions inhérentes à cette charge Jusqu'à ce que, l'ordre étant rétabli, nous envoyions le prince de notre maison que nous avons d<jjà désigné pour être notre lieuteuant-général dans nos États au-delà du Phare.

a Art. 3. 11 accordera en notre nom royal un pardon général a tous ceux de nos sujets qui, aujourd'hui engages dans une mauvaise voie, feront leur soumission à l'autorité légitime.

• Faançois. ■

Le général Lanza débarqua pompeusement à Païenne, croyant trouver les Siciliens dans l'ivresse de la reconnaissance pour les largesses incroyables qui

leur étaient tombées du trône. — Mais les Palermitains lui rirent au nez quand il leur paria de « la bonté paternelle et inépuisable du jeune souverain, » et déchirèrent en plein jour ses proclamations. On le sifflait quand il passait, on évitait avec les plus insultants procédés la rencontre de ses officiers ou toute communication que ce fût avec eux. D'innombrables affiches, apposées chaque nuit sur tous les murs, tenaient la population au courant de la marche victorieuse de Garibaldi, ainsi que des moindres détails de la révolution dans le reste de l'île. — Une lettre de l'époque dépeint fort exactement cet état de choses :

t A. Palerme même, il y a un comité qui envoie

0 de l'argent et des instructions aux insurgés de la « campagne; la police ne peut en découvrir les « membres. Elle ferme -presque toutes les portes de

• la ville pour mettre obstacle à ces communicat lions, elle multiplie les arrestations : peines inn-

1 tiles, rigueurs superflues 1 Hier, dans tout Pa-

■ lerme, malgré les patrouilles des troupes, les « rondes incessantes de la police, on pouvait voir « partout, affichée par des mains invisibles, réta-

• blic aussitôt qu'enlevée, la proclamation suivante

■ du comité sicilien :

« L'invincible Garibaldi, que le gouvernement menteur n'a pas oaé nommer «îans sa prodnmarion, a détruit entre Calataflmi et Alcamo une colonne ennemie forte de quatre mille hommes. Nos bandes ont donné la

chasse à niillc fuyards. Beaucoup ont él*S dispersés; un très-grand noaibre

ont été faits prisonniers.

■ A Santo-Stefano di Camastra a eu lieu un nouveau débarquement de braves. Luigi Laporta, ce jeune homme qui a tant souffert et si bien mérité de la patrie, occupe Termini ; les soldats se sont enfermés dans le fort, d'où ils font une canonnade inutile. Les troupes royales ont subi, hier, une nouvelle défaite & Robuttone, près le Parco.

« Partout régnent une allégresse, un enthousiasme ineffables. De toutes parla des bandes armées et organisées militairement se portent vers le lieu où flotte le drapeau principal du héros italien.

« Enfin la voix d'un généreux pardon a fait tressaillir jusqu'aux sbires de Maniscalco. Le formidable inspecteur de police Francosco di Ferro (c'est à sa demande que nous le nommons), s'est mis sous la protection du Comité. D'autres promettent de se rendre. Nous publierons ultérieurement leura noms.

« Citoyens, montrez-vous toujours les mêmes que vous avez été jusqu'ici. La victoire nous appartiendra, mais il faut nous en montrer dignes.

a Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel ! Vive Garibaldi! a Païenne, mai 1860.

• La Covitb. a

Ces sentiments étaient ceux des deux millions ejt demi de Siciliens, en général, et de tous les habitants de Païenne, en particulier. — Le général Lanza dut donc comprendre que tout accord pacifique était désormais impossible, et que la force seule aurait à décider de la question. — Réunissant en sa personne les pleins pouvoirs civils et militaires, il avait pris le commandement de l'armée. — Confiant dans le nombre de ses troupes ainsi que dans les ordres de destruction qu'il avait apportés, il atteudait donc les événements sans douter du succès. —Tout joyeux des succès de Bosco, après avoir expédié a Naples une dépêche triomphante, il s'était endormi au Palais-Royal, le *26 mai au soir, bien tranquille,

et rêvant ud duché, comme celui de Filangieri, pour la prise du pirate.

A son entrée dans Palerme, Garibaldi n'avait pas avec lui, en défalquant les blessés et le détachement d'Orsini, plus de cinq cents hommes de sa colonne expéditionnaire. Telle était la force qui venait se mesurer corps à corps avec une armée, dans le centre même de ses positions. Partie des squadre de La Masa pénétra derrière les garibaldiens; le reste se répandit dans la campague, autour de la ville , pour intercepter les communications des troupes royales avec le dehors.

Pour bien comprendre les événements qui allaient se passer, il faut se représenter la configuration intérieure de Palerme comme analogue à une croix latine. L'arbre de la croix correspond à la rue de Tolède, longue artère de plus de deux kilomètres, qui va de la mer à la Porte-Neuve. Les deux bras figurent la rue de Macqueda, qui va de la porte Autoniana à la porte de Macqueda, en traversant tout Palerme. Si, inaintenaut, on trace un cercle ovoïde autour des poiutes de cette croix, ce sera l'enceinte de la ville. — Le Castellamare, fort de mer, est au pied de la rue de Tolède, le Palais-Royal a son som-

met près de la Porte-Neuve, sur une vaste place. Au point d'intersection des rues de Tolède et de Macqueda se trouve la place des Quattro Cantoni (des Quatre-Coins, angles), tout à fait centrale.

Après être entrés par la porte de Termini,en passant sous le feu d'un vapeur e ni bossé devant la large rue qui mène de la mer à cette porte, les assaillants, remontant jusqu'à la porte Antoniana, débouchèrent dans la rue Macqueda. — Des troupes qui avaient tenté de leur résister, une partie, suivant le même chemin, battait en retraite sur le Palais-Royal, quartier-général du commandant en chef Lanza, et dans l'intérieur duquel des forces nombreuses se trouvaient concentrées. L'autre partie se réfugiait aux casernes des Quatre- Vents, situées dans le système des fortiûcations de mer. Une ligne de postes maintenait encore la communication entre le Palais- Royal, ces casernes et le Castellamare.

Il était quatre heures du matin, et le soleil commençait à peine à paraître à l'horizon, quand les soldats de Garibaldi, suivant en colonne la rue Macqueda, arrivèrent à la place des Quattro-Cantoni et commencèrent à se répandre dans la grande rue de Tolède, ainsi que dans les artères adjacentes. Palerme dormait encore. Les habitants, réveillés en sursaut par ce grand bruit, par les coups violemment frappés aux portes, se levèrent précipitamment, sai-

sis d'une joie inexprimable à ces cris de : Italie e Victor-Emmanuel! retentissant de toutes parts. Us ouvraient en hâte leurs maisons et accouraient demander ce qu'ils devaient faire. — Les minutes étaient précieuses. Il y avait à se barricader fortement, dans tous les quartiers devenus libres, contre le retour assuré et prochain de l'ennemi. — Sans perdre de temps, les garibaldiens appellent la population à l'œuvre. On jette par les fenêtres les meubles les plus propres à former obstacle, on traîne dans la rue les charrettes, les grosses voitures, les équipages de maître, et on les renverse pour faire des retranchements. Des balles de coton, des matelas, des colis de marchandises bouchent les vides. Bientôt les extrémités de la rue de Tolède et de la rue Macqueda se trouvent défendues contre les garnisons des casernes, des forts de mer et du Palais- Royal. Derrière ces barricades improvisées, on remue les larges dalles de pierre qui sont le pavé de Palerme. On travaille avec une ardeur incroyable à les disposer symétriquement à l'entrée de chaque rue, de chaque passage. Le grand jour est venu de réaliser ces serments de mourir ou de devenir libre, que cette belle capitale a tant de fois renouvelés depuis deux mois. Hommes, femmes, enfants sont debout. On improvise des armes, on fabrique des munitions, on dispose des secours pour les blessés et des vivres pour les combattants. Hôtels des riches, comptoirs

des négociants, maisons du peuple, tout fournit ses ressources. 1/es raugs sont confondus pour la défense commune. Le prince et l'artisan se serrent côte à côte, l'un avec quelque arme de prix dérobée aux perquisitions, l'autre avec Uue pique improvisée, avec un outil dont il saura bien se servir.

L'action ne se fît pas attendre. — Bondissant d'indignation à la nouvelle de ce premier succès des flibustiers, Lanza avait commandé une prompte et énergique charge qui les enveloppât de tous côtés dans ces rues où ils avaient eu l'audace de se risquer. Des bataillons sortaient à la fois du Palais- Royal et des casernes pour exécuter cet ordre; mais leur élan venait se briser contre les barrières surgies comme par enchantement. L'artillerie prenait alors sa place, et inondait de mitraille et bientôt de boulets les points désignés à l'attaque, mais sans plus de succès. — Au lieu de reculer, les soldats 4e Garibaldi gagnaient du terrain ; ils chassaient les Napolitains de leurs derniers postes de l'intérieur de la ville, de la position de Saint-François de Paule, et, s'étendant de la porte Antoniana à ia porte Macqueda. en occupant toute la longue rue de ce nom, rompaient la communication entre le quartier-général de Lanza et les forts. — Dès ce moment, d'attaqués ils passaient au rôle d'assiégeants, tenant d'une part les torts et les casernes en respect par une série de barricades dont plnsieurs

s'élevaient jusqu'au premier étage des maisons, et de l'autre bloquant dans le Palais-Royal l'état-major et les dix-mille hommes qui s'y trouvaient accumulés. — Comme je l'ai déjà dit, de nombreuses sguadre, répandues dans la campagne, et excellentes pour la guerre de tirailleurs, interdisaient aux Napolitains la sortie de la ville, et s'opposaient à tout mouvement tournant. — Dans la journée môme, l'insurrection était maîtresse de tout le centre de Païenne, et Garibaldi, parcourant la ville à cheval, jusqu'à la place Bologni, dans le haut de la rue de Tolède, établissait son quartier-général dans le palais du Préteur (Hôtel-dc-Ville) , tout près de la place des Quattro-Cantoni, au cœur de Palerme.

La situation devenait grave pour les Napolitains. Dans ces combats partiels des rues, ils avaient essuyé des pertes nombreuses , et pu éprouver l'habile tactique des garibaldiens, ainsi que la résolution extraordinaire qui enflammait l'immense population. — Mais le général Lanza ne s'inquiétait pas encore : une atroce ressource, le bombardement et l'incendie de la capitale, lui paraissait devoir remédier à tout. 11 en donna le signal.

Le Castellamare, forteresse de Palerme, sur le golfe, alors commandée par un certain colonel Briganti, avait depuis longtemps ses dispositions arrêtées en prévision de cet événement. La flotte napolitaine,

mouillée devant la ville, devait joindre ses feux à ceux des forts. EnOn des quantités d'essence de térébenthine, de goudron, d'huile de naphte et autres substances inflammables, expédiées à cet effet de l'arsenal de Naples, étaient accumulées dans les magasins de la marine, pour allumer l'incendie à la main et le rendre impossible à maîtriser.

À un signal convenu, les mortiers du Castellamare commencèrent à tonner, envoyant sans relâche et sans ralentissement deux bombes à la minute sur la ville. — La flotte, composée de frégates à vapeur, parmi lesquelles YErcole, la Parienope, YAmalfi* le Capri, suivait également cet exemple, et, venant s'cmbosser devant la promenade de la Marine, couvrait Païenne de bombes et de boulets rouges. Cependant la conduite des divers capitaines ne fut pas égale pourtant, car si l'indigne Florès, commandant de VErcole, put se vanter, en disant vrai, d'avoir jeté cent quatre-vingts bombes sur Palerme, d'autres firent comparativement peu de mal, et cerlaius même, manœuvrant comme pour trouver un mouillage convenable, sans y parvenir, ne tirèrent pas du tout. — Du reste, la marine napolitaine., et elle l'a prouvé depuis, nourrissait en général des sentiments beaucoup plus italiens que l'armée, surtout parmi les jeuues officiers. Plusieurs de ceux-ci, commandant de petits bâtiments, portèrent même la sympathie pour les insurgés jusqu'au point de leur envoyer

nuitamment, des canons de bord pour leur défense.

Pendant ce temps, les troupes royales, revenant a la charge avec une fureur et une énergie décuplées par l'ordre de Pincendie et du pillage, envahissaient les maisons dans toutes les rues où elles pouvaient pénétrer, massacraient femmes, enfants, vieillards, prêtres, religieuses cloitrées, violant les jeunes, dépouillant les autres, et après avoir volé tout ce qui se trouvait à leur convenance, mettaient le feu avec les atroces ingrédients dont on les avait munies. — Des quartiers entiers, tels que celui de Porta di Castro, et celui du Dôme ( la cathédrale), sous l'action combinée du bombardement et de l'incendie allumé de la main des soldats, s'abtmaient dans les flammes, avec ceux de leurs habitants qui n'avaient pu fuir à temps. Un bon tiers de Païenne s'écroula ainsi ; et pendant que cette œuvre de destruction s'accomplissait, pendant que les bombes pleuvaient autour d'eux, dans l'espace circonscrit de l'action, population et volontaires de Garibaldi, insoucieux du danger comme leur héroïque chef, ne songeaient qn'à s'ensevelir sous les ruines du dernier édifice plutôt que de reculer d"un pas.

Les femmes se signalèrent particulièrement dans cette lutte sans nom. Comme les Lacédémoniennes, tout en encourageant leurs époux et leurs fils, elles combattaient elles-mêmes à leurs côtés, faisant pleuvoir des fenêtres et des balcons tous les projectiles

possibles sur les assaillants. — Une religieuse, la sœur Riso, fille et sœur des deux malheureux assassinés aux événements du h avril , sortie de son couvent, une croix d'une main t un poignard de l'autre, et debout sur les barricades, en criant : Mort aux tyrans! Vengeance! donnait l'exemple à tous, et inspirait un élan furieux aux moins résolus. Les prêtres et les moines marchaient également en tête de leurs concitoyens, et tout en faisant le coup de feu, pansaient les blessés, confessaient les mourants. Aucun Sicilien ue manquait à l'appel de la patrie en danger.

Le peu de haute noblesse que l'exil, la prison, les persécutions de tout genre avaient laissée à Païenne, ne s'épargnait également point. Plusieurs de ces gentilshommes, auxquels les consuls étrangers avaient offert un asile sûr à bord de navires de guerre pour eux et leurs familles, tinrent à devoir et à honneur de rester pour rassurer le peuple par leur présence et l'encourager de leurs bonnes paroles. — De ce nombre étaient le prince de Torremuzza, marié à une Française de l'illustre maison de La Trémouille, et le prince de San-Cataldo, actuellement envoyé de Sicile à Paris. Ce dernier, ûls d'un généreux citoyen qui mourut en exil pour la cause nationale, proscrit lui-même pendant des années, montra en cette occasion le plus beau caractère. Sa noble femme, quoique étrangère, sollicitée de se

mettre, elle au moins, en sûreté, répondit courageusement qu'elle entendait partager le sort de son mari et de sa patrie adoptive.

Toute la journée du 28 mai se passa ainsi. La nuit n'arrêta pas le bombardement. La fusillade, l'attaque et la défense des barricades recommencèrent au point du jour. Mais, vers le milieu de cette journée, les volontaires de l'expédition et leurs braves auxiliaires siciliens, gagnant peu à peu du terrain et refoulant leurs adversaires, se trouvèrent les maîtres du combat. Les colonnes napolitaines qui assaillaient les barricades comprises entre le bas de la rue de Tolède et la porte Macqucda, se virent môme si rudement pressées qu'en fuyant elles entraînèrent le nombreux poste de garde aux Grandes-prisons, situées eu dehors de la ville, à côté des casernes des Quattro-Vcnli et du Castcllamare. — Les gens de police, inspecteurs, gendarmes, guichetiers, qui gardaient l'intérieur, autant par calcul horrible de vengeance que pour mettre le plus vite possible leur personne en lieu sûr, s'échappèrent, laissant ouvertes toutes les portes, par où sortirent aussitôt, en même temps qu'une énorme quantité de détenus politiques, plus de deux mille malfaiteurs que l'on gardait pêle-mêle avec les premiers. — De même qu'en 1848, c'était là encore un des dignes adieux laissés par l'administration royale au pays.

Cependant, ces succès des garibaldiens et de la population, en resserrant le blocus- formé autour du Palais-Royal, plaçaient le général Lanza et l'état-major dans une situation des plus critiques. L'artillerie en batterie devant le palais avait beau tirer sans relâche sur la rue de Tolède, ainsi que sur les maisons des autres rues débouchant sur la place, le quartier général ne s'en trouvait pas moins enserré dans un cercle de barricades infranchissables, et d'où un feu meurtrier partait, avec une régularité soutenue, contre les défenseurs du palais. — Surpris tellement à l'improviste par l'arrivée des garibaldiens, les dix mille hommes de troupes groupés autour du général Lanza commençaient à mourir de faim. 11 n'y avait aucune espèce de provisions dans le palais, si bien que le Commissaire royal luimême ne vécut pendant deux jours que d'un morceau de fromage et d'une carafe d'eau. Aucun moyen de communiquer avec l'extérieur ou avec les forts. Les soldats, gorgés de butin, rassasiés de sang et de luxure, mais parfaitement affamés, ne se défendaient déjà plus que mollement. Dans le cas d'un assaut sérieux et général, peut-être n'allaient-ils pas tenir, avec la peur et la faim qui lés travaillaient. — Et, du reste, plus on attendrait, plus les conditions deviendraient mauvaises , puisqu'il n'y avait aucuu moyen imaginable de se procurer des vivres.

Le mot d'armistice, de convention militaire, fut

raunwuré. 11 allait donc falloir s'humilier devant ce « pirate, » subir la loi de ces • vils rebelles, » si inhumainement traités. La chose était bien dure, mais la nécessité croissait d'heure en heure. — Le 29 au matin, une vigoureuse attaque des volontaires ve*aijt de les mettre en possession d'une parlie 4e l'artillerie du quartier-général, avec laquelle il s'apprêtaient à foudroyer le palais. — D'autre part, les consuls étrangers, retirés à bord des navires de guerre de leurs nations respectives, et indignés au dernier point de cette barbare destruction d'une ville entière sous leurs yeux, venaient de signifier au conunaodaut du Gastellamare, ainsi qu'aux officiers des bâtiments napolitains, qu'ils protestaient contre la continuation du bombardement, et qu'au besoin ils interviendraient de vive force pour le faire cesser. — Les forts ainsi que les vapeurs durent donc arrêter leurs feux.

Ce dernier coup mettait le comble à la position désastreuse de Lanza. Il courba la tète et se décida à capituler.

Le 30 mai, à l'aube du jour, un parlementaire, sortant du quartier-général napolitain, se présenta à Garibaldi et lui proposa, de la part du Commissaire royal, une suspension d'armes provisoire, ainsi qu'une entrevue à bord d'un des vaisseaux mouillés en rade. - Aussi humain et aussi politique que

brave, le général accéda sur-le-champ à ces deux propositions. Il n'y avait eu déjà que trop de sang versé des deux parts, et Garibaldi connaissait la maxime célèbre : « A C ennemi qui se retire il faut faire un pont d'or. » — Ordre fut aussitôt partout donné de cesser le feu, et prière adressée au seul officiergénéral de marine présent en rade, le contre-amiral anglais sir John Mundy, de vouloir bien permettre que les deux chefs se rendissent à son bord pour y discuter, sur un terrain neutre, les conditions d'un armistice. Sir John Mundy s'y prêta avec empressement, et, vers midi du même jour, Garibaldi et le général Lanza se rencontraient sur VAnnibal, vaisseau amiral anglais. Ils y trouvèrent les commandants des forces françaises et américaines, que sir John Mundy avait invités à assister à l'entrevue, par courtoisie, et pour ne pas être accusé d'agir isolément. Le commissaire royal napolitain voulut protester contre la présence de ces officiers étrangers, mais Garibaldi déclarant que non-seulement il n'avait rien à y objecter, mais qu'il était bien aise d'avoir le plus de témoins possible de ses propres dispositions, force fut à la partie adverse d'accepter la situation.

« Lors de l'entrevue de Garibaldi et du général Lanza sur XAnnibal, écrivait de Palerme un correspondant qui s'y trouvait alors, le premier fut reçu à bord avec tous les honneurs dus au grade de géné-

ral. Son calme et sa courtoisie frappèrent vivement l'état-major napolitain. Le général Lanza ayant accueilli avec uue certaine hauteur les conditions de la capitulation, disant qu'on n'en devait pas proposer de pareilles à un homme qui avait fait la guerre pendant tant d'années : • Il est vrai, — répondit « ironiquement Garibaldi, — que je n'ai jamais fait c la guerre (ces mots firent sourire les officiers anc glais et français qui étaient présents) ; — j'entends « la grande guerre ; comme l'a faite le général notre « adversaire. •

Malgré l'active intervention des officiers étrangers présents, il fut impossible celte fois de s'entendre. Le pauvre général Lanza ne pouvait pas croire encore à toute l'étendue de sa défaite ; il voulait dicter des conditions au lieu de subir lui-même celles du vainqueur. 11 prétendait que les habitants se soumissent, rendissent leurs armes, et à ce prix il consentait à laisser debout ce qui restait eucore à Palerme, à accorder uu armistice et à permettre aux troupes de Garibaldi de se retirer où mieux leur plairait. 11 affirmait être toujours le maître de la situation, coniuiaudant une armée fidèle et victorieuse, et n'agir que par humanité, par désir de ne pas compléter l'extermination d'une ville tout entière. — Les représentations les plus énergiques ne purent rien tirer d'autre de ce général. On convint seulement que la trêve, commencée le matin, durerait

jusqu'à midi du lendemain 31 , pour donner le temps de part et d'autre d'enlever les morts et de prendre un peu de repos.

Juste pendant que cette négociation avait lieu, la colonne de Suisses et de Bavarois commandée par Bosco, et si plaisamment fourvoyée dans la direction de Corleone, où Orsini l'avait battue, pour surcroît de chance, cette même colonne rétrogradant au plus vite, pleine de honte et de colère, arrivait devant Palcrme. — Averti de la situation des choses dans Palermc, ainsi que de l'armistice, le colonel Bosco, par une perûdie indigne d'un militaire, crut l'instant favorable pour prendre une bonne revanche du tour dont il avait été victime. — Comptant sur l'abandon qui suit toujours une trêve, surtout chez une population insurgée, il s'avança rapidement contre la porte de Termini, et lança ses forces sur les barricades qui défendaient ce point, de même que l'accès des ruos environnantes. Mais cette trahison, promptcmenl déjouée par la bravoure et le dévouement des volontaires accourus au bruit, ne servit qu'à le faire battre une seconde fois. Habitants armés et gari baldiens, accourant en masse, refoulaient ces troupes hors la ville, et les royaux ne retiraient d'autre fruit de leur trahison que bon nombre de morts et de blessés. — Ce fut là que le brave colonel Carini, qui, partout le premier au feu, avait traversé sain et

sauf tous les combats depuis le débarquement, tomba gravemeut frappé, en donnant aux soldats et à ses compatriotes l'exemple de repousser l'ennemi (1).

Quand Garibaldi revint de la conférence, cet incident était déjà terminé. Il regagna son quartiergénéral, au palais du Préteur, miraculeusement épargné par les bombes pendant que la plupart des édifices voisins étaient iucendiés, et, se présentant au balcon, d'une voix ferme et résolue, il adressa ces paroles à l'immense foule armée qui se pressait sur la place, devant le palais, attendant de connaître le résultat de l'entrevue :

* L'ennemi m'a proposé un armistice. — J'ai accepté les conditions que l'humanité me faisait une loi d'accepter, c'est-à-dire éloigner les femmes et les blessés. — Mais parmi leur nombre, il y en avait qui étaient humiliantes pour la brave population de Palcrme ; je les ai rejetées avec mépris. Le résultat de ma conférence de ce jour a donc été que les hos-

(i) « Parmi les souvenirs les plus chers que la révolution do 1848 laissa à la Sicile, se trouvait le nom du colonel Hyacinthe Carini. Émigré pendant onze ans en France, il y houorait sa patrie par ses talents et par l'exemple d'uno vie pure et laborieuse, comme il l'avait déjà défendue avec son bras. A Turin et à Gênes, il fut un des plus ardente promoteurs de l'expédition libératrice. Au combat de Calatailmi, il commandait la compagnio qui marcha la première au péril et à la victoire. Blessé gravement le 30 mai dernier, lors de la soudaine irruption des rojaux par la porte de Termini, son malheur a excitrt la vive et affectueuse anxiété de tout le pays. — Et le pays apprendra avec une joie Biucère la confiance croissante des médecins dans une pleine et prompte guérison. »

{Journal officiel de Sicile, ij Juiu. )

tilités seraient reprises demain. Moi et mes compagnons nous sommes impatients de combattre à côté des fils des hommes des Vêpres, dans une bataille qui brisera le dernier anneau de cette chaîne qui retenait garrottée cette terre du génie et de l'héroïsme. »

Un cri unanime accueillit ces nobles paroles : — Guerre! guerre! cria la foule en agitant ses armes.

— Et, dans sa généreuse impatience, le délai d'uu jour lui semblait trop long pour courir sus à l'ennemi.

Mais, revenu lui-même à son quartier général, où Garibaldi, apprenant la détresse des dix mille hommes entassés là, avait eu l'humanité d'envoyer des vivres, le général Lanza se trouva de nouveau en face de la terrible réalité, toujours plus poignante.

— Les soldats, exténués et découragés outre mesure par la résistance éprouvée, se fussent assurément refusés à de nouveaux combats. L'état-major ne dissimulait pas sa haute désapprobation d'une prolongation de la lutte. — Le commissaire royal, après une nuit de douloureuses réflexions, se décida enfin à plier devant la fortune contraire. — Avant l'heure où expirait la trêve, le général d'état-major Letizia, accompagné d'un officier supérieur, venait offrir à Garibaldi d'accéder à ses conditions de la veille. — Un armistice de trois jours devait être conclu, pen-

çlant lequel le général Letizia, partant de suite pour Naplcs , irait obtenir du roi l'autorisation nécessaire pour traiter définitivement et abandonner Palcrme, car c'était ce qu'avait exigé Garibaldi. — L'accord fut conclu sur ces bases et annoncé aussitôt par la proclamation suivante :

« Siciliens!

«L'ennemi nous a proposé un armistice que, dans une guerre généreuse comme celle que nous combattons j'ai cru raisonnable de ne pas refuser. L'enterrement des morts. In soin des blessés, en un mot tout ce qui est réclamé par les lois de l'humanité a toujours honoré la valeur du soldat italien. D'ailleurs, les blessés napolitain* sont aussi nos frères, quoiqu'ils agissent avec une inimitié cruelle et soient plongés maintenant dans les ténèbres de l'erreur politique; mais il ne se passera pas longtemps avant que la lumière du drapeau national les porte à augmenter les rangs de l'armée italienne. Afin donc que les termes de la convention stipuler soient maintenus avec la religion d'une loyauté digno de nous, nous publions ce qui suit :

Articles de ta convention entre les soussignés, à Palerme, le jour

du 31 mai 18G0.

«1. La suspension des hostilités sera prolongée pendant trois jours, à compter do ce moment, qui est midi du 31 mai, et à son expiration, S. ?.. le pénéral en chef expédiera un de ses aides de camp, afin d'établir d'un commun accord l'heure de la reprise des hostilités.

* 2. La banque royale sera consignée au représentant Crispi, secrétaire d'État, moyennant décharge convenable, et le détachement qui la garde actuellement ira à Castellamare avec armes et bagiges.

«3. L'embarquement des blesséset des familles sera continué, en ne négligeant aucun moyen pour empêcher un abus quelconque.

« h. Le transport des vivresseralibrepourlesdeux parties combattantes, à toutes les heures de la journée, en prenant les dispositions convenables pour que la mesure reçoive un plein effet.

« 5. H sera permis d'échanger les prisonniers Mosto et fUvalsa avec le premier-lieutenant Colonna et un autre officier, par exemple le capitaine Grasso.

Le secrétaire d'État du gouvernement provisoire de Sicile,

» Signé : Francisco Crispi.

«> I.c général en cher, « Signé : Fbrdinando Laîiza. »

II ne fallait cependant pas que les habitants de Païenne, confiants désormais dans le résultat heureux des négociations, cessassent de garder une attitude résolue. Ils devaient, au contraire, montrer toujours plus d'énergique décision et de vigilance ; le général les y conviait en ces termes :

v Presque toujours la tempête suit le calme, et nous devons nous pré* parer à la tempeto, jusqu'à ce que le but désiré soit atteint.

• Les conditions delà cause nationale furent brillantes; le triomphe Tut assuré du moment qu'un peuple généreux, foulant aux pieds des propositions humiliantes, se résolut à vaincre on à mourir.

«Oui, Siciliens! notre situation s'améliore à chaque moment. Mais cela ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir et do préparer le triomphe de la sainte cause.

m Des armes donc, et armez- vous! Aiguises le fer et prépares tous les moyens de défense et d'offense... Pour l'enthousiasme et les vivats, nous aurons assez de temps quand le pays sera débarrassé de nos ennemis.

« Des armes! armez-vous! je le répote... Qui ne prend pas une arme, dans ces trois jours, est un traître ou un lâche, et le peuplo qui combat parmi les ruines et les décombres de ses maisons incendiées, pour la liberté et pour la vio de ses femmes et de ses enfants, no peut être un là che, un traître !

« Palerme, !•» Juin.

■ G. Gabualdi. s

On continua donc avec ardeur à fabriquer des armes et des munitions. En même temps, la commission spéciale de défense instituée le 28 mai, se mettait à l'œuvre pour perfectionner le système des barricades, qui devinrent alors de véritables fortifications. Cette commission se composait de Messieurs :

1 . Le duc délia Verdura, président ; 2. l'architecte Michel Mangano ; 3. l'architecte Thomas Lo Cascio; /t. l'architecte communal Pierre Reineri;

5. le baron Michel Cappuzzo ; 6. l'architecte Palermo ; 7. l'architecte Rubino ; 8. Canuelo Tratelli ; 9. rarchitccte Benedetto Seidita ; 10. Pierre Massineo; 11. le marquis Pilo; 12. l'architecte Patricola; 13. l'architecte Jérôme Mondino; 14. Vincent Scimeca, secrétaire (1).

On régularisait le service militaire prêté par les citoyens en décrétant la formation immédiate d'une garde nationale, et une seconde commission s'em-

(1) — Dès le 27 mai au matin, aussitôt après rentrée des libérateur*, un Comité général de notables habitants s'était formé pour diriger les efforts de la population, maintenir le bon ordre dans la ville, et pourvoir aux besoins dea combattants. — Voici les noms de ces généreux citoyens, auiquels une vive reconnaissance est due par le pays, suivant l'ordre des sections du Comité :

Goeane.

Comte Federico, président; Hercule Fileti; Jean Vilta-Ptzzuto ; Rosaire d'On dès; François Ugdutena, Jean-Baptiste Uarinuzzi; Narcisse Cozzo; comte d'Aceto: Jean-Baptiste Morana, secrétaire.

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