‹ La révolution sicilienne et l'expédition de GaribaldiChapitre 9 sur 18 · ITALIE ET VICTOR-EMMANUEL · texte numérisé non relu

ITALIE ET VICTOR-EMMANUEL

« Joseph Garibaldi, commandant en chef les forces nationales en Sicile.

n En vertu des pouvoirs A lui conférés,

« Vu le décret du 14 mai sur la prise de la dictature,

« Décrète :

« Art. I*'. — Il est institué près le Dictateur un secrétaire d'État;

« Art. 2.— Le secrétaire d'État organisera et dirigera tout le travail de la scerétairerio; il proposera an Dictateur les dispositions nécessaires pour le service national, et il contresignera ses décrois.

« Art. 3. — M. François Crispi est nommé secrétaire d'État.

• Alcamo, 17 mai 18*0.

« Signé : G. Garibaldi.

« Pour copie conforme :

« Le secrétaire d'État, « F. Crispi. •

Jusqu'à l'entrée dans Palerme et l'installation du quartier général au palais du Préteur ffîàtel-de- Ville), puis au Palais-Royal, une mauvaise voiture, traînée par un cheval étique, servit de cabinet au secrétaire d'État et renferma les archives du gouvernement dictatorial. — Ces hommes avaient une telle conscience de la sainteté de leur mission et de la certitude du succès, que, chemin Taisant, ils pourvoyaient à l'administration du pays, au renouvellement du personnel, et préparaient des lois et règlements sur toutes choses, comme un prince et ses conseillers allant se mettre paisiblement en possession d'un pays dont la couronne eût atteudu sou nouveau maître.

Ou traversa, le lendemain 18, la petite ville de Parlenico. Cette malheureuse cité avait été saccagée

et incendiée deux jours auparavant par la colonne en fuite de Landi, qui, du reste, l'avait payé cher. Au massacre de familles inoffensives, les paysans avaient répondu par une tuerie de soldats en règle. Les pauvres habitants, quoique ruinés, ne s'empressèrent pas moins autour des libérateurs avec une joie désespérée, me disait plus tard un officier, pour offrir tout le peu dont ils disposaient encore. — Une nouvelle squadra ayaut encore un prêtre à sa tête, le Père Rotolo, se joignit là à l'expédition.

A la nuit, la colonne arriva au Pas de Rcnna, où elle bivouaqua. Rosolino PiloelCorrado, qui avaient déjà organisé des bandes nombreuses, firent parvenir au général des messages de San-Martino, audessus de Monreale, où ils se trouvaient.

Le 19 mai, une de ces pluies comme il n'en tombe qu'en Sicile, vint fondre par torrents ininterrompus sur les volontaires. Il n'y avait qu'une faible distance du point où l'on se trouvait à Monreale, défendu par l'avànt-garde de l'armée napolitaine, et la mauvaise humeur des garibaldiens, trempés jusqu'aux os, s'augmentait encore de ce qu'on ne les menait pas de suite à l'attaque. -— Dans cette journée, le colonel La Masa quitta définitivement le quartier général afin de faire la levée en masse, et le capitaine Calvino partit aussi pour diriger les mouvements des squadre de Pilo et de Corrado, ce dont il s'acquitta avec tout le succès possible.

La pluie continuant toujours, et les minces couvertures dont on s'était pourvu à Salemi n'en garan- • tissant guère, le général envoya lever dans tous les pays des alentours une réquisition de scapolari siciliens, sorte de longue robe en drap feutré, imperméable, avec un capuchon. Ainsi costumée, Parmée offrit alors l'image parfaite d'une levée de moines allant en guerre, et la gaieté revint aussitôt.

Après un bivouac des plus pénibles, dans l'eau, l'expédition descendit le 20, à Pioppo, à un mille et demi (1) de Monreale, qui n'est lui-même distant de Palerme que de six milles. De Pioppo, on apercevait distinctement cette capitale. Sa vue inspira aux volontaires mille propos allègres, tant leur persuasion était grande qu'avant peu ils s'y trouveraient confortablement installés. — Plusieurs squadre vinrent ce jour-là faire leur jonction. — Déjà un certain nombre de jeunes gens distingués avaient pris place dans les rangs même des garibaldiens. — L'un d'eux, écrivant à sa famille, lui communiquait ainsi ses impressions sur le célèbre chef auquel il avait voulu se donner :

i Quel homme que Garibaldi ! et que la renommée qui fait retentir de sa gloire toute l'Europe, reste bien au-dessous de la vérité! Tout le monde croit connaître Joseph Garibaldi, parce que l'on sait que

(1) Le mille équivaut à deux kilomètres.

seul il réussit dans des entreprises désespérées, qu'il est le premier au feu, qu'il ne connaît pas de dangers. Pour bien apprécier cette grande illustration de notre Italie moderne, il faudrait le voir au bivouac, daus la vie du camp.

« Sa douce physionomie, ses mots affectueux, ses réparties spirituelles font de lui un autre homme. Autant il est fougueux, hardi au combat, autant il est affable, prévenant à la ville. Simple dans ses manières, dans son habillement, daus sa nourriture, il vit de notre vie, il partage nos privations, il écoute nos plaintes. Inflexible pour tout ce qui a trait à la discipline, il a un véritable cœur de père pour tous ses soldats.

« On avait admiré jusqu'à présent en Garibaldi le chef do partisans; il faudra admirer dorénavant eu lui l'organisateur habile. Si vous voyiez quelle transformation ont déjà subie les forces insurrectionnelles! Nous étions des hommes qui avaient pris les armes pour uu principe, prêts à mourir pour le faire triompher; en peu de jours nous sommes devenus des soldats, et la métamorphose est si complète que nous en sommes étonnés nous-mêmes.

« Le général ne se couche qu'après avoir parc ouru le rapport de minuit; à trois heures du matin il est debout, boit une demi-tasse de café, quand il y en a, et préparc ses plans; à quatre heures et demie, il est au milieu de ses officiers ; la diane sonne,

toute la troupe est sur pied. On prend position, on l'arrange , on répare ses effets, on fait un peu de manœuvre de peloton, et tout cela si gaiement, que la vie de soldat nous paraît délicieuse, à nous, qui sommes loin d'être des vieux grognards comme les blouses rouges de Garibaldi.

< On marche régulièrement trois à quatre heures par jour, de manière à ne pas trop gêner les habitants du pays qui s'empressent autour de nous, et à pouvoir nous rallier en un clin d'œil dans le cas d'attaque. Nous ne laissons guère de repos aux troupes royales ; nous les avons balayées sur toute la route, depuis Marsala jusqu'ici ; toute la côte occidentale de l'île est libre ; la côte orientale le sera dans quarante-huit heures. Nous marchons sur Palerme, où nous attend, sans doute, une rude bataille. Il ne faut pas l'oublier, les soldats du roi font bravement leur devoir; Garibaldi l'a constaté luimême dans son ordre du jour du 16. »

Le 21, de bon matin, une reconnaissance sur Monrealc amena un léger engagement sans pertes sérieuses de part et d'autre. — Les volontaires, tout joyeux, croyaient donner l'assaut à cette place, quand vers le soir l'ordre arriva d'avancer sur la droite par la route de Saint-Joseph. Mais après une marche assez courte, le général, faisant tout d'un coup prendre à gauche, se jeta avec toute la colonne

dans un sentier conduisant aux montagnes. — La pluie avait recommencé ; la nuit était venue; à peine si Ton distinguait dans les ténèbres où poser les pieds. Le sentier était changé en torrent. — Les vétérans d'Amérique, ceux-là même qui suivaient Garibaldi depuis vingt ans, ne se rappelaient pas avoir jamais fait une marche pareille. Les chevaux ne pouvant plus aller, il fallut transporter à bras l'artillerie et les munitions, le général lui-même donnant l'exemple et prêtant ses épaules pour enlever une des pièces les plus lourdes. — Les insurgés siciliens montrèrent en cette circonstance, au dire de toute l'expédition, une constance et un dévouement rares (1).

(1) — Ce môme jour, 21 mai, les tquadre de Rosolino PHo et de Corrado, au commandement desquelles coopérait aussi le brave capitaine d'état-major Calvino, soutinrent un combat acharné contre les royaux, sur les hauteurs deSan-Martino, et restèrent mattressesdu terrain, mais non sans des pertes douloureuses. Le pauvie Pilo y fut tué, à la tetc de ses gens. Ce fut uu sujet de deuil pour la Sicile entière. Voici en quels termes le Journal officiel appréciait, quelques jours plus tard, ce triste événement :

« Rosolino Pilo, des comtes C.npace, fut en 1848 un des plus vifs et des plus ardents patriotes. Exilé en 1849, la liberté et la patrie furent toujours les ardentes aspirations de son âme. Lorsque la révolution éclata a Palerme dans le courant d'avril, il eut la hardiesse de débarquer seul dans un endroit désert de l'ile, se dirigea vers les montagnes au milieu d'immenses périls, et sut échapper aux sicaires du dernier gouvernement; arrivé au nvlieu de ces braves citoyens qui pendant deux mois ont soutenu haut le drapeau national dans une guerre opiniâtre contre les forces royales, il les encourageait et les enflammait par sa parole et son exemple.

• Les faits d'armes survenus a Vicari, Ciminua, Ventimiglia, l'ont vu se signaler parmi les plus courageux. Étant ptisié à Carini pour rassembler et organiser les bandes de cette zone de l'ile, il les conduisit avec

Cette marche incroyable avait pour but de tourner Monrealc. Le 22 mai au matin, la colonne italienne arrivait au Parco, de l'autre côté de Monreale, à sept milles de Palerme et sur la vieille route de Corleone, ville de l'intérieur. — Après une nuit passée au Parco, le lendemain 23, Garibaldi fit gravir à sa troupe le mont qui domine ce pays, et il feignit de vouloir s'y fortifier contre une attaque du corps napolitain de Monreale. — C'était le premier acte du fameux stratagème qui allait lui livrer Palerme.

Effectivement, le 26 mai, dans la matinée, une division de troupes royales, composée de Suisses et de Bavarois (ceux sur lesquels on comptait le plus), au nombre de 6,000, commandés par le major Bosco (Ferdinand-Beneventano del Bosco), et formés en trois colonnes, sortit de Monreale pour donner l'attaque aux vainqueurs de Calatafimi. — Ces derniers résistèrent assez faiblement , et , vers dix heures,ils battaient en retraite: les carabiniers génois et les squadre maintenant par leur feu l'ennemi à distance respectueuse.

La petite armée traversa alors la Piana dei Greci, colonie albanaise saccagée par les royaux peu de

lui sur les hauteurs de San-Martino, ou il périt glorieusement le 21 mai, eu combattant contre les troupes royales.

• Quand la Sicile élèvera un monument à ses martyrs, elle inscrira parmi les premiers le nom de Rosolino Pllo. »

temps auparavant, et, à six heures après midi, d'après le plan du général, elle se divisa en deux, te colonel Orsini avec l'artillerie, les bagages, une forte compagnie de garibaldiens et la meilleure partie des squadre siciliennes, prit la grande route de Corleone, en mettant une précipitation calculée dans sa marche. — L'autre partie de la colonne, avecGaribaldi et l'état-major, se jeta à gauche , sans être observée , par un sentier conduisant à Marineo, dans la direction de Palerme. — Le plus grand silence et uu ordre parfait étaient observés. On coucha dans un bois, en évitant de faire le moindre bruit, ainsi que d'allumer des feux.

Pendant ce temps-là, Bosco, arrivé à la Piana dei Greci, et averti de la retraite du gros de l'armée et de l'artillerie sur Corleone, et n'allant pas imaginer que Garibaldi pût être ailleurs, se jetait éperdùment à la poursuite d' Orsini, qui reculait toujours afin de l'attirer le plus loin possible.

Le 25, Garibaldi traversait Marineo et se dirigeait sur Misilmeri, petite ville dans les montagnes qui dominent Palerme, à neuf milles environ, et où La Ma sa, avec le gros des nouvelles squadre, l'attendait déjà. L'armée passa là cette nuit, au milieu d'une fête spontanément organisée, les maisons illuminées du haut en bas, et les habitants entonnant aux volontaires tous leurs meilleurs vins.

Le 26, la première compagnie (bataillon) alla cam-

per hors du pays, auprès du couvent de Gibilrossa. Le général avait établi son bivouac soué un groupe d'oliviers. Nombre de Paleruai tains, avertis de sa présence en cet endroit, et jusqu'à des officiers des navires étrangers en rade de Païenne , vinrent l'y saluer et lui faire connaître la situation exacte de la capitale. Dans la journée, l'état-major tint un conseil de guerre. Deux projets y furent agités : se retirer dans l'intérieur pour y exciter une vaste agitation et armer les niasses, ou bien tenter un coup de main sur Païenne, malgré le peu d'hommes dont on disposait. — Quelques chaleureuses paroles de Garibaldi décidèrent tous les suffrages pour ce dernier avis. — Aussitôt le crépuscule arrivé, toute la colonne se mit en marche vers Gibilrossa, d'où elle commença à descendre sur Palerme par une route presque impraticable. Des feux avaient été allumés sur les montagnes environnantes, comme les squadre avaient l'habitude de le faire chaque soir. — Les hardis assaillants, cheminant sans bruit et parmi les ténèbres, débouchèrent dans la plaine, qu'ils traversèrent de la même façon, et parvinrent jusqu'aux portes de la capitale sans rencontrer un seul avantposte napolitain ni qui que ce fût sur leur route.

Chose merveilleuse et qui prouve bien l'unanimité de la conjuration nationale ! Dans Palerme, ville de deux cent cinquante mille âmes, toute la population

savait la présence de Garibaldi dans le voisinage, ainsi que son arrivée imminente; et l'autorité militaire , avec tous ses moyens de gouvernement , Maniscalco, avec son effroyable police et ses sbires inûnis, n'en avaient pas même le moindre soupçon! — Prévenus par Bosco de la retraite désordonnée de la colonne qu'il poursuivait et qu'il croyait parfaitement celle de Garibaldi, les chefs napolitains voyaient déjà le célèbre flibustier amené piteusement entre deux suisses, avec des menottes, offert en cet état aux bons Palermitains, qui comptaient tant sur lui ; et, à cette idée, ils se tordaient de joie. La bonne nouvelle avait été transmise aussitôt à Naples, où elle se transforma en défaite totale des garibaldiens et prise de leur chef. — La satisfaction y fut aussi vive qu'à l'état-major de Païenne, et même de beaucoup plus longue durée.

11 était trois heures de la matinée du 2 juin, lorsque la colonne expéditionnaire arriva devant un vieux pont sarrasin, dit de V Amiraglio, jeté sur le lit d'un des torrents, à sec une partie de l'année, qui traversent la plaine de Palerme. Ce pont est voisin de la porte de Termini, une des quatre principales qui n'avaient point été bouchées ; un fort détachement le gardait. Les garibaldiens vinrent se heurter tout droit à lui. — Ces infortunés royaux, persuadés comme leurs chefs de la victoire complète de

Bosco, ne se tenaient que médiocrement sur leurs gardes. En se voyant assaillis, et avec une incroyable vigueur, ils crurent avoir affaire au diable en persoune , et, après quelques décharges, ils abandonnèrent le pont, se repliant sur les barricades qui dérendaient la porte de Termini. — Les barricades s'enlèvent à la baïonnette, et la baïonnette se trouvait précisément Parme favorite des chasseurs des Alpes. — Après quelques miuutes, les avant-postes napolitains, complètement débordés, fuyaient vers l'intérieur de la ville, en laissant le passage libre aux envahisseurs.

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