REDDITION DU FORT DB MBLAZZO. — PRISE DE MBSSINB
c Mon cher Carini,
« A peine arrivé à Messine, j'accomplis la promesse que je vous ai faite : je vous donne des détails sur la relation du fort de Melazzo et sur la prise de Messine.
« Nous avons fait notre traversée en trente heures. En arrivant à Melazzo, il faisait nuit noire. Nous envoyâmes notre canot demander des nouvelles de Garibaldi. 11 était parti depuis deux jours pour Messine.
■ Cet envoi de notre canot nous fit perdre deux heures, pendant lesquelles le calme se fit.
« Vers deux heures du matin, nous gouvernions à peine quand nous vîmes apparaître à la pointe du cap de Rasocolino les fanaux d'un bateau à vapeur.
« Le timonnier le signala au second, et, comme un abordage ne semblait pas devoir être à craindre dans l'immense golfe de Melazzo, on ne s'occupa plus du bateau à vapeur.
c Nous marchions lentement, nos deux fanaux allumés : la nuit était sombre.
i Tout à coup une masse noire , enveloppée d'un nuage de fumée, nous apparaît à une cinquantaine de mètres, dans un demi-cercle autour de
dous, en passant à noire ayant, puis vire de bord et revient droit sur nous par le travers de tribord.
« — Le bateau à vapeur ! le bateau à vapeur 1 cria le matelot de quart
c — Lofez 1 lofez! cria le second à son tour.
c La manœuvre s'exécuta ; mais, avant qu'elle fût accomplie, le vapeur était sur nous.
t Ce qui se passa en cet instant, mon cher Garini, est indescriptible.
« La goélette fut soulevée comme une plume, un craquement se fit entendre. J'étais couché sur le pont. Le timonnier fut renversé, le second jeté à cinq ou six pieds en l'air, notre vergue forte brisée, notre gui de baume plié comme un roseau, notre grande voile déchirée, l'arrière de la goélette plongea dans la mer et se releva ruisselant. Le bateau à vapeur crut nous avoir coulés et contiuua son chemin.
« C'était une petite plaisanterie napolitaine. Notre goélette avait été reconnue pour avoir pris part à l'affaire de Melazzo; on voulait tout simplement nous couler.
« Nous fûmes jusqu'au jour à réparer nos avaries; beaucoup de choses étaient brisées à bord, mais rien d'essentiel, rien de vital. Notre voile de cape remplaça notre grande voile. Nous avions des focs et des fortunes en double.
« Le calme continuait ; ce ne fut que vers midi
qu'une légère brise el le courant nous portèrent vers le détroit.
« En arrivant au phare, un beau spectacle frappa nos yeux : une batterie de trois pièces de canon s'élevait, et je comptai cent soixante-huit bateaux tout prêts, pouvant contenir chacun vingt hommes. Ce sont des bateaux de débarquement ; le nombre doit en être quadruple.
c Àu fur et à mesure que nous approchions de Messine, nous pouvions voir les senliuelles napolitaines se promener au haut des remparts du fort de la mer; sur l'espèce de plaine qui, derrière la citadelle, s'étend à fleur d'eau, on voyait manœuvrer des troupes à pied et à cheval.
« Les Napolitains, vous le savez, manœuvrent à merveille. Ils ont si bien manœuvré qu'ils en sont arrivés à se renfermer dans la citadelle de Messine et dans celle de Syracuse.
« Arrivés à Messine, notre première visite fut pour Garibaldi.
c Voici les nouvelles données, non point par lui, mais vous pouvez les tenir pour aussi officielles que si elles étaient données par lui.
« Le lendemain de notre départ de Melazzo, le Protù, vapeur à hélice français, capitaine Salvi, mouillait sur rade. 11 portait des vivres à l'armée napolitaine. Son capitaine ignorait complètement et le combat de Melazzo et le blocus du fort.
« A l'embarcation qui vint prendre langue à son bord, il répondit qu'il était à la disposition du commandant de Mclazzo, ainsi que son chargement.
t — Mais, lui répondit-on à son grand étonnement, c'est Garibaldi qui commande ici.
• Comme on le voit, la situation se compliquait.
■ Le pavillon français le sauvegardait cependant, de sorte qu'il demeura en rade en attendant les événements.
t Dans la même soirée que le Protis, le Chartes- Martel, grand clipper à hélice français, ainsi que la Stella, venaient dans les mûmes intentions et conditions que le Prolis jeter l'ancre à Melazzo. Le matin du 23, au petit jour, la Mouette, aviso de l'État, commandant Boyco, venant de Naples, arrivait de son côté au mouillage. Une entrevue eut lieu immédiatement entre le général Garibaldi et le commandant Boyco.
« La position des transports français au service du roi de Naples étant parfaitement garantie, cet officier supérieur, qui avait des dépèches pour Messine, dut appareiller pour sa destination; mais ce ne fut pas sans avoir, dans un but d'humanité, fortement engagé le capitaine du Protis à offrir son intervention pour tâcher d'amener entre le général Garibaldi et le commandant de la citadelle un commencement de négociation.
« La position du général Bosco était très-critique.
là
Sa garnison, composée de cinq mille cinq cents hommes, était entassée dans un fort, sans aucune espèce d'approvisionnements. 11 devait donc à peine espérer une capitulation houorablc.
« Après avoir vu le général Garibaldi et obtenu son assentiment, le capitaine du Protis montait à la citadelle avec un pavillon parlementaire, et était introduit, les yeux bandés, près du général Bosco.
« De prime-abord, le général Bosco se tint sur la réserve; mais, dès qu'il sut que le capitaine Salvi était Français, il devint plus communicaiif et ne dissimula pas qu'il était tout prêt à entrer en arrangement, pourvu que les conditions fussent honorables pour lui et sa troupe.
« Voici, non pas le texte, mais l'ensemble de la lettre donnée par le général Garibaldi au capitaine du Protis :
« Le général commandaut la place de Mclazzo, « dans un but d'humanité qu'il apprécie comme le « général Garibaldi, et désirant surtout éviter une • effusion de sang inutile, ne serait pas éloigné de « rendre la place à des conditions honorables, pour- « vu toutefois qu'elles fussent approuvées par son « gouvernement. La position de la citadelle, sans « être désespérée, est, il le reconnaît, critique; mais « elle offre encore des ressources à un général et à « des troupes déterminées. »
« Le général Bosco confia en outre, au comman-
dant du Protis, une lettre pour le roi de Naples.
« Le capitaine du Protis se retira alors; mais le général Bosco, l'ayant reconnu pour Français, défendit qu'on lui bandât les yeux comme à son entrée dans la place.
t Aussitôt après l'entrevue, le Charles-Martel et la Stella partirent pour Messine ; le Protis restait au mouillage attendant l'issue de la négociation entamée.
« Cependant, le commandant de la Mouette, inquiet, n'avait fait que toucher à Messine et avait repris aussitôt la route de Melazzo. Il se croisait en chemin avec le Charles- Martel et la Stella, mais sans communiquer avec eux.
« Il était environ quatre heures lorsqu'il arrivait en vue de Melazzo. L'étonnement du capitaine fut grand en apercevant devant Melazzo quatre frégates napolitaines, sous vapeur, dont une battait pavillon d'amiral.
« Le champ fut ouvert à bord à toutes les suppositions.
« Les uns voyaient déjà un débarquement ; d'autres un simple ravitaillement; mais tout le monde s'attendait à une canonnade quelconque. Il était aisé, à l'aide de la longue-vue, de distinguer les dispositions faites parle général Garibaldi pour résister à toute tentative d'agression.
« La générale avait été battue dans l'armée in-
dépendante; une batterie de six pièces, établie comme par enchantement, s'élevait sur le quai, au pied de la citadelle ; une autre de deux pièces pouvait se distinguer au fond de la baie, à rcmbouciiure de la rivière.
« Les feux de ces deux batteries devaient se contre-battre.
« Les deux tours du sommet de la presqu'île, qui, dès le principe, étaient tombées au pouvoir du général Garibaldi, avaient aussi dirigé vers l'escadre napolitaine les quatre pièces dont elles étaient armées.
t Toutes ces dispositions belliqueuses ne devaient aboutir à rien. La frégate amirale arbora le pavillon parlementaire à son mât de misaine. La Mouette vint tranquillement mouiller à côté du Protis.
« L'escadre napolitaine portail, à ce qu'il parait, un plénipotentiaire. A sept heures, les négociations étaient terminées, et le capitaine du Protis recevait l'ordre de se rendre immédiatement à Messine, pour faire rallier le Charles-Martel, la Stella, Y Impératrice-Eugénie, etc. , en vue de l'évacuation immédiate de Melazzo.
« A deux heures du matin, la Mouette appareillait elle-même pour rentrer à Messine.
* Les conditions premières imposées par le général Garibaldi avaient été, dit-on, celles-ci :
« La garnison, prisonuière de guerre ; les officiers
libres de rentrer chez eux avec armes et bagages.
« Les conditions acceptées de part et d'autre ont été celles-ci :
< Les troupes se retireront avec armes et bagages, mais sans cartouches ; le matériel de la citadelle sera partagé en deux parts, moitié aux assiégeants, moitié aux assiégés.
« Maintenant, voici pour Messine :
« Le 22, les bâtiments de guerre stationnés dans le port de Messine avaient été invités par le général Clary à changer de mouillage, pour ne pas gêner les opérations défensives ou agressives de la citadelle.
« De l'évacuation des bâtiments de guerre résulta de suite un sauve-qui-peut général pour tout ce qui n'avait pas encore abandonué la ville.
• Toute cette malheureuse population se trouvait agglomérée sur les plages du détroit de Messine, partie sous des tentes en lambeaux, partie dans des bateaux de toute espèce, où les femmes et les enfants étaient entassés à ce point que dans une raahonne j'ai compté vingt-huit enfants et dix-huit femmes. La partie de la population la plus aisée avait fui dans la campagne ; la ville restait déserte et silencieuse comme un tombeau. Le silence de la cité était seulement troublé par les cris d'alerte des factionnaires napolitains et par les coups de fusil qu'ils envoyaient sans raison sur tout ce qui paraissait dans les rues.
t Le port était aussi désert que la ville, sauf quelques corvettes uapolitaiues prêtes à appareiller. Il ne restait dans le port que la Mouette, qui, forcée de faire son charbon, était amarrée à Terra-Nova. Les journées du 2/j et du 25 se passèrent de la même manière.
t Cependant un combat paraissait imminent. D'après les intentions qu'avait manifestées le général Clary, on devait s'attendre à une lutle désespérée. Effectivement, les troupes napolitaines occupaient toutes les crêtes des montagnes qui entourent Messine. Artillerie, cavalerie, génie, rien ne manquait au déploiement des forces mises en avant par le général de l'armée royale. Mais c'était la montagne qui accouche d'une souris. Le 25, vers les sept heures du soir, un faible engagement avait lieu entre les avant-postes napolitains et les guérillas d'un chef de partisans nommé Interdonato, malgré la défense qui avait été faite.
€ Cet engagement faisait présumer pour le lendemain une action pleine d'intérêt; mais au lever du soleil, les Napolitains étaient rentrés en ville, les piccioti descendus dans les ravins, où ils séjournaient en attendant des ordres; enfin, dans le port, l'évacuation commençait. Cette évacuation, dont les articles paraissent un problème, n'a été sans doute que la conséquence pure et simple de la capitulation de Melazzo.
e En abandonnant de justes prétentions, le général de l'armée indépendante s'était réservé les bénéfices de l'évacuation de Messine. En échange de ses prétentions premières, la garnison de Melazzo était la rançon de Messine.
t Le 26, les bâtiments de guerre rentraient dans le port. La population rassurée commençait à rentrer en ville. Plusieurs décrets rendus par le général Garibaldi assuraient la tranquillité publique : tout attentat contre la sûreté personnelle était sévèrement puni; la garde nationale s'organisait, prenait le service des postes abandonnés par l'armée napolitaine, et tout le monde, vainqueurs et vaincus, s'embrassaient à qui mieux mieux dans la rue. La signature définitive, la trêve n'a cependant eu lieu que le '28; les troupes royales occupant la citadelle et les troupes de Garibaldi occupant la ville s'engagent à s'abstenir de toute hostilité pendaul un laps de temps quelconque, la reprise des hostilités devant être annoncée au moins quarante-huit heures d'avance.
« Alexandre Dumas. »
La nouvelle de la reddition de Messine par les Napolitains, aussitôt répandue par le télégraphe dans les campagnes et provinces environnantes, eut
pour effet de faire revenir dans cette ville la plus grande partie de la population. — Ce fut donc au milieu d'une foule joyeuse et enthousiaste que Garibaldi fît son entrée dans Messine, le soir du 29 juillet, à la tète de son vaillant état-major et au bruit des acclamations qui le saluaient sauveur de la Sicile. — Le lendemain, un Te Deum réunissait dans la cathédrale l'élite des citoyens, et on procédait immédiatement à la réorganisation de la municipalité et de la magistrature. — Toujours prompt, au lendemain d'une grande tâche accomplie, à rappeler à ses soldats ce qui leur reste à faire, le général dictateur adressait cet ordre du jour aux braves qui venaient de rendre à la Sicile sa seconde capitale.
« Soldats !
« Votre courage et votre dévouement h la cause de l'Italie ont triomphé de tous les obstacles. Les troupes bourbonniennes, malgré leur valeur, n'ont pu résister à votre élan et ont été contraintes de prendre la fuite.
« Mais ce que nous avons fait n'est rien en comparaison de ce qui nous reste à faire. Vos armes, triomphant de tous les ennemis qui nous restent, devront faire sentir ce qu'elles valcut sous les murs de Mantoue et de Vérone.
• Que tous ceux qui no se sentent pas dans la poitrine la force nécessaire pour résister aux souffrances qui viendront à notre rencontre, retournent dans leurs foyrr*. Mais je sui* sûr que nul d'entre vous n'abandonnera mon drapeau, qui est celui de l'Italie.*
Bientôt après, et pour redoubler l'ardeur de la population, Garibaldi adressait aux femmes de l'île une exhortation où son âme se peint tout entière.
Aux femmes sicilienne».
t La liberté, le don le pins précieux que la Providence ait fait aux
• peuples, fut acquise à la Sicile grâce à la mile résolution des Siciliens
• et à l'aide généreuse de leurs frères du continent ; la liberté, difficile
• à acquérir, est plus difficile à conserver, et l'Italie entière, pendant de
■ longs siècles, en a trop souvent donné la triste preuve.
« La Sicile est un pays tel, qu'il n'a pas besoin de recourir aux hîs-
■ toires étrangères pour trouver des exemples de tous genres des vertus « citoyennes, et les femmes y ont montré de tout temps un courage à » étonner le monde.
« Des femmes de Syracuse, qui coupaient les tresses de leurs cheveux « pour en faire des cordages aux temps des Romains, à celles de Mes- « sine qui excitaient les leurs a assaillir les bombardateurs, nombreux « sont les actes de valeur de ce sexe dans cette lie. Les Vêpres, fait uni* « que dans l'histoire des nations, ont vu aussi aux côtés des combattants « de l'indépendance nationale les belles insulaires.
a Moi (et c'est avec émotion que je le rappelle), annonçant du haut « du palais de Palerme à ce peuple généreux les humiliantes prétentions
• du domitiateur, j'entendis un frém ssemeut, répété par les femmes qui «couronnaient les balcons, A faire pâlir une armée entière, et ce fré-
• missement fut la sentence de mort de la tyrannie.
■ La Sicile est libre, c'est vrai, une seule citadelle reste au pouvoir
• de l'ennemi ; mais voici onxe ans, la valeur sicilienne obtint le même
• résultat, et pourtant cette terre libre, pour n'avoir pas voulu faire un « dernier effort, fut rejetôe dans le servage, foulée de nouveau par des « pieds mercenaires et réduite à dea conditions plus misérables qu'avant « la glorieuse révolution. %
• Femmes gracieuses et chères de la Sicile, entendez la voix de « l'homme qui aime sincèrement votre beau pays, auquel il est lié par « l'affection de sa vie entière. Il ne vous demande rien pour lui, rien
• pour les autres ; niais, pour la patrie commune, il demande votre puis*
■ sant concours. Appelez aux armes les habitauts de cette Ile ; faites « honte à ceux qui se cacheut dans le giron de la mère ou de l'amante.
• La Cairoli, de Pavie, très-riche, très - aimée , très - noble dame, « avait quatre fils : un mort a Varèse, sur le cadavre d'un Autrichien « qu'il avait tué. L'alné, Benedetto, vous l'avez à Palerme gisant encore « des blessures reçues à Calataflmi et à Palerme ; le troisième, Enrico. « vit avec le crâne ouvert dans les mêmes combats, et le quatrième fait
• partie de cette mêtn«ï armée, envoyé ici par cette mère incomparable.
• Femmes ! donnez vos fils, vos amants 1 En petit nombre .. la lutte sera «longue, douteuse et pleine de périls pour tousl Nombreux... nous « vaincrons par la puissance, sans batailles... Bientôt vous verrez réalî-
■ sées les espérances de vingt générations d'Italiens!... et je vous ren- » drai vos chers, le visage bronzé par les champs de bataille. .. le front « couronné de l'auréole de la victoire, et bénis de ces mêmes populations « souffraineset asseï viesqui ont envoyé leurs fils au rachatde votre terre.»
Au moment où j'écris ces lignes, 1* Europe tout entière est attachée aux pas du héros. Il a quitté la Sicile avec une partie de ses braves. 11 est allé poursuivre sur le continent même le complément de sa grande idée. Avant de se séparer de ce peuple qui lui doit tant, il a voulu lui laisser quelques paroles d'adieu, sous la forme d'une allocution à la garde nationale de Messine :
« Je suis appelé ailleurs et je dois m' éloigner de vous, ô Siciliens ! 11 est temps aujourd'hui que la Sicile pense sérieusement et vigoureusement à sa propre défense. — Oui, vous devez désormais yous défendre vous-même contre quiconque vous attaquerait. — J'ai fait pour vous autant qu'il m'était possible. — Aujourd'hui, l'Italie veut que je me rendre autre part. — La diplomatie n'a pu m'arrêter, et je ne transigerai absolument pas avec elle. »
LES TENDANCES DB LA SICILE, ET LA CONDUITE DU GOUVERNEMENT DICTATORIAL.
De tous les événements qui précèdent, il doit évidemment résulter pour le lecteur une conviction: c'est que le mouvement qui a poussé la Sicile dans l'unité uationale, sous la couronne du roi Victor- Emmanuel, est aussi unanime qu'irrésistible. — Les adresses spontanément envoyées au dictateur, par les comités municipaux de toutes les villes et bourgade de l'Ile, et signées les noms des plus considérables, sont encore à cet égard un témoiguage concluant — 1^ Journal officiel les a reproduites par centaines; toutes commencent ainsi : Au général GaRIRALDI, DICTATEUR DB LA SlCILB AU NOM DE
S. M. Victor-Emmanuel, roi d'Italie ; — La volonté impérative de faire partie de la monarchie italienne y est clairement exprimée. — Et il n'est pas jus-
qu'aux femmes elles-mêmes qui ne tiennent à manifester leurs sentiments dans cette question si vitale. — Voici un document qui en dit assez à ce sujet :
• Monsieur le dictateur,
« Les dames d'Aci, voulant suivre les beaux exemples de patriotisme donnés aux Italiennes par les femmes de la haute Italie et de l'Italie centrale, ont résolu de réunir et de vous envoyer, monsieur le dictateur, la somme de 1,200 ducats Environ 6.C00 fr.) qu'elles destinaient à l'achat de leurs toilettes d'été.
« O vous, que Dieu semble avoir choisi pour la délivrance du genre humain, recevez ce modeste don, qui doit servir à se procurer des fusils pour chasser le despotisme, pour constituer une seule et puissante monarchie constitutionnelle, dont le chef sera Victor-Emmanuel, le roi soldat, le roi galant homme, le libérateur de l'Italie, et pour accomplir enflo l'annexion, a laquelle les femmes de Sicile donnebont UNANIME- MENT LEURS SUFFRAGES.
« La commission : Baronne Pennisi ; baronne Agrippina Nicolosi ; baronne Carmela Cali ; Annetta Modo-Rossi ; Carolina-Scudiero Figuera ; AngelinaScudiero Badala ; Raimooda-Scudiero Platania.
« Aci, le 25 juin 1860. »
En même temps que ces solennelles manifestations des provinces, le conseil municipal de Palerme présentait à Garibaldi l'expression des désirs de la capitale elle-même dans le discours suivant :
• Général !
■ Palerme marquait au 4 avril l'heure de la délivrance définitive de la Sicile au cri de : Vive Victor-Emmanuel! C'était une cautte italienne, et la première épée de l'Italie devait écrire l'heure du triomphe. Homme des temps héroïques, votre nom fut à peine prononcé, et les Siciliens furent libres et ils furent citoyens de la grande patrie. La ville de P^ lerme fait entendre un cri unanime de reconnaissance pour le libérateur de la Sicile, et du milieu de 6es ruines fumantes, dernier souvenir de ses tyrans, elle salue le héros italien.
« Général,
• Votre nom appartient à toute l'Italie ; mais à ce nom glorieux l'histoire a désormais joint celui de Palerme et le souvenir du 27 mai, »u-
bliroe journée, gloire Impérissable pour vous et pour vos braves, grande victoire italienne, non moins grande que les victoires de Magenta et de Solferino. Veuillez donc permettre que la cité vous inscrive sur les registres de la famille commune, avec les braves qui vous ont suivi, et vous proclame le premier et le plus grand de ses citoyens !
• Dictateur,
• Palerme répond à votre appel et fait des vœux pour que les destinées du pays soient promptement fixées. L'annexion de la Sicile anx provinces libres italiennes, et! l'unité de l'Italie, des Alpes à Pacbino, est dans les œura de tous les Paler roi tains. L'unité de l'Italie, sous le règne du magnanime roi Victor-Emmanuel, voili sa liberté, voilà son indépendance des tyrans étrangers ! C'est une des dernières paroles de l'empire de la civilisation et de la paix. »
Spontanément, Garibaldi répondait :
• Ce que nous avons fait, moi et les compagnons qui ont combattu à mes côtés, est bien peu de chose auprès de ce qu'ont accompli les Siciliens et l'héroïque population de Palerme, et certainement, sans cette mâle démonstration du sentiment national, si longtemps et si courageusement soutenue, je n'aurai» pas réussi, avec aussi peu de forces, dans une tâche aussi considérable.
« Mais je suis heureux de pouvoir me trouver au milieu de vous, au milieu de cette assemblée que je considère comme représentant la saine opinion du peuple, pour vous faire savoir quelles sont mes idées. Ce peuple, je l'ai vu comprendre avec une sagacité infinie ses véritables intérêts, lorsque entendant les conditions humiliantes qu'on roulait lui imposer, il les repoussa avec un véritable rugissement de lion.
« Dans toutes les communes de la Sicile, et jusque dans les plus humbles bourgades, on s'est prononcé pour l'annexion au royaume italien uni sous l'invincible Victor-Emmanuel. Messieurs, c'est moi qui al ouvert la campagn3 de 1859 avec ce programme : Italieel Victor' Emmanuel.
« Je connais et j'apprécie personnellement les éminentes qualités de ce généreux prince, et, dès le premier instant, J'ai compris que c'est l'homme choisi par la Providence pour réunir et fondre ensemble les éléments de la famille italienne.
« Je pourrais donc, fort de cette manifestation des communes, proclamer l'aunexioo par un acte dictatorial, et en presser l'accomplissement. Mais, comprenez-le bien, je suis venu combattre pour l'Italie et non pour la Sicile seule, et tant que lltalie tout entière ne sera pas unie et libre, la cause d'aucune de ses parties ne sera gagnée. Réunir toutes c< s parties lacérées, dispersées et subjuguées, les mettre en état de former PL talie uoe et libre, tel est l'objet de ma mission.
« Quand ce but sera atteint, quand nous pourrons dire à tout Tenant :
■ L'Italie doit être libre, et si cela ne vous convient pu, vous aurez affaire à nous, » alors ce sera le moment de procéder à l'annexion. Mais s'il s'agissait d'annexer en ce moment la Sicile seule, les ordres devraient alors venir d'un autre que de moi, il me faudrait renoncer à prendre part à l'œuvre et me retirer. »
Ceci voulait dire très-nettement : « Du jour de sa délivrance, la Sicile appartient au roi Victor-Emmanuel et fait partie du royaume d'Italie. Mais, en fait, nous n'entendons nous mettre immédiatement à la merci du cabinet de Turin, surtout comme il est aujourd'hui composé, car son premier acte serait de nous arrêter dans notre route et de nous ôter tous les moyens de continuer notre œuvre de l'unité nationale. — Une fois l'Italie délivrée, nous dirons au roi : t Sire, voici votre peuple, » et nous nous effacerons. Mais nous ne voulons pas que, pour l'instant, un Cavour quelconque vienne encore essayer d'entraver notre mouvement, et nous absorber sans profit pour la cause des provinces encore esclaves. »
Quoi de plus clair et de plus juste. — Du reste, excepté de renoncer à la liberté d'action, le dictateur ordonnait toutes les mesures les plus significatives pour confondre la Sicile dans le système du royaume italien. — L'armée sicilienne prenait rang par numéro de divisions dans l'armée royale, et le gouvernement rendait, à l'égard des relations d'État à État, le décret suivant :