‹ La révolution sicilienne et l'expédition de GaribaldiChapitre 3 sur 18 · LA DYNASTIE ACTUELLE DE NAPLES · texte numérisé non relu

LA DYNASTIE ACTUELLE DE NAPLES

CONSTITUTION AHTIQUK DB Là SICILE.

Pour bien comprendre les causes de l'irréconciliable aversion qui, à tant de reprises, depuis bientôt un demi -siècle, a soulevé la Sicile tout entière, peuple, nobles et clergé, contre la cour de Naples; pour se faire une idée des griefs qu'elle invoque en ce moment, à l'appui de sa résolution de lutter jusqu'à la mort plutôt que de retourner sous le joug, un court résumé historique est nécessaire. — Il s'agit de savoir quelle était la condition de ce beau pays lorsqu'il passa sous l'obéissance des infants d'Espagne, et ce que ces princes en ont fait pendant plus d'un siècle de règne. — Rien ne sera plus simple, ensuite, que de tirer de l'état présent sa logique conclusion.

Après avoir été successivement, à la chute de la puissance romaine, sujette des Vandales et des Goths, puis province de l'Empire de Byzance, puis encore siège d'un État musulman, la Sicile, reconquise au onzième siècle par le Normand Roger, sur les sectateurs du Prophète, fut érigée par ce soldat heureux en monarchie indépendante. — Roger se déclara souverain de la Sicile et établit sa capitale à Palerme.

Ce prince était de la race des fondateurs d'Empire. Comme son compatriote Guillaume d'Angleterre, il sut non-seulement conquérir, mais édifier. — De tant de races éparsessur le sol de la Sicile, et jusquelà en hostilité perpétuelle les unes contre les autres, il fit une nation compacte et homogène, en les fondant ensemble par sa forte volonté. Il combina la féodalité normande avec les institutions municipales, dernière marque de l'origine latine, et c'est à lui que remonte le Parlement de Sicile, formé d'abord des évèques, des comtes et des barons, auxquels s'adjoignirent plus tard les députés des communes, en qui résida, pendant huit siècles, la plus importante partie de la souveraineté de l'île, jusqu'à 1815, où Ferdinand I er put réaliser définitivement l'usurpation de tous les pouvoirs.

Roger le Conquérant mourut puissant et respecté. 11 fut pleuré de son peuple. — Roger II, son fils et successeur, songea à s'agrandir sur le continent.

L'Italie méridionale était alors divisée en petits États despotiques, ou en républiques, comme Naples et Amalû. Roger II les soumit par ses armes ou par des traités, et, en 1130, devenu le plus puissant prince d'Italie, il se fit reconnaître roi de Sicile, duc d'Apulie et prince de Capoue. — Palcrme, devenue une ville magnifique , était le centre du nouvel Etat. Une cour brillante y résidait; et les provinces de terre-ferme, administrées au nom du roi par des magistrats et officiers siciliens, n'étaient considérées que comme de simples dépendances de la couronne. — L'importance du Parlement sicilien était alors déjà telle, que Roger II ne crut pouvoir prendre la dignité royale sans son consentement et concours, auquel effet il le réunit en 1129. — Ce fut la même chose pour son couronnement.

La dynastie normande régna glorieusement pendant un siècle. Après Guillaume II, mort sans postérité, le Parlement, représentation légale du pays, appela au trône Constance, fille de Roger II et femme de Henri de Souabe. — Bien qu'il portât la couronne impériale, Henri, sacré lui-même roi de Sicile, ne confondit jamais avec elle la couronne de l'île, et, par des chartes spéciales, il confirma aux Siciliens tous les privilèges dont ils avaient joui sous les princes normands.

En 1231, Frédéric, fils de Henri, également empereur et roi de Sicile, ayant réuni en un seul corps

les lois encore éparscs de ses prédécesseurs, soumit ce Code à l'examen du Parlement, qui en fit luimême la promulgation.

La maison de Souabe prit fin en Mainfroi et en Conradin, dépossédés et tués par Charles d'Anjou, d'accord avec le pape Clément IV qui sanctionna l'usurpation. — Gonflé par le succès, et croyant n'avoir plus rien à ménager, Charles d'Anjou, délaissant la capitale du royaume, s'établit avec sa cour à Naples, où il était plus à même de correspondre avec Rome et la France et de suivre ses plans ambitieux sur le reste de l'Italie. Un gouverneur angevin résida seul à Palerme, et une tyrannie terrible s'appesantit sur l'île, livrée à des chefs et à des soldats étrangers.

Mais la Sicile ne s'accommoda pas longtemps d'un tel état de choses, et dans l'année 1282, les Vêpres siciliennes la remirent en pleine et libre possession d'elle-même. — Le courageux et infortuné Mainfroi avait laissé une fille, Constance, mariée à Pierre, roi d'Aragon. La nation sicilienne offrit sa couronne à ce prince, qui l'accepta avec empressement, et qui sut défendre l'île contre toutes les tentatives des maîtres angevins de Naples. — Son second fils Jacques devait régner en Sicile et y faire souche ; mais, appelé en Aragon par la mort prématurée de son aîné Alphonse, Jacques laissa à Palerme, comme viceroi, Frédéric, le plus jeune des trois frères. — Bien-

tôt après, mentant au serment qu'il avait prêté, au lieu de transmettre la couronne de Sicile à Frédéric, lorsque lui-môme se vil sur le trône d'Aragon, il essaya de la vendre à la dynastie de Naples. Les Siciliens répondirent à cette déloyauté en déclarant sa déchéance et en conGant à Frédéric le soin de leurs destinées (1).

Ce prince fut proclamé roi en 1296, par le Parlement réuni à Catane, et dans lequel, afin de donner plus de solennité à une si importante décision, prirent place, pour cette fois, outre les députés des villes et des bourgs, les citoyens du Tiers-État les plus considérables par leurs lumières et leurs richesses.

« Ce Parlement, dit un excellent travail (2) sur la matière, avait mission d'introduire un ordre plus régulier dans la constitution politique successivement transmise par les divers rois normands jusqu'à Pierre et Jac pics d'Aragon. Frédéric, commença par sanctionner le droit de la nation en déclarant qu'il recevait la dignité royale du libre consentement et de

(1) Jacques d'Aragon ne craignit pas d'unir us troupes à celles du roi de Naples pour venir combattre les Siciliens et son propre frère. I-e peuple de File résista avec valeur. Pendant la plus grande fureur de la lutte, des ambassadeurs du Pape, cherchant à s'interposer, offrirent aux Siciliens la paix et le maintien de tous leurs privilèges, s'ils voulaient se soumettre. — « Nous aimons mieux, répondirent-ils, les conquérir avec notre sang et nos épéea, qu'avec des parchemins. » — Et .bientôt après ils furent libres.

(2) Mémoire $vr la Droits politique» de la Sicile, par MM. Bonaccorsi

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la généreuse élection des Siciliens. Le pouvoir législatif fut partagé entre le roi et le Parlement. Le roi, comme tout autre citoyen, devait obéir aux lois consenties d'un commun accord, et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, s'éloigner de l'île. Tous les ans, à la Toussaint, le Parlement se réunissait de plein droit, sans préjudice de la faculté qu'avait le prince de le convoquer dans les cas urgents. Le Parlement eut une haute surveillance sur la magistrature et sur les officiers publics. C'était lui qui traduisait en justice les syndics des villes. Enfin, les ordres réunis choisissaient tous les ans une haute cour des pairs destinée à décider sans appel les causes criminelles des nobles. Le roi ne pouvait contracter d'alliance, faire la paix ou la guerre sans l'avis de la nation et sans son assentiment. Quant à la levée des impôts, il y avait été pourvu dès le temps de Jacques. On se contenta d'établir un système de répartition plus équitable. De plus, on régularisa la marche de la procédure civile et criminelle; la rigueur de la législation en matière de félonie fut adoucie ; les ecclésiastiques furent assujettis ni plus ni moins que les autres citoyens aux charges de l'État; la sûreté publique fut protégée dans les villes et au dehors, et les prérogatives et les franchises antérieures furent de nouveau \ reconnues et confirmées. »

Quand on songe que la Sicile jouissait de tels

avantages à la fin du treizième siècle, en plein moyen âge , alors que dans toute l'Europe l'autorité royale luttait de despotisme brutal avec les seigneurs féodaux, on reste saisi tout à la fois d'étonnement et d'admiration pour un peuple déjà assez mur pour d'aussi considérables libertés. La Grande Charte anglaise, si vantée, était bien inférieure à cette constitution, véritablement digne de notre époque, et qui traversa, jusqu'au commencement de ce siècle, tant d'années et de si diverses dominations.

L'extinction de la maison d'Aragon, en l/ilO, laissa de nouveau aux Siciliens le soin de se choisir un maître. Ferdinand de Castille, dit le Juste, parent des princes d'Aragon , et qui leur succédait à la couronne de ce pays, mit aussitôt tout en œuvre pour obtenir l'élection de la nation sicilienne. Ses envoyés promirent solennellement le maintien des privilèges du royaume. La noblesse et le peuple répondirent favorablement à ces avances. Ferdinand jouissait d'un grand renom, et il importait de ne pas laisser trop longtemps le pays dans un état provisoire. Le roi de Castille fut donc proclamé souverain par le Parlement.

La Sicile perdait cette fois l'honneur et les avantages matériels du séjour royal ; mais la plénitude de son indépendance et ses antiques institutions étaient sauvegardées. — Ferdinand et sa famille arrivaient au trône, non par la conquête, ni en vertu du droit

assez douteux, du reste, de la succession des monarques aragonais, mais par la volonté nationale.

Non-seulement le Parlement sicilien ne vit aucune de ses attributions diminuées par cet état de choses, mais, de plus, elles s'accrurent d'une façon hors ligne par la création d'un corps politique, qui n'exista jamais qu'en Sicile, et qui fit passer entre ses mains, outre l'autorité législative qu'il possédait déjà une grande partie du pouvoir exécutif. C'était la députalion permanente du royaume, corps de douze membres du Parlement, choisis à l'élection, et qui, pendant l'intervalle des sessions , tenait la place de l'assemblée, surveillait la levée des impôts et le maintien des libertés publiques. L'administration des finances passa ainsi à la nation par l'organe de ses délégués, et une représentation permanente et inviolable siégea désormais en face du souverain, ce qui devint surtout utile quand il n'y eut plus à Païenne que des vice-rois. — Aussi, même au temps des monarques espagnols les plus despotiques, n'y eut-il jamais aucune atteinte portée aux franchises nationales de la Sicile. — De 1282 à 1815, le Parlement se réunit, sans interruption, au moins tous les quatre ans. — Et en considérant l'antiquité des institutions politiques siciliennes, de même que leur influence sur le bonheur et la prospérité du pays, on doit comprendre l'invincible rancune du peuple de l'Ile contre les princes qui, après tant de siècles

d'un régime aussi libéral, osèrent, au mépris de tous les serments, se déclarer maîtres absolus, faire table rase autour d'eux , et, les privant de tous leurs droits, réduire les Siciliens à la condition d'une race conquise, livrée à la tyrannie la plus atroce, à la misère la plus indescriptible.

Pendant la durée tout entière de la dynastie castillane, et également après que, par la mort de Ferdinand le Catholique, son héritage fut passé à la maison d'Autriche, les rapports de la Sicile avec ses maîtres étrangers se réduisaient à un simple hommage, au paiement d'une liste civile personnelle que la richesse du pays et son grand commerce ne rendaient point onéreuse. Tous les pouvoirs étaient exercés par les vice-rois, d'accord avec le Parlement national. Environnés d'une cour pompeuse, dans l'ancienne résidence des souverains, à Palerme, ces représentants du prince jouissaient de l'autorité la plus complète et étaient entièrement indépendants de fait y de Barcelone, de Grenade ou de Madrid, les diverses capitales successives de la dynastie nominale de Sicile. Ils dispensaient les charges et dignités de l'État , commandaient les forces de terre et de mer, nommaient aux emplois, rendaient la justice eu dernier ressort, avaient le droit de grâce, entretenaient auprès d'eux un Conseil privé, comme le monarque lui-même, et recevaient tous les honneurs dus à la personne royale. Souvent, les vice-rois dé-

clarèrent la guerre et firent la paix, sur l'avis du Parlement. Ils étaient en communication directe avec Rome pour les affaires ecclésiastiques, et ils entretenaient au dehors des agents particuliers pour les intérêts publics et commerciaux du royaume. Les intermédiaires entre la Sicile et le roi étaient appelés ambassadeurs siciliens, et recevaient le traitement de cette qualité à la cour d'Espagne. — En un mot, l'île était une véritable république aristocratique, avec un vice-roi pour président et le souverain de l'Espagne pour suzerain.

>< La Sicile , dit le Mémoire déjà cité de MM. Bonaccorsi et Lumia, la Sicile conserva toujours son étendard et ses armoiries; elle battit monnaie; figura et fut toujours considérée au dehors comme royaume séparé. Dans le coucile de Bâle, sous Alphonse, elle se fit représenter par ses orateurs et une dépulation particulière. Après que la ville de Tripoli eut été conquise par les forces combinées d'Espagne et de Sicile, Ferdinand le Catholique, qui employa toute sa vie à fondre en une seule monarchie tous les petits royaumes espagnols , Ferdinand fit de cette ville une dépendance directe de la couronue de Sicile. Il en fut fait pareillement, en 1519, après la conquête de l'île Gerbi, laquelle fut déclarée tributaire de cette même couronne. ■

Lorsque, sous Alphonse de Castille, le royaume de Naplcs passa aux souverains espagnols, la Sicile

n'eut pas avec ce pays d'autres rapports que ceux qu'elle conservait avec l'Espagne ou avec tout autre État étranger. De l'ancienue suprématie de la Sicile au temps des Normands, des Souabes et des guerres qui suivirent la révolution des Vêpres, il ne restait plusquele souvenir. La Sicile, jamais vaincue, jamais conquise, fière d'avoir gardé intacte son indépendance nationale, vit avec indifférence, sur le rivage voisin, pendant une longue série d'années, l'oppression succéder à l'oppression, la conquête à la conquête, Louis de Hongrie chasser Jean, Jean revenant à son tour et restaurant la monarchie angevine ; puis, sur la ruine de ceux-ci, Charles de la Paix élever sa puissance. Elle vit encore la royauté disputée entre Charles et René d'Anjou, Naples envahi successivement par Alphonse d'Aragon et par Charles VIII de France, de Charles passer a Ferdinand II d'Aragon, de là à Ferdinand le Catholique et Louis XII tout à la fois, ensuite à Ferdinand le Catholique tout seul. Un tel spectacle, nous le répétons, ne put jamais qu'inspirer aux Siciliens une pitié profonde pour un peuple incapable de se défendre luimôme et destiné à devenir toujours la proie du plus fort.

La mort de Ferdinand le Catholique, sans postérité masculine, fit passer ses diverses couronnes à Charles d'Autriche, fils de sa fille. Ce changement de maison régnante, soumis aux délibérations du

Parlement sicilien, fut approuvé en 1518 seulement, et le nouveau prince prêta le serment habituel de conserver les franchises et privilèges du royaume. — Plus tard, devenu l'empereur Charles Y et le plus puissant souverain de l'Europe, le successeur de Ferdinand, au retour de sa fameuse expédition d'Afrique, s'arrêta en Sicile, et il renouvela solennellement son serment dans la cathédrale de Palerme. — Par un décret, sans exemple jusque-là, il déclara : « Que si jamais lui, Empereur, ordonnait c ou décrétait quelque chose en opposition des prit viléges ou de la constitution de la Sicile, son ordre « ou son décret fût considéré comme nul et non < avenu. •

Soit politique habile, soit qu'ils fussent occupés ailleurs d'une manière plus intéressante, les héritiers de Charles V, à commencer du sombre et despotique Philippe II, continuèrent la même tradition à l'égard de la Sicile. — Sous Philippe III, Philippe IV, Charles II, l'Ile n'eut guère à se ressentir des malheurs et de la décadence de la monarchie espagnole. Gouvernée en général par des hommes intelligents, elle se maintint forte et prospère, et, encore aujourd'hui, cette longue période est regardée par les Siciliens comme une des plus heureuses de leur histoire. — Le premier écrivaiu moderne de la Sicile et l'un des plus remarquables historiens du dix-neuvième siècle, l'illustre Michel Amari, con-

firme lai-même ce fait, dans les termes suivants : « Aussi la Sicile ne fit jamais d'efforts sérieux pour échapper au roi d'Espagne , pas même au moment où cette puissance tombait déjà. Messine, se trouvant en pleine révolte, à cause de deux factions intérieures, appelait en 167/j. les armes de la France ; l'amiral Duquesne gagnait trois batailles sur les côtes de la Sicile, le drapeau français flottait à Agosta et à Taormine , le duc de Vivonne prenait le titre de vice-roi ; mais le reste de l'Ile ne bougea pas. Messine, abandonnée, ouvrit ses portes en 1678, et il fallut le démembrement des provinces espagnoles pour que la Sicile changeât de mattre. »

Pour la première fois, dans la guerre de la succession d'Espagne, la Sicile vit régler son sort par la volonté étrangère. De cette fatale ingérence datent tous ses malheurs. Le congrès d'Utrecht, divisant la succession espagnole, donna sa couronne au duc de Savoie, petit-fils d'une infante. — Le choix, était certainement juste et avantageux pour la Sicile, si elle l'eût fait elle-même. — Mais les mêmes puissances qui s'étaient arrogé le droit de nommer Victor- A m édée roi de Sicile, se crurent également celui de lui enlever celte belle province, et de le contraindre à recevoir en échange la pauvre et sauvage Sardaigne. — Les Siciliens regrettèrent fort le duc de Savoie, dont la courte domination avait été pa-

ternelle et éclairée. Quelques discussions étaient cependant nées entre ce prince, accoutumé à l'autorité absolue, et la députalion du royaume, à propos de changements daus les règlements de la magistrature, et ce fut là le prétexte dont on se servit pour déposséder Victor-Amédée, en alléguant qu'il avait violé la constitution du royaume, garantie par les Puissances, et dont l'infraction entraînait la perte de la souveraineté. — Or, combien de fois, depuis lors, le peuple sicilien n'a-t-il pas recouvré juridiquement de la même sorte sa liberté, sans que les grands cabinets aient jugé à propos de prendre de nouveau fait et cause pour ses droits foulés aux pieds !

L'auteur de ce nouveau changement était le fameux Alberoni, qui, de la Sicile arrachée au duc de Savoie, et du royaume de Naples enlevé à l'Autriche, réussit à composer un apanage à l'iufant don Carlos, fils puîné de son maître Philippe V. c Parjure plus tard, dit Michel Amari, la nouvelle dynastie débuta, comme on peut le penser, par une observance très-scrupuleuse des pactes fondamentaux. Les deux royaumes de Naples et de Sicile restèrent aussi étrangers l'un à l'autre qu'ils l'avaient été sous Philippe II. En recevant à Palerme la couronne de Sicile et l'hommage de la représentation nationale, le 5 juillet 1735, Charles III, à son tour, prêta serment à la constitution, à toutes les libertés qu'elle assurait au pays. Son successeur, Ferdinand, renou-

vela ces serments, et il constata la distinction des deux royaumes, en prenant le titre de III e en Sicile et de IV* à Naples, où il avait régné un Ferdinand de plus qu'en Sicile. »

Les deux royaumes, réunis par les hasards de la politique sous un môme prince, se trouvèrent exactement dans la même condition réciproque qu'aujourd'hui la Suède avec la Norwége, le Luxembourg avec la Hollande. Chacun d'eux garda sa physionomie bien tranchée, son caractère distinctif, ses institutions particulières, son administration toute séparée, et leur existence ne se mêla pas davantage que du temps où ils figuraient l'un et l'autre, et toujours isolément, dans la masse des États de la monarchie espagnole. Les nouveaux rois établirent à Naples leur résidence , et Palerme eut , comme par le passé, un vice-roi indépendant.

Eu 1750, Charles III, allant régner eu Espagne, laissa à son second fils, Ferdinand, les royaumes de Sicile et de Naples. Ce prince avait huit ans. L'acte de cession fut passé à Naples, devant les grands de cet État et en présence de la junte de Sicile, ainsi que des députés du Sénat de Palerme, qualifiée dans cet acte de capitale du royaume de Sicile. — Charles III revêtait sou jeune successeur du titre de roi des Deux-Siciles, dont voici l'origine. Du temps des rois 'normands et de la maison de Souabe, lorsque la monarchie avait son siège dans l'Ile, les provinces du

continent, considérées comme des annexes de la couronne, s'appelèrent Seconde- Sicile, Il y eut, d'après la séparation naturelle du détroit, la Sicile en deçà du Pfuire et la Sicile au delà du Phare, La conquête angevine créa le royaume de Naples, qui vécut longtemps sous sa dynastie particulière. Quand, plus tard, les souverains espagnols furent arrivés à la possession de chacune de ces deux couronnes, revenant à la dénomination ancienne, ils s'appelèrent rois de l'une et de l'autre Sicile, Utriusque Siciliœ, ce qui n'impliquait pas du tout la fusion des deux États en un seul, mais bien les deux couronnes réunies sur la tête d'un même prince, commandant* a Palerme comme roi de la première Sicile, à Naples comme roi de la seconde.

On verra plus loin l'importance de ces détails, qui peuvent paraître tout d'abord surabondants.

Le nouveau prince ordonna aussitôt par un décret spécial au vice-roi de prêter serment à la Constitution sicilienne en son nom, ce qui eut lieu le 3 avril 1760, devant le Parlement réuni à cet effet. Ferdinand 111 fut alors reconnu roi de Sicile.

C'est, au fond, une chose assez singulière qu'un prince, souverain au même titre sur deux provinces, revêtu de l'autorité la plus despotique dans l'une et forcé, dans l'autre, de gouverner en roi constitutionnel, jalousement circonscrit dans un cercle étroit. Ainsi se trouvait Ferdinand. — Les monarques es-

pagnols, tout puissants chez eux, vivaient trop loin de l'île pour s'irriler contre ces privilèges si étendus pour l'époque. Us n'y voyaient qu'une garantie contre les abus de pouvoir de leurs vice-rois, et d'ailleurs, en respectant les droits acquis des Siciliens, ils savaient se concilier leur fidélité. Mais un roi de Naples, installé en vue de l'île, et n'ayant pas pour occuper ses loisirs les soins d'une monarchie immense, devait tôt ou tard essayer de changer la constitution politique sicilienne, si fort en opposition avec l'état de choses auquel il présidait directement dans ses États de terre-ferme, et dont les principes le pénétraient tout naturellement. Si Ton joint à cela le caractère personnel de Ferdinand et la circonstance qu'il eut pour femme cette Caroline d'Autriche, fille de Marie-Thérèse, tout imbue des traditions de la cour où elle était née et ivre de pouvoir sans frein, on comprendra que les autiques libertés siciliennes ne tardèrent pas à devenir le point de mire des intrigues des souverains et de leur entourage.

Ici encore, je laisse parler M. Michel Amari : « Voilà donc, pendant la dernière moitié dn dixhuitième siècle, une lutte engagée entre la Sicile et la cour de Naples. La cour en voulait à la fois à l'indépendance et a la constitution de la Sicile. Elle était encouragée, appuyée, poussée à sa double usurpation par la situation exceptionnelle du royaume de

Naples, rempli à cette époque d'hommes trèscapables, mais naturellement disposés h prendre sur la Sicile la revanche des maux qu'ils avaient souffert sous le gouvernement espagnol. De plus, le royaume de Naples avait perdu depuis bien longtemps ses institutions parlementaires. Réformées au treizième siècle par le contre-coup des Yèpres siciliennes, ces, institutions tombèrent en ruine pendant les luttes de la France et de l'Espagne, du pouvoir royal et des barons dans la malheureuse Italie méridionale ; Masanicllo et le duc de Guise ne les avaient certainement pas rétablies. Le pouvoir monarchique, tout à fait absolu à Naples, s'irritait des barrières qu'il rencontrait en Sicile ; mais, n'osaut pas les attaquer de front, il s'efforçait de les tourner. On en était là à la veille de la Révolution française. >

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