‹ La révolution sicilienne et l'expédition de GaribaldiChapitre 4 sur 18 · LA COUR DE NAPLES Ç| SICILE · texte numérisé non relu

LA COUR DE NAPLES Ç| SICILE

■ — Le gouvernement britannique a toujours porté beaucoup d'estime et d'affection à la Sicile; mais cependant ce n'tst pas tout à fait à cause de ce sentiment, NI POOR ASSLRER LE BORHEIR DB LA

Sicile, que des troupes anglaiscsy ont été stationnées : au fait, ce ne fut qu'une occupation militaire. »

( — Lono Castlereaoh, à ta Chambre des Communes, îijuin 1821.)

Alliée naturelle 4e 1* Autriche pendant les guerres delà Révolution française, la cour de Naples yit, au mois de janvier 1799, son armée détruite et sa capitale menacée par le général Cbampionnet. La fuite en Sicile se trouva Tunique moyen de salut. Montant sur des vaisseaux anglais, chargés eu hîite d> tous les objets précieux des palais et musées, et de quatrevingts millions, argent des particuliers enlevé à la Banque, la famille royale fit voile pour Palerme, où elle débarqua presque en suppliante. — Le peuple

sicilien est hou et généreux ; à l'aspect de ces illustres vaincus, venant lui demander asile, saisi d'un noble dévouement, il oublia les griefs passés, et ne songea qu'à exercer envers eux la plus large hospitalité. — Elle devait, hélas! lui coûter cher un jour ! — Le Parlement de Sicile vota un don annuel de deux millions pour les dépenses de la Cour pendant qu'elle séjournerait dans l'île. Le roi prit l'argent, et lorsqu'en 1802 les défaites des Français lui rouvrirent les portes de Naples, il se hâta d'y retourner, ne rapportant de son séjour à Palerme que le désir toujours plus violent de mettre une bonne fois la main sur les libertés et les finances de ce peuple.

Les mêmes causes produisirent encore les mêmes résultats. — Quatre ans après leur rentrée à Naples, Ferdinand et Caroline, entraînés de uouveau dans le sort de l'Autriche, chassés une seconde fois de leurs États continentaux, reprenaient la route de la Sicile. Ils arrivèrent à Palerme, la rage dans le cœur, et décidés à employer tous les moyens, à faire argent de tout pour reconquérir leur royaume. Abusant des forces qu'elle réunissait à Palerme, la Cour s'empara, — spoliation unique au monde, — des fonds du Mont-de-Piété de Palerme , des capitaux . déposés à la Banque par les citoyens. Les biens de tous les absents furent confisqués. Ces sommes servaient à entretenir un monde d'espions en corres-

pondance avec Naples, et de bandits, accourus en Sicile , qu'on enrégimentait pour des expéditions chimériques. La justice était rendue impuissante contre les exactions de tous ces misérables, auxquels leurs compatriotes de haut rang, ministres de Ferdinand ou grands dignitaires de sa cour, donnaient l'exemple de piller et d'insulter les citoyens. — Puis, comme ces derniers commençaient à murmurer, on se mit à les traiter de Jacobins, à les accuser d'idées françaises , et les prisons furent bientôt remplies de malheureux, dont on ruinait et maltraitait les familles pendant ce temps.

Un suspect fut exilé, et un de ses amis condamné à une dure réclusion pour s'être trop souvent entretenu avec lui : pro crebris conversalionibus, dit la sentence. Un autre fut déporté dans une île, parce qu'il lisait les journaux avec intérêt : pro lecturâ gazettarum cutn dilectatione , ce qui trahissait évidemment un conspirateur. La coupe de la barbe, la forme des pantalons servaient de motifs pour persécuter un citoyen. — On croit relire les exploits de Radetzki en Lombardie.

On ne sait à quelles extrémités en serait venue cette cour qui, en 1802, avait couvert Naples d'échafauds, et versé le sang par torrents, si l'Angleterre, seule puissance qui eût des rapports avec la Sicile, ne se fût enfin interposée, non pas, qu'on le croie bien ! par horreur de ces excès de pouvoir,

mais parce que son intérêt était fortement en jeu de ce côté.

Dans la lutte gigantesque ïpi'elle soutenait contre Napoléon, l'Angleterre avait besoin, pour la sûreté et le ravitaillement àè ses flottes dans la Méditerranée, des ports sfosi qtte o*es ressources Aé la Sicile. Elle y entretenait donc des troupes âfin de défendre Vile contre une descente des Français ou des Napolitains de Murât, et elle payait à Ferdinand un subside 4e 400,000 livres sterling par an, pôur qu'il eût toujours snr pied une force régulière respectable.

Le cri qui s'élevait <Se toutes parts contre te gouvernement de Ferdinand et de Caroline, l'appréhension d'un soulèvement dont l'ennemi pouvait profiter, enfin la découverte d'ùric intrigue secrète entre la cour de Patarme et Napoléon lui-même, par l'intermédiaire de taarre-Lduise, nièce de Caroline d'Autriche, intrigue qui, sous promesse de la restitution de Naples, tendait à introduire une expédition française dans l'île et à jeter les Auglais à la mer, tous ces graves motifs portèrent le cabinet dé Saint- James à intervenir dans les auaircs intérieures de la Sicile. — Aû niôîs de juillet 1811, lord William feentinck arrivait â Mermé comme ministre plénipotentiaire du gouvernement anglais et commandant en chef de ses ferces.

« Lord Bentihck, dit un historien, trouva la ville

(te Palerme exaspérée d'an nouvel attentat commis par la cour, la veille môme de son arrivée. La cour, non contente dû subside considérable que lui avait voté l'année précédente le Parlement de 1810, et n'ayant jamais assez d'argent pour suffire à ses prodigalités, a ses ténébreuses et coûteuses intrigues, obtint une délibération du conseil d'État, composé exclusivement de ministres napolitains, et elle promulgua trois décrets mémorables. Le premier déclarait propriété du roi tous les biens des corps religieux et des communes et tes mettait en vente ; par te second, on organisait une loterie pour pouvoir en réaliser plus promptement le prix; le troisième, enfin, établissait un droit de 1 pour 100 sur toutes les vêtîtes, de quelque nature qu'elles fussent. »

tJne terrible explosion accueillit ces mesures. La haute noblesse protesta, et le roi fit déporter dans les 'prisons des îles ses principaux chefs. Personne tie vonhit acheter les biens des communes, et comme le droit sur les ventes frappait gravement les négociants anglais, lord Bentinck, qnî n'avait point caché sa désapprobation d*nne conduite semblable, réclama pour eux.— Les conseils et les remontrances furent reçus dérisoirement ; la cour se mit en lutte ouverte avec lui; Caroline fit travailler sourdement les troupes et la populace de Palerme, pour résister au besoin à main armée ; et, six mois après sa venue en Sicile, lord Bentinck en était réduit à se re-

tirer honteusement ou à faire un coup d'État.

Ce fut à ce dernier parti qu'il s'arrêta. Par ses ordres, les régiments anglais cantonnés à Messine marchèrent sur Palcrme, et lorsqu'ils furent aux portes de la capitale, lord Bentinck se rendit auprès du prince héritier François, et lui tint ce langage :

t J'ai, par toutes sortes de voies, essayé de faire entendre raison an roi et à la reine, tout a été inutile. Aux grands maux les grands remèdes. Je pars et vais me mettre à la tête de mes troupes; je marcherai sur la vhle et j'embarquerai votre père et votre mère pour Londres. Pour vous, vous régnerez si vous voulez faire droit à mes demandes et garder l'alliance de la Grande-Bretagne, sinon il y aura aussi un navire pour vous, et l'Angleterre, toujours loyale et toujours juste, couronnera votre 01s et établira une régence. »

Il fallut bien en passer par là. Le prince François accepta le vicariat-général du royaume; le roi et la reine se retirèrent à la campagne ; et un ministère composé de Siciliens prit la directiou des affaires, avec le concours personnel du ministre anglais, qui, à ses diverses charges, ajouta celle de commandant en chef de l'armée sicilienne.

Ce fut alors qu'afln d'assurer d'une manière définitive l'avenir du gouvernement constitutionnel en Sicile, on songea à reprendre tous les anciens privi-

léges, franchises, droits concédés ou conquis, libertés nationales accordées par les rois des diverses dynasties, pour les fondre en un seul acte, charte du droit public du royaume, harmonisée avec les progrès et l'esprit des temps nouveaux. — De ce travail sortit la fameuse Constitution de 1812, modelée pour la forme sur la Constitution anglaise, avec le vieux fond sicilien, et que le Parlement, assemblé en juillet 1812, adopta avec enthousiasme. Le roi Ferdinand, le prince François, Vicaire-Royal, la sanctionnèrent tous deux solennellement et avec une satisfaction apparente; mais l'ancienne cour, dont le nouveau régime anéantissait toutes les espérances de retour au pouvoir absolu, s'agita de telle façon, sur l'impulsion de Caroline, que, pour éviter de sanglantes collisions, lord Benlinck dut se saisir de la dictature et exiler de l'île la vieille reine, qui se retira à Vienne.

De tels événements, en produisant une excellente impression sur les esprits, bannirent toute crainte fâcheuse pour l'avenir. Comme l'a écrit un publiciste sicilien : « Le ministre anglais s'entourait des avis de tous les personnages de distinction qui avaient pris parti pour la Constitution ; il les flattait, les encourageait, les assurait de la protection de la Grande-Bretagne. Il Gt tant que les ministres et un grand nombre de Siciliens s'attirèrent la haine personnelle du roi par leur fidélité à suivre l'impulsion des Anglais et à contrecarrer tous les actes de Ferdi-

nand. — La conduite du cabinet de Londres, de tout point conforme aux déclarations de son agent à Païenne, confirmait les Siciliens dans leur sécurité et dans la confiance qu'ils ne seraient jamais abandonnés par leur puissante alliée, »

Les pauvres Siciliens allaient bientôt faire une cruelle expérience de la bonne foi et de la loyauté anglaises.

Un des articles les plus importants de la Constitution, et celui qui avait surtout comblé de joie les Siciliens, était le suivant :

« Si le roi de Sicile recouvre le royaume de Naples ou acô^uiert quelque autre couronne, îl est tenu d'envoyer en Sicile, comme roi, son fils aîné, bu de laisser celui-ci en Sicile en lui cédant te royàuinè. Ùês aujourd'hui ta Sicile est déclarée indépendante de Naples et de to'ût autre royaume et gouvernement. »

C'était l'ancien fait de la séparation des deux couronnes, transporté dans le droit nouveau et augmenté à ce point qu'elles ue pouvaient plus être réunies sur une même tête. Ferdinand et son fils François approuvèrent spécialement cette déclaration si grave. — Ils s'en rapportaient à l'avenir du soin de les délier de leur serment.

La Constitution fonctionnait régulièrement, la Sicile était tranquille, lorsque lord Bentinck quitta Vile pour se rendre en Espagne. Il fut remplacé à

Païenne par sir William A'Coiirt, dont l'action devait être bien différente de celle que Bentinck avait eue à accomplir.

Après des prospérités sans nom, les revers avaient commencé pour l'empire d'Occident. Une fois sûr là pente fatale, le colosse s'écroula rapidement. En 1814, Napoléon prenait te chemin de l'exil, et lés alliés défaisaient à Tenvi tout l'échafaudage politique bâti par lui en Europe. — l'crdinànd crut un instant ressaisir Naplcs ; malheureusement pour lui, la coalition s'était déjà arrangée avec Murât; et, d'ailleurs, la réprobation que la dynastie sicilienne soulevait même parmi les vieilles cours pour sâ conduite atroce en 1802 était telle, que le czar Alexandre put répondre à Caroline, qui lè suppliait à Vienne eh faveur de son mari : « Madame, 'ce n'est plus le temps d'envoyer aux peuples un roi-bourreau ! »

Mais s'il perdait à ces événements l'espoir de recouvrer momentanément ses anciens Étals de terre ferme, Ferdiiianà y trouvait l'immense avantage de devenir en Sicile à peu près maître absolu. — N'ayant plus besoin de l'île, alors que leur ennemi était tombé, et que leur volonté commandait, toutepuissante, sur le continent, les Anglais retiraient à la fois de la Sicile leurs troupes et leur ingérence dans les affaires politiques. — Une fort belle dépêche recommandait bien au roi l'observation de ces lois

constitutionnelles, établies sous l'impulsion anglaise; mais, en attendant, le cabinet de Saint-James n'en livrait pas moins au bon plaisir de Ferdinand, avec une parfaite indifférence, ses anciens alliés siciliens, les gens qu'il avait su si bien mettre en avant. — Complice intéressée de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie, ces trois champions du despotisme, dans ce grand partage des peuples, à l'image de vils troupeaux, l'Angleterre se souciait bien alors de ses promesses passées, de ses engagements antérieurs, et de ces idées libérales dont elle s'était servie comme d'une arme contre Napoléon ! — Le môme lord Bentinck, l'ex-ministre anglais en Sicile, n'était-il pas débarqué sur les côtes de Toscane, avec des drapeaux où on lisait écrit en gros caractères : Liberté et Indépendance de l'Italie, et tout cela pour la livrer aussitôt à l'Autriche !

Comment les Siciliens eussent-ils pu conserver le moindre doute? Sir William A'Court travaillait aussi activement à abattre la liberté sicilienne, d'accord avec le roi, que son prédécesseur avait montré d'énergie pour la rétablir. Ferdinand ne cachait plus ses intentions; il faisait brûler, par la main du bourreau, le texte de la Constitution; il emprisonnait ou exilait les anciens ministres, les nobles les plus compromis, et des milliers de gens de tous les rangs. — L'année qui s'écoula, du printemps de 181 4 à celui de 1815, fut terrible pour les Siciliens.

La défaite de Toleulino, en précipitant Murât du trône, vint réaliser ce hasard qu'attendait Ferdinand. — Sans perdre de temps, il dissout brusquement le Parlement et part pour Naples, en laissant le prince François pour gouverner à Païenne; puis, avec l'aide du ministre anglais, qu'il comble d'or et de titres, de Naples, où il règne dcspotiquement, sans aucun frein légal dans les institutions du pays, il supprime d'un mot la constitution sicilienne et y fait désormais exercer son autorité comme dans une province esclave, comme en pays conquis.

Mais la chose exorbitante, inouïe, formidabled'audace et de rouerie, fut lorsqu'à la fin de 1816, s'appuyant sur de prétendues stipulations du congrès de Vienne, le vieux roi, par décret des 8 et 11 décembre, déposant les titres qu'il avait jusqu'alors portés (celui de Ferdiuand IV de Naples et celui de Ferdinand III de Sicile), prit, de son seul et unique vouloir, la dénomination de Ferdinand roi du Royaume des Deux Siciles y réunissant ainsi les deux couronnes en une seule, détruisant l'indépendance de la Sicile, supprimant le drapeau sicilien, la monnaie sicilienne ; escamotant, en un mot, l'autonomie politique de l'ile. — En créant un nouveau royaume unique à la place de deux anciens États, Ferdinand anéantissait tout le passé, faisait table rase de tout ce qui pouvait exister chez l'un et chez l'autre, et se trouvait souverain absolu d'une couronne toute

neuw, maître de tailler en plein drap : ce qu'il s'empressa bien de faire.

Le plus fort, c'est que le congrès de Yienne n'avait pas dit un mot de cette réunion des deux couronnes en une seule. Le roi était dénommé c)ans \ç traité : Ferdinand IV, de son titre de Naples; il y était dit qu'il reprenait la couronne de Naples ; mais pas une phrase qui eût trait à la Sicile, à sa disparition du rang des États. — C'était une atroce usurpation.

Dire maintenant la conduite de la cour de Naples envers la malheureuse Sicile, aussitôt après que cç véritable tour de passe-passe la lui eîU livrée pieds et poings liés; raconter toutes les vengeances exercées contre tous ceux qui avaient contrarié les instincts tyra uniques de Ferdinand et de ses conseillers, à partir des gens du plus haut rang, serait chose impossible; U faudrait un volume rien que pour l'histoire de cette odieuse réaction. — Les infortunés Siciliens s'adressèrent en vain à l'Angleterre pour obtenir de son intervention quelque adoucissement à leur sort ; ils n'en tirèrent que des sarcasmes et des exhortations de se soumettre à leur roi légitime,

« En tout ceci, s'écrient à juste titre MM. Bonaccorsi et Lumia, la conduite du gouvernement anglais est encore ce qu'il y a de plus révoltant. Après être intervenu si activement dans les affaires intérieures de la Sicile; après qu'un ambassadeur de la Grande-Bretagne a suggéré aux Siciliens l'idée de

réformer leur constitution ; après les avoir excités et soutenus contre le roi ; après que lord Castlercagh a écrit au prince de Belmonle une lettre propre à le compromettre gravement, lui et tous les Siciliens ; après que le cabinet de Londres a déclaré que toute réforme de la constitution devra se faire par le Parlement et suivant les lois ; enfin, après qu'il a ordonné à son représentant à Naples de s'opposer à toute tentative ayant pour but de restreindre les privilèges de la nation sicilienne de telle sorte que le gouvernement britannique n'eût à se reprocher plus tard a* avoir contribué à un changement de système en Sicile; après cela, ce cabinet donne son approbation aux actes de la cour de Naples 1 »

Ce sont des Siciliens qui ont écrit cela, au nom de leurs compatriotes, dans un grave et consciencieux Mémoire diplomatique. Voilà comment pensent sur ce sujet tous les Siliciens. — Et il y a des gens qui font semblant de craindre aujourd'hui l'ingérence anglaise dans les affaires de la Sicile, dans la politique de l'Italie méridionale délivrée !

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