DE 1816 À I84S
a — Il est malheureusement trop vrai que le (.-ou lentement des D«:ux Sicile» est tonilvau dernier degré du mépris. La mai. it n' dont la cour vil au milieu du ses punies, toujours tremblante!, loujimi s poursuivie par les fantômes de la peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des gibets, contribue de plus en plus, dans ce pays, à avilir la royauté... »
(— M. df Chateaubriand, ambassadeur à Rome, dépêche de 1829.)
« — La Sicile se rappellera toujours avec une haine terrible l'année 1837 et les dix ans qui l'ont suivie. »
— GUALTKMO.
« Une police au-dessus de toutes les lois civiles et pénales, violant arbitrairement la liberté individuelle et le sanctuaire domestique; une censure stupidect perfide étouffant toute pensée et se Taisant instrument d'espionnage et de calomuie ; des arrestations
sans mandat, des condamnations sans procédure ; la torture au fond des casernes de la gendarmerie ; les voies publiques livrées aux malfaiteurs, aux sbires et aux gendarmes, canaille non moins dangereuse; plus de la moitié du revenu de nie s'engouffrant à Naples; toute l'administration complice de l'oppression et des exactions ; la levée des impôts servant de prétexte à des dilapidations de toute nature; les autorités constituées, fantômes sans autorité et ne résidant pas la plupart du temps; à leur place, des agents à pouvoirs illimités, faisant et défaisant les lois, voleurs et bourreaux à leur fantaisie, ne relelevant que du conseil privé, et tout-puissants pour le mal ; toute plainte, toute réclamation arrêtées au passage ; l'espionnage et l'immoralité seuls titres à la fortune; l'agriculture, le commerce et l'industrie systématiquement entravés et accablés de charges arbitraires : — tel était le gouvernement.— La Sicile, privée de routes, de postes, d'écoles, de livres, enfermée dans la triple ceinture d'un système extravagant de douanes, n'était plus qu'un marché de deux millions de consommateurs au profit de quelques fabricants de Naples (1). »
Voilà le régime qu'aussitôt après leur restauration, les princes de Naples, avec la complicité de la Sainte- Alliance, et spécialement de l'Angleterre, accordè-
(1) Bonaccorei et Lomia. — Mémoire déjà cité.
rent gracieusement à la Sicile, devenue province du nouveau Royaume-Uni, en échange de ses libertés nationales et en récompense de l'hospitalité reçue pendant les mauvais jours.
Du reste les choses ne se passaient guère différemment à Naples même, et les Napolitains n'étaient pas mieux traités que ceux qu'ils allaient opprimer pour le compte d'une cour devenue le type de la perfidie et de la cruauté basse, non -seulement aux yeux de l'Europe libérale, mais encore des gouvernements les plus despotiques, comme celui de la Russie, qui ne lui épargnaient pas les remontrances, quoique en vain. — Le fragment de dépêche placé en tête de ce chapitre dit assez ce qu'en pensaient, en France, les hommes d'État de la Restauration, que la parenté toute nominale des Ferdinand et des François avec la royale maison de Bourbon faisait rougir de honte.
J'aime en général beaucoup le système des citalions. — Particulièrement dans un sujet aussi grave que celui-ci, le témoignage d'hommes distingués, d'historiens désintéressés, que l'on ne peut dire écrit pour les nécessités de la circonstance, comme mes assertions propres, puisqu'il existait avant elle, ce témoignage me paraît le meilleur de tous les raisonnements, le moyen de persuasion le plus direct. — Aussi m'en verra-t-on fréquemment user, surtout dans ce développement historique si nécessaire pour
l'intelligence du mouvement qui s'accomplit sous nos yeux.
Un éminent écrivain, qui a traité, dans ces dernières années, de l'histoire contemporaine d'Italie, avec parfaite et judicieuse connaissance des événements ainsi que des hommes, M. Charles de Mazade, s'exprime ainsi sur le compte de la royauté napolitaine rentrant dans ses anciens États :
« Les réformes civiles accomplies par le régime français, de 1806 à 181&, lui étaient violemment suspectes, et en sanctionnant ces codes nouveaux, qui sont restés les meilleurs de l'Italie, elle les dénaturait dans la pratique et en altérait l'esprit par un système d'arbitraire universel. Le carbonarisme, qu'elle avait appelé à son aide, devenait un ennemi qu'elle combattait par une police ombrageuse et violente, organisée elle-même en société secrète. En rentrant à Naples, le roi Ferdinand 1" promettait à son peuple une constitution, et le lendemain une guerre à outrance était déclarée aux plus modestes espérances libérales. C'était un crime d'avoir servi dans l'administration française ou dans l'armée de Murât. La royauté restaurée à Naples ne se modelait pas sur la France, ou le rétablissement de la maison de Bourbon se confondait avec l'avènement du régime constitutionnel ; elle se livrait à l'influence autrichienne, et par un traité secret liait sa politique à celle des maîtres de l'Italie du Nord. Eo un mot,
c'était l'esprit de réaction et d'absolutisme transforme en système de gouvernement, procédant par la force ou par la ruse, appuyé et encouragé par une puissante influence extérieure, et rencontrant en face l'esprit de conspiration enflammé de tous les griefs et de tous les mécontentements accumulés. • S'il en était ainsi dans les provinces de terre ferme, où leur résidence personnelle forçait encore les maîtres de Naples à quelques égards, on comprendra aisément ce que la Sicile pouvait espérer d'une administration inspirée du même esprit, et de gouverneurs qui savaient se rendre agréables au prince en molestant les Siciliens. Aussi tous les esprits se trouvaient-ils parfaitement préparés lorsqu'éclata à Naples le mouvement constitutionnel de 1820. — En apprenant ce qui se passait sur le continent, l'Ile s'insurgea comme un seul homme, et, par l'organe des corps municipaux, déclara reprendre son indépendance et sa constitution séparée. — Rien de plus juste et de plus légitime. — Une lutte acharnée eut lieu à Palerme entre la population et les troupes royales, qui furent battues. Le lieutenant-général du roi prit la fuite et une junte provisoire fut instituée aussitôt, avec mission de restaurer l'ancien ordre de choses, traîtreusement supprimé par la dynastie napolitaine.
Le croirait-on ! Ce ne fut pas le roi, mais bien le Parlement insurrectionnel de Naples qui dompta ce
mouvement et frappa les Siciliens dans l'acte de la revendication de leurs droits. — Il faut le dire, l'idée de leur suprématie sur les Siciliens, du vasselage de l'île envers Naples, tenait à cœur même aux libéraux napolitains, qui voulaient bien l'indépendance et les garanties constitutionnelles pour eux-mêmes, mais fort peu pour leurs frères d'au delà du détroit. — Le Parlement napolitain envoya donc une expédition, sous les ordres du général Florestan Pepe, reconquérir la Sicile, c'est-à-dire la soumettre au gouvernement de Naples, et la prise de Palerme replaça les Siciliens sous le joug. — Bientôt après, l'intervention armée de l'Autriche abattait la constitution napolitaine, et les ministres de Ferdinand sévissaient indistinctement contre Napolitains unitaires et Siciliens indépendantistes.
De 1820 à 1830, pendant les dernières années du vieux Ferdinand etle règne très-court de François I", la situation de la Sicile s'aggrava constamment. — L'avénement de Ferdinand, en 1830, fit d'abord croire à quelque amélioration. Ce prince était né en Sicile et il se targuait de prédilection pour ce pays. Il débuta par annoncer aux Siciliens dans une proclamation pompeuse, qu'il venait c panser les plaies faites par son aïeul et son père (1). » — Témoignage
(1) A propos de ces parole» fameuses de Ferdinand II, le bas peuple de Palerme, malicieux comme 1rs Athéniens de j idis, chaque fois que la
vraiment flatteur pour la mémoire de ces deux princes! — Mais tout se passa finalement en belles paroles. La venue du comte de Syracuse, frère de Ferdinand, envoyé comme vice-roi à Païenne avec une cour, ne fut qu'un leurre. Animé d'assez bons sentiments, le comte de Syracuse n'avait en réalité ancun pouvoir. C'était toujours de Naples que venaient toutes les décisions, et non-seulement on ne s'inquiétait pas des réformes jugées urgentes parle jeune prince, mais encore on aggravait journellement, sans prendre son avis, les charges du pays, et toujours de la manière la plus blessante. L'ombrageux Ferdinand en arriva un beau jour à prétendre que le comte de Syracuse cherchait à se faire roi de Sicile, et ce prince fut rappelé avec d'injurieux procédés.
L'asservissement si complet de la Sicile ne contentait cependant pas encore Ferdinand. Plus despote que ses deux prédécesseurs, certaines concessions de Ferdinand l rr et de François, comme le droit exclusif des Siciliens à tous les emplois dans l'île, la consulte sicilienne à Naples, et quelques autres prérogatives, troublaient son sommeil. Il
roi venait en Sicile, ne manquait pas de dire : « Voilà te Médecin arrivé, n — Mafe, comme à chacun de *es voyage, Ferdinand trouvait uu nouvel impôt i établir, une manière nouvelle do vexer et de ruiner le pays, un homme du pnuplc làrha un jour c.;tt« exclamation : « Oh ! le bon médecin que nous avons là! il vient nous retirer jusqu'à la chemise !» — <■ Imbécile, — répondit aussitôt un de »e* compagnons, — ne tais-tu pas qu'il faut d'abord ôter la chemise pour ftuer 1rs plaies? »
— kl —
guettait l'occasion de les supprimer : elle se présenta avec de funestes circonstances.
On était alors à la 6n de Tannée 1836. Après avoir ravagé une partie de l'Europe, le choléra asiatique venait d'apparaître à Naples. Tout d'un coup, par an caprice encore inexpliqué, le gouvernement napolitain, qui, jusque-là, avait tenu le royaume entouré d'un rigoureux cordon sanitaire, le déclare inutile,et étendant cette mesure à la Sicile, encore intacte, il ouvre ses ports, sans précautions aucunes, aux provenances de la TeTre- Ferme et des antres contrées infectées. — Peu de jours après le fléau pénétrait dans l'île, et y semait l'épouvante et la désolation.
Dans aucune ville le choléra ne fit autant de ravages qu'à Palerme. Au plus fort de l'épidémie, jusqu'à deux mille victimes succombaient par jour. Dans un seul mois, sur une population de 180,000 âmes, il n'y eut pas moins de quarante mille morts. Un délire général gagna tous les esprits. L'imprévoyance, l'odieuse incurie du gouvernement de Naples envers la Sicile avaient de telles conséquences, qu'elles constituaient un vrai crime. — Il faut le dire bien haut, tout en levant la quarantaine et en abolissant les droits de la suprême magistrature de Santé, qui jusqu'alors avait toujours eu une autorité propre et indépendante de Naples, le gouvernement n'avait pris aucune mesure pour parer au fléau, ni pour empêcher qu'il se développât dans l'île. Tout
manqua au moment terrible de l'invasion, tout, jusqu'aux ensevclisseurs, de telle sorte que quantité de cadavres restaient sans être inhumés, et, en se décomposant, augmentaient l'infection. Les Siciliens, épouvantés et abandonnés complètement, en vinrent à se croire empoisonnés par l'ordre de la cour, qui voulait les puuir ainsi de leur résistance opiniâtre à ses vues, et, en diminuant le chiffre de la population, avoir plus facilement raison du reste. — Et ce ne fut pas seulement dans le bas peuple que cette persuasion s'enracina ; des hommes illustres y crurent parfaitement. Dominique Scina, atteint du choléra, courut chez le duc de Cumia, directeur de la police, son intime ami, lui demander du contre-poison; et l'archevêque de Palerme, cardinal Trigona, mourut en repoussant tout secours, et en disaut qu'il n'y avait point de remède contre le poison.
Des désordres eurent lieu dans plusieurs villes. A Palerme et dans les environs, on cria : Mort au tyran de N aptes et à ses complices! — A Catane, les habitants, exaspérés, chassèrent la faible garnison napolitaine ; le bas peuple renversa les statues des deux derniers rois, et quelques hommes hardis, sans songer au lendemain, traduisant en fait la haine générale, ne craignirent pas de proclamer l'indépendance et d'établir un gouvernement provisoire. Le reste de l'île, abattu par la douleur et l'effroi, ne s'associa pas à ce mouvement.
Ici je laisse la parole à l'illustre historien Gualterio (1) :
t Le gouvernement, résolu de profiter d'une occasion si favorable à ses desseins, envoya par des vapeurs une grosse troupe, qui débarqua à Solanto. Puis, le 31 juillet, arriva avec grand appareil de guerre et des pouvoirs souverains , c'est-à-dire comme alter ego, François-Xavier del Carretto, accompagné de trois généraux. La révolution était déjà éteinte, sans avoir été domptée, lorsque del Carretto fut envoyé en Sicile, ce qui montre claire ment qu'il venait nou pour vaincre, mais pour recueillir les fruits de la victoire. — Cette expédition pompeuse contre un mouvement comme celui de Catane était déjà ridicule ; de plus, en présence du deuil de l'Ile entière , elle paraissait une basse cruauté. Et si l'on considérait son but politique, c'était une injustice solennelle rendue pire encore par le moment choisi pour l'accomplir. Il est vrai qu'en choisissant une occasion semblable, le gouvernement napolitain pensait bien réussir à dompter sans difficulté ces insulaires, alors épouvantés et découragés, qui troublaient son sommeil ; et il est vrai encore qu'il espérait, en répandant les plus sottes calomnies et en exagérant les faits, se justifier en face de l'Europe, dans un moment oa
(1) Gli ultimi Mvolgimenii ilaiianU
le silence universel le laissait sans contradicteurs.
« Mais les Catanais, apprenant l'expédition et se voyant seuls et abandonnés de tous, ourdirent euxmêmes une réaction et l'accomplirent avant que l'envoyé royal fût arrivé sous leurs murs. — Ceux qui étaient les plus compromis prirent le parti de la fuite. — Us ne réussirent cependant pas à ce qu'ils espéraient, car si le ministre de la police del Carrelto n'eut pas à combattre, il ne renonça point pour cela à frapper. Par ses ordres, des cours martiales furent établies et des milliers de citoyens emprisonnés. Ces cours jugeaient sommairement et presque toujours à mort, sans procédure, sans instruction, sans débats contradictoires et sans preuves. — On voulait pour soi le rôle de vainqueur et pour ce malheureux peuple celui de rebelles. Les chefs étaient en fuite (à l'exception de l'infortuné Michel Adorno, fusillé à Syracuse), et l'on ne pouvait donc frapper que des gens qui n'avaient presque rien fait, ou des innocents. — Mais le gouvernement napolitain se disait que des victimes attesteraient à l'Europe la résistance, et témoigneraient de la nécessité des mesures adoptées contre l'île tout entière. Un tel dessein, pensé et exécuté de la manière la plus cruelle parmi les désastres du choléra, était, à dire vrai, de la part de la cour de Naples, une renonciation à toute transaction à venir avec les Siciliens ;
et pour ces derniers c'était an reproche éternel à lui jeter au visage.
« Si les faits n'étaient pas attestés par les personnes les plus honorables, et si les antécédents de del Carretto ne rendaient pas tout croyable, j'hésiterais à dire qu'on compta par centaines les condamnés à mort par jugement des cours martiales, composées alors comme toujours , en Sicile spécialement , d'hommes non-seulement vendus au pouvoir, mais coutumiers de tons les vices et vénaux au point de marchander, non pas une seule fois, mais le plus souvent, la vie et la liberté des prévenus (i) ; — la furie de tuer était telle, qu'on trouva une fois, en comptant les cadavres, nne victime de plus que ne portait la sentence (2), et que ces affreuses exécutions, qui n'épargnaient ni les prêtres, ni les femmes, ni même les enfants, avaient lien, par ordre dn cruel ministre, au son de la musique ! — Et pendant ce temps, au milieu des deuils du choléra, redoublés par sa férocité, l'infâme donnait anx siens de joyeux dîners et des bals oh il forçait d'interrenir les femmes et les filles des Catanais fugitifs ou compromis dans la sédition. Choses vraiment incroyables !
(1) — A Bagberia, bourg situé à huit milles de Païenne, quantité de malheureux se rachetèrent en payant les juges, et pour trouver l'argent, ils durent vendre le champ qui nourrissait leur pauvre famille.
(2) — Ne croirait-on pas relire une scène de notre 03Î — tant le* tyrannie-, qu'elles viennent d'en haut ou d'en bas, produisent toutes, et toujours, les mêmes effets :
— Les Siciliens, plongés dans la douleur, n'avaient aucun moyen d'élever la voix, de sorte que jusqu'au soulagement de se savoir plaints leur manquait. Et del Carretto, nou content de désoler la Sicile, ne manqua pas de la calomnier encore. Les journaux officiels parlèrent de la révolution domptée à Catane, et des désordres survenus à Palerme pendant le choléra, dont la meilleure part était certainement due à l'imprévoyance de l'autorité! Et sur ces désordres, on traita les Siciliens de barbares, non-seulement pour montrer que l'île ne méritait pas ses libres institutions, mais qu'elle était à peine digne d'un gouvernement comme celui qu'on pourrait donner à la race de nègres la plus abrutie. — Mais, entre les malheurs des Siciliens et les iniquités accomplies par del Carretto, l'histoire est juge, et elle a déjà prononcé de quel côté doit rester l'imputation de barbarie ! »
I/écrivain national de la Sicile, Michel Amari, va nous dire maintenant le parti que sut tirer Ferdinand II de cette lugubre comédie de révolution domptée par ses armes :
« En 1837, Ferdinand II déchira cette ordonnance même de 4816, dernier terme du marché de lord Castlereagh avec la cour de Naples. Le choléra venait d'enlever quatre-vingt mille habitants à la Sicile; des désordres partiels avaient éclaté comme dans tous les autres pays de l'Europe visités par cet
horrible fléau ; le roi avait choqué tout le monde par sa conduite absurde et tyrannique en fait de police sanitaire , et un mouvement politique, qui fut arrêté par les citoyens eux-mêmes, avait éclaté à Catane. Aux yeux du tyran qui, dix ans après, devait mériter le titre de bombardeur, cette calamité publique parut une excellente occasion pour porter de nouvelles atteintes aux droits de la Sicile, et insulter au deuil des citoyens que le choléra avait épargnés. « Dans le « but de rapprocher de sa royale personne la grande « famille de l'État,» telles étaient ses paroles, il abolit l'article I e ' de la loi de 1816, qui réservait aux Siciliens les emplois publics de leur pays ; et, en effet, il déporta dans le royaume de Naples tous les fonctionnaires et subalternes que la police signalait comme patriotes ; il envoya, en échange, avec des avantages considérables, un tas d'anciens serviteurs ou de libéraux ralliés, qui venaient de Naples, l'in*sulle sur les lèvres et remplis de prétentions pour tout blâmer, tout bouleverser, réduire tout le monde
à la plus aveugle obéissance à « Sa Majesté. »
Peu à peu on retira de la Sicile les administrations supérieures, par exemple, celle des Ponts-et-Chaussées, et on les concentra à Naples. Les ministres napolitains ravirent aux autorités de la Sicile jusqu'aux derniers détails de l'administration ; pour la moindre affaire il fallait courir à Naples, payer le voyage et puis acheter les bureaux. Ces expressions
ne rendent pas encore toute la vérité. C'était un gouvernement colonial du dix-septième siècle, une féodalité du moyen âge, presque une servitude antique. •
Un bref coup d'œil sur le fonctionnement des diverses branches de l'administration mettra le lecteur à même de juger s'il y a exagération dans ces derniers mots.
Si nous abordons le chapitre des finances, un chiffre en dira plus que bien des phrases.— En 1813, la Sicile, qui avait alors une Cour, payait, et en se plaignant fort, 1,087,687 onces (l'once vaut 12 fr.); — en 1820, elle en paya 1,637,332; — et, enfin, en 1847, le roi de Naples lui arrachait annuellement l'énorme somme de 2,318,000 onces, soit 28,975,000 fraucs. — Et qu'on ne s'imagine pas que la richesse de l'île avait crû dans cette même proportion : tout au contraire. Les produits étaient dépréciés par le manque de commerce et de relations, et le numéraire devenu d'une rareté extrême. — Tout l'argent enlevé aux Siciliens se dépensait dans les provinces de Naples, où le gouvernement tenait ses arsenaux, ses fabriques d'armes et d'habillement pour les troupes ; autre cause de ruine pour le pays, qui voyait le numéraire sortir par les impôts et ne rentrer jamais.
Puis, outre l'impôt ordinaire, on pillait les finances siciliennes, tant que l'on pouvait, sous des
prétextes imaginaires. — Ainsi, les États-Unis réclamant une grosse somme pour des bâtiments de commerce capturés à Naples du temps de Murât, Ferdinand II décide que la Sicile en payera une partie, sous prétexte que la guerre qui pourrait surtenir nuirait à la Sicile tout autant qu'à Naples. — En 1840, le roi concède à une compagnie française le monopole des soufres de l'île. L'Angleterre, lésée dans ses intérêts, proteste et commence à capturer les bâtiments napolitains. Ferdinand est forcé d'abolir le monopole et de payer une double indemnité à la compagnie française et aux Anglais. — Où croiton qu'il va puiser l'argent? — dans les poches des Siciliens, attendu que les mines de soufre sont dans l'Ile ! S
La police et la gendarmerie étaient fort grassement payées ; mais, sur un revenu de 29 millions, on laissait à la Sicile 100,000 fr. pour l'instruction publique, les encouragements au commerce et à l'industrie, et 342,000 francs pour les travaux publics! Il est vrai que les routes étant à la charge des budgets départementaux, les Siciliens donnaient chaque année des millions pour leur construction et leur entretien. Mais le gouvernement napolitain empochait régulièrement les susdits millions, et, à l'heure actuelle, la Sicile n'a pas encore de routes.
— t Les routes, disaient les ministres napolitains,
les routes donnent le goût des voyages, et les voyages celui des conspirations. »
Les droits postaux étaient énormes. Lettres et journaux coûtent inoins cher à recevoir en Chioe qu'à Païenne. — Aucun écrit ne pouvait entrer sans passer préalablement à une censure qui taxait Bossuct d'hérésiarque et Fénelon de révolutionnaire.— Qu'on juge par là de la liberté de la presse et de la pensée !
En ruinant le pays, ce régime avait fait surgir des légions de mendiants affreux , indescriptibles. Quiconque n'a pas visité la Sicile ne se fera jamais une idée du degré de misère auquel les basses classes se trouvaient réduites. — C'était pire que l'Irlande.
Il n'y a pas une seule manufacture en Sicile, pas une société, pas une exploitation agricole en grand. — Quand des industriels étrangers se présentaient pour solliciter le droit de porter en Sicile leurs capitaux et leur intelligence, on les refusait, ou bien on leur suscitait tant de difficultés qu'ils devaient se retirer. — Palerme, une ville de deux cent mille âmes, n'a pas de gaz en 1860. — Cette grande et belle capitale ne possédant qu'un vieux théâtre, petit et laid, avait réuni par souscription les fonds nécessaires pour en bâtir un plus convenable. Pendant un voyage du roi, la municipalité se présenta à lui pour lui demander la permission de bâtir et lui soumettre les plans. Ferdinand II répondit qu'il avait
fait vœu de ne jamais autoriser l'érection de théâtres ou autres édifices profanes ; mais qu'il voulait se charger lui-même de l'emploi de la somme recueillie, pour le plus grand bien de ses fidèles Palermitains. — Et, ayant pris l'argent, il en donna une partie pour réparer de vieilles chapelles et garda le reste.
Tout cela n'est rien encore devant la manière dont la liberté individuelle et l'administration de la justice, — ces deux suprêmes besoins de toute société, — étaient entendues par les représentants du roi de Naples.
« La procédure napolitaine, dit M. Ch. de Mazade, est simple et protectrice, je le veux ; elle garantit théoriquement la liberté individuelle et sauvegarde par ses formes tous les droits de défense ; seulement, à côté de la justice qui instruit et qui juge, il y a le gouvernement qui envahit de toutes parts les magistratures, interprétant ou devançant leurs arrêts, modifiant la nature et la durée des peines. Un accusé absout par un tribunal est laissé en prison sans motif avoué, pour rester à la disposition de la police, con empara di polizia, selon l'expression consacrée. Des peines abolies parles codes, telles que les tortures et les Ycrges, ont été rétablies en fait et ostensiblement appliquées. Le ministre de la police, dans une occasion pressante, rappelait au public par une ordonnance « cette pénalité extra-
« ordinaire et bien connue,— la bastonnade, — in-
« fljgée même avant le jugement de la cour compé- ■ tente ; » et, par un raffinement singulier d'égalité, il promettait de la distribuer impartialement, « quel i que fût le rang du coupable, qu'il portât une veste « ou un habit. » — Au fond, le yrai pouvoir sous Ferdinand II fut la police.
Je ne reviendrai pas à ce sujet sur des détails connus de l'Europe entière. Je ne rappellerai pas les fameuses lettres de M. Gladstone, racontant les étranges procédés du gouvernement de Naplcs envers les accusés politiques. Une anecdote complétera la citation empruntée à M. de Mazaric. — Un des hommes appelés dernièrement au pouvoir, après la remise en vigueur de la Constitution, M. Morelli, je crois, étant alors président d'une cour criminelle, reçut le dossier d'uu procès politique, basé sur l'accusation la plus injuste, avec ces mots en marge de la main du ministre : « Sa Majesté désire une condamnation rigoureuse.» M. MorclU, indigné, écrivit au-dessous : « Je donne ma démission. » Puis il signa et renvoya le dossier au ministère. — Mais cet exemple est peut-être unique. — Du reste, qu'attendre de bien et d'honnête de juges qui savaient que leurs sentences étaient journellement annulées par un acte du bon plaisir souverain, qu'un rescrit royal suffisait pour changer les arrêts les plus graves en matière civile, et que lorsque les tribunaux criminels renvoyaient un accusé, la police
le retenait en prison pour son propre compte?
Et encore les provinces de terre ferme jouissaientelles sous tous ces rapports d'une félicité augélique, en comparaison de l'infortunée Sicile, où tout était permis aux dépositaires de l'autorité, et où jamais le gouvernement ne désavoua un agent, quoi qu'il eût pu faire.
Le célèbre tnéatin Ventura, Sicilien de naissance, et, comme tel, parfaitement renseigné sur toutes ces choses, publia en 18^8 un Mémoire fameux, pour la reconnaissance des droits de la Sicile comme Etat indépendant. — J'en extrais la page suivante, traduite littéralement :
« On comptait par douzaine les gens fusilles pour prétendus délits de conspiration fondés sur les soupçons les plus légers, et d'après la seutence de tribunaux exceptionnels composés d'hommes dépourvus à la fois de savoir et de conscience, d'humanité et de pudeur, véritables bourreaux et non pas juges.
« Les Gendarmes % c'est-à-dire la force destinée à réprimer et à prévenir les crimes, étaient ceux qui eu faisaient commettre et en commettaient euxmêmes le plus. Lorsqu'on voyageait dans l'intérieur de l'île, il fallait prier Dieu de se rencontrer plutôt avec un assassin de profession qu'avec un gendarme. Si la rencontre avait lieu dans quelque chemin écarté, le moins qui pût arriver était certainement d'être volé. — L'unique chose dans laquelle ces affreux re-
présentants de la force publique différaient des bandits, c'est que ces derniers étaient punis, et eux loués, caressés, récompensés, et l'impunité assurée à leurs méfaits.
a Les arrestations étaient faites avec l'arbitraire le plus éhonté, de même que les condamnations avaient lieu avec l'injustice la plus manifeste. Les prévenus se tenaient des mois et des années au fond de prisons horribles, de cachots meurtriers ; et seulement lorsqu'il plaisait à la police, on les remettait en liberté provisoire, ou par sentence économique, sans jugement, ils étaient envoyés peupler les bagnes et les maisons de force, ou plutôt y mourir lentement et horriblement. La police était supérieure à tout autre tribunal ; et aucune magistrature ne pouvait s'opposer à l'action de la police ou lui demander compte de ses actes d'arbitraire et de ses cruautés. Voilà comment le gouvernement des Ferdinand respectait la vie et la liberté des citoyens. — Pour trouver quelque chose de semblable, il faut remonter au delà du moyen âge, jusqu'au temps de Tibère et de Néron ! »
Michel Amari renchérit encore sur cette description :
« Les arrestations arbitraires laissées à la discrétion d'un commissaire ou d'un sbire; les perquisitions domiciliaires, les domiciles forcés, les violences personnelles, les injures que se permettaient les
agents supérieurs comme les plus infimes, tous ces crimes s'effacent devant la bastonnade et la torture! La bastonnade et la torture : qu'on ne suppose pqs qu'elles furent les dernières entre les causes de la révolution de 1848. Aux commissariats de police, dans les casernes des gendarmes, pour peu qu'un prévenu niât le crime ou fit la moindre résistance morale, on le battait avec des nerfs de bœuf, on le suspendait par les bras, on lui serrait la téte avec des cordes à nœuds, et plus souvent on lui donnait la question d'une manière plus affreuse encore. Le port des armes était puni par la bastonnade publique, de la main du bourreau. On appliquait cette peine au gré des commissaires de police ou par ordre du général Triole, chef de la police à Païenne. Enfin, l'assassinat. Au commissariat de police de Saint-Dominique, on trouva, dans les premiers jours de la révolution, des squelettes, des crânes, des restes de cadavres non encore desséchés (1). »
(i) Ce» derniers faits ayant donné lieu récemment, en Angleterre, à une polémique asseï vive entre la presse libérale qui les avait rappelés et certains défenseurs du gouvernement napolitain, un pretro qui se trouvait & Palerme en 1848, écrivit au Daily Teleyrnph % pour lui dépeindre ce qu'il avait vu de l'intérieur d'une prison où il était entrù avec le peuple, pendant la lutte. Voici un résumé de sa lettre :
« Los royaux, au premier bruit de l'assaut, avaient muré le» portes des souterrains où ils tenaient les cadavres, espérant ainsi pouvoir cacher à tous leurs abominations ; mais le mur vint à tomber et sept chambres obscures furent découvertes. Rien de ce qu'on connaît de l'inquisition espagnole ne peut donner une idée d«s horreurs qui se présentèrent aux yeux du peuple terrifié.
« Des cadavres à tous les degrés de putréfaction gUaient pOlo-méle,
Tant d'iniquités de tous genres portèrent enfin leurs fruits. La mesure, par trop comblée, déborda. Après avoir longtemps imploré d'une voix soumise un régime plus lolérable , les Siciliens commencèrent à menacer. Les événements de 1847, les réformes concédées par tons les princes d'Italie, leur firent élever davantage la voix. — V autorité paternelle répondit qu'il y avait des canons au Castellamare et des potences pour les rebelles. — Naples faisait son mouvement libéral, sans s'inquiéter de la Sicile, considérée comme une propriété personnelle du roi, dont il pouvait user à son bon plaisir.
Ce fut alors que, puisant des forces dans l'étendue de leurs souffrances, 1rs Siciliens, par un défi sans exemple dans l'histoire, fixèrent un terme au gouvernement pour changer de voie, passé lequel ils se lèveraient en masse pour vaincre ou mourir. — La date indiquée était le 12 janvier 1848; et ce
quelques-uns couverts encore de leurs vêtement», d'autres complètement liuset avec des colliers qui avaient pénétré dans la chair vive. Un grand nombre d'ossements humains gisaient dans les angle*. Dans les compartiments du bâtiment étaient étendus les squelettes «le c'eux qu'on avait laissé mourir de faim ou de torture. Suspendus à la muraille, s.: voyaient des corps d'homme* qui avaient été déshabillés et crucifiés, et, pendant que sur des sièges de fer rouillé il no restait que de misérables fragments humains, a terre ci au-dessous étaient accumulés des lambeaux informes et corrompus.
« Lu puanteur qui s'exhalait do es cachots était insupportable ; mais seulement ainsi les épou-es et tes mères purent être convaincues de la façon dont avaient disparu ceux qu'elles avaient longtemps plourés en vain.
« La férocité des bourreaux avait été jusqu'à griller le vidage, de leurs victimes. »
jour même, en dépit des troupes accumulées dans Païenne, des canons braqués sur les places et de l'artillerie des forts, le peuple de la capitale, fidèle à sa parole, attaqua résolument les royaux.
A la nouvelle de cette insurrection, Ferdinand II avait fait partir en toute hâte de nombreux renforts, avec son meilleur général, Désauget, muni des instructions suivantes :
t Faites-moi de Palerme un jardin, si elle ne se soumet pas ! •
Mais Ferdinand comptait sans l'énergie et sans le désespoir des Siciliens. — Battus à plate-couture, Désauget et rcx-licutenant du roi, général Majo, durent s'embarquer bientôt dans une confusion indicible , et le d février , par la capitulation du fort de Castcilamare, Palerme et la Sicile se trouvèrent libres.
Les faits qui suivent n'ont besoin d'être rappelés ici que potlr mémoire. — Le 25 mars 1848, le Parlement national se réunit à Palerme, suivant les termes de la Constitution, et le 13 avril suivant il décréta solennellement la déchéance de Ferdinand Il et de sa dynastie. — Acte légal et régulier s'il en fut jamais, et mérité mille fois par la maison de Naples, depuis 1815!
Cependant, comme ces soi-disant anarchistes voulaient un gouvernement régulier et fort, comme ces révolutionnaires aimaient par dessus tout la
monarchie, ils s'empressèrent de chercher autour d'eux, en Italie, le prince auquel, d'après Tusage antique de la Sicile, ils pouvaient offrir leur couronne. — Les acclamations enthousiastes retentissant d'un bout à l'autre de la Péninsule en l'honneur de la maison de Savoie, les cris d'ivresse saluant dans les champs de la Lombardie ce souverain magnanime, champion de l'indépendance italienne, rendaient le choix facile. Et dans la séance du 11 juillet 1848, les représentants du peuple sicilien élisaient pour roi le duc de Gènes, second (ils de Charles-Albert. — Le vénérable amiral Ruggiero Settimo fut chargé des fonctions de président du gouvernement jusqu'à l'arrivée du roi dans l'île.
Les tristes événements qui empêchèrent le duc de Gênes d'accepter la couronne de Sicile ne sont que trop connus. — Après la défaite de Custoza et la capitulation de Milan, dans les premiers jours d'août, la diplomatie étrangère pesait trop fortement sur la royauté sarde pour qu'il fût possible à Charles-Albert de compliquer encore la situation par une guerre inévitable avec Naples, si le duc de Gènes se rendait à Palerrae. — Le jeune duc, plein d'ardeur et de courage, ne demandait qu'à parti!-; mais force fut d'ajourner jusqu'après l'issue de la nouvelle campagne qui allait s'ouvrir avec l'année 1849.
Àvec l'existence du noble roi de Sardaigne, Novare brisa aussi la couronne insulaire de son second fils. — La victoire de Radetzki rouvrait à Ferdinand les portes de Païenne. Seule, et abandonnée de toutes les puissances qui, la veille ancorc, la leurraient de leurs promesses d'appui, trahie spécialement par l'Angleterre, qui se retrouve comme un mauvais génie dans toutes ses catastrophes, la Sicile succomba après une résistance honorable. — Elle avait vécu indépendante, tranquille et heureuse pendant une année et demie.
avait 1849.
« — Ceux qui contreviendraient à la pré-
« sente ordonnance seront considérés comme re- « belles pris les armes à la main, et jugés par un « conseil de guerre, qui procédera dans la forme « immédiate : ils seront condamnés à être fusillés. « Le conseil de guerre siégera dans le fort de Cas- « tellamare, et ses décisions seront, suivant la loi, « sans appel, et exécutées dans t'espace de deux heu- « m, afln de donner aux coupables les secours de t notre sainte religion. »
Tels étaient les termes gracieux dans lesquels le général Filaugieri, prince de Satriano, reprenait possession de la capitale de la Sicile, au nom de son maître, en invitant les Palermitains à rendre leurs armes et à obéir désormais aveuglément à ses moindres désirs.
Ce susdit général Filangieri avait sa réputation
faite en ce genre de prouesses. C'était le même qui, l'année précédente, avait si terriblement bombardé Messine et commandé à ses troupes les scènes de massacre et de pillage au récit desquelles l'Europe entière avait frémi d'indignation (1).
Nommé gonverneur-général de l'île, il s'installa, le 15 mai 1849, au Palais-Royal de Palerme. — De ce jour commença pour les Siciliens un régime à côté duquel tout ce qu'ils avaient souffert jusque-là était le Paradis comparé à l'Enfer.
En ordonnant la dernière expédition qui remit la Sicilosous le joug, Ferdinand II avait formellement annoncé aux représentants des puissances Une amnistie générale, dont quarante personnes étaient seules exceptées. — Ces quarante personnes devinrent bientôt des milliers. Les prisons et les cachots des forteresses de l'Ile regorgèrent de malheureux.
(1) Voici une pièce officielle de l'époque, émanant d'une autorité instituée par le roi de Naples :