AVIS
« Attendu que le syndic de cette ville est chargé de pourvoir au logement des troupes, et attendu W pttil nombre d'habitations disponibles, la plupart ayant été brûlées ou détruites, le syndic invite tous les citoyens absents et dont les maisons sont formées, à rentrer dans la ville ou 4 envoyer dus personnes de confiance pour les ouvrir, et se prêter i cette partie importante du service du roi.
« Messine, 12 septembre 1848. »
Une vengeance impitoyable força à l'exil et ruina par tous les moyens quiconque avait pris une part active à la révolution. — Qu'on juge de la quantité de gens frappés ! — La société des grandes villes, l'aristocratie palermitaine surtout, émigra en masse. Le gouvernement voyait partir avec bonheur tous ces gentilshommes, tous ces lettrés, que le peuple était habitué à suivre aveuglément, et dont l'absence, en créant une misère toujours croissante, amenait peu à peu la ruine de la capitale et des autres centres, qui devaient être d'autant moins à craindre pour l'avenir.
Les impôts furent augmentés, de manière à ne presque rien laisser pour vivre aux producteurs. Les propriétaires durent verser une seconde fois leurs contributions d'une année et demie, comme s'ils n'avaient rien payé au gouvernement provisoire ; et des colonnes mobiles, chargées d'assurer ces recouvrements, parcoururent les provinces en commettant des excès inouïs. — Puis, après avoir attendu quelques mois pour frapper ce grand coup, par un décret du 16 décembre 1849, Ferdinand II imposa à la Sicile, isolément, une dette publique de 20 millious de ducats (83,333,335 fr. j, dont il lui fallut fournir chaque année les intérêts, à l'aide d'une taxe spéciale.
L'incendiaire en chef, le bourreau de la Sicile, eut sa part dans ce spleudide butin. Un majorât de
plus d'un million, joint au duché de Taormina, et inscrit à la dette publique sicilienne, vint récompenser M. Filangicri de ses hauts faits à Messine, à Catane et à Palerme. — A l'exemple de l'Autriche, Ferdinand II ne marchandait pas avec ses généraux-argousins.
Comme si ce malheureux peuple devait épuiser tout l'ensemble des tourments connus, avant de redevenir libre, le rappel de Filangicri, après plusieurs années d'odieux gouvernement, livra la Sicile à un genre de tyrans encore plus exécrables. — Le trop fameux Maniscalco et ses agents devinrent alors les véritables souverains de l'île.
Bien que l'horrible célébrité de cet ex-directeurgénéral de la police sicilienne ait retenti partout en Europe, quelques nouveaux détails révéleront encore mieux l'individu et ses instincts naturels. — Maniscalco est né à Palerme, d'un domestique napolitain. Engagé jeune comme gendarme, le hasard le mit en communication avec le féroce dcl Carretto, général de l'arme et ministre de la police, le môme dont on a lu déjà les hauts faits à Catane. Les aptitudes du gendarme frappèrent son chef. Maniscalco, employé à des missions politiques difficiles, à remplir le rôle d'agent provocateur dans l'armée et dans la population, à espionner des officiers peu sûrs, s'acquitta de ces divers travaux avec une rare dextérité. 11 fut fait sergent, puis officier. — Jugez par là de la geudar-
merie napolitaine! — La chute de del Carrctto, en 18^8, vint bien interrompre pour un instant la carrière du sous-lieutenant. — 11 fut même alors quelque peu question de le chasser du corps ou de l'envoyer aux galères pour certains actes irréguliers dans l'exercice de ses fonctions, comme rapines, faux, brigandages à main armée ; mais la réaction du 15 mai le sauva de ce péril. Ou l'avança naturellement en grade pour le dédommager de la peur qu'il avait eue, et il se trouvait capitaine, toujours dans la gendarmerie, lorsque Filangieri rentra à Païenne, en 1849. — Le capitaine Maniscalco eut alors l'emploi et peu à peu le titre de chef de la police de la capitale. 11 se signala tellement, il persécuta les Siciliens avec une si ingénieuse scélératesse, il exploita si habilement la peur de ses maîtres, qu'avec le temps il finit par se trouver en correspondance directe avec le roi, recevant de Ferdinand même ses ordres, et ne dépendant presque plus du chef nominal de l'administration sicilienne. Aussi, sous les successeurs de Filangieri, toute l'autorité passa-t-elle, en réalité, dans ses mains. — Devenu directeur-général de la police et de l'intérieur, par le moyen de ses directeurs, commissaires et inspecteurs, il commandait despotiquement à tout le pays, et, devant ses ordres, toute autre action s'effaçait : préfets, justice civile et criminelle, il était supérieur à tout. Il répondait personnellement au roi de la
Sicile, et les diverses insurrections, inhumainement étouffées dans le sang et dans les supplices, ne faisaient qu'augmenter son crédit et son pouvoir. — Nous le retrouverons tout à l'heure à, l'œuvre.
Toute l'autorité, surtout pendant les années dernières, se trouvait dope partagée entre ce digne personnage et le général commandant les troupes, qui lui prêtait main-forte dans son œuvre. — Un soliveau quelconque, le prince Castelcicala , par exemple, trônait pompeusement comme lieutenant du roi au palais de Palcrme ; mais tout au plus pouyait-il quelque chose pour nuire : pour faire le bien, rien du tout.
Or, qu'on lise un peu les états de service du digne Collègue militaire de M. Manjscalco, du général de la garnison napolitaine.
Jean Salzauo a pris naissance, en 1798, d'un paysan des environs de Naplcs, voleur de son métier. Lui-même, à seize ans, faisait déjà galamment sa partie dans la bande de Fra-Diavo|o et savait assassiner fort proprement son voyageur, lorsqu'il fut pris dans une rencontre avec un détachement de l'armée de Masséna, et envoyé à Naples. Là, le conseil de guerre le coudamna à la potence, et déjà il était entre les mains des prêtres, quaud le ministre Salicetli, ému des supplications de sa mère, lui ût grâce, à cause de son jeuùe âge, mais à la condition
de s'enrôler immédiatement dans l'armée que l'on formait à Joseph.
En 1820, Jean Salzano avait le grade de souslieutenant. Les idées libérales semblaient alors favorables à l'avancement ; il était carbonaro. Notre homme figura néanmoins avec enthousiasme dans le corps expéditionnaire aux ordres de Pepe, qui alla réduire le mouvement constitutionnel de la Sicile. Mettant à profit les souvenirs de son premier état, il dépouilla si furieusement les malheureux qui lui tombèrent sous la main, qu'il retourna à Naples capitaine, et avec une fortune d'objets volés. — Plus tard, l'autorité militaire eut l'idée de lui chercher noise, non pour ses conquêtes sur les Siciliens, mais pour le carbonarisme. — Heureusement pour l'exbandit, il connaissait dcl Carretto, cette providence des coquins. Del Carretto répondit de lui corps pour corps, et quand il reçut le commandement de la gendarmerie, il y fit passer sans retard le capitaine Salzano.
Colonel pour bons services exceptionnels, puis général après la réaction de 1848, Salzano vint en Sicile sous les ordres de Filangieri. Il y compléta son avancement, et, parvenu au sommet de la hiérarchie militaire, le roi de Naples ne crut pouvoir confier à mieux que lui le soin de veiller au repos de ses fidèles et bien-aimés Palermitains.
Cette biographie semblera peut-être un peu sin-
gulière. Elle est cependant d'une exactitude rigoureuse. — Jean Salzano ne la démentira point.
Voilà les gens à qui le gouvernement napolitain livrait d'une façon absolue la liberté, la fortune, l'honneur, la vie de deux millions et demi d'êtres humains ; et cela sans recours possible, sans aucun moyen d'élever la voix. — Le roi lui-même parlait par la bouche de ces deux hommes.
Plusieurs mouvements insurrectionnels avaient eu lieu depuis le retour des Napolitains, et, le dernier de tous, celui de Villabate, en 1858, commandé par l'infortuné baron Bentivegna. Chacune de ces tentatives avortées était suivie d'une recrudescence de rigueur, et le pouvoir de Maniscalco grandissait à mesure. Après l'affaire de Villabate, qui faillit le compromettre aux yeux de Ferdinand, sa férocité, à laquelle rien ne faisait obstacle, atteignit les dernières limites. — Ce fut par milliers qu'on compta les nouveaux suspects arrêtés. Et comme l'exil, la ruine, le cachot où l'on périssait lentement par la faim, la mort ordinaire par la potence ne suffisaient plus à sa rage, l'infâme scélérat en vint à inventer des supplices dignes des plus monstrueux tyrans de l'antiquité. — La torture avait toujours existé en Sicile sous les trois derniers rois, mais Maniscalco la perfectionna avec un art inconnu.
Qu'on me permette de reproduire ici quelques passages de la brochure que je publiais au coinmen-
cernent de cette année : La Torture en Skilt, pour signaler ce* faits à l'Europe civilisée (1) :
« C'est dans les prisons de Monreale, près Païenne, que le directeur de la police, Maniscalco, renferme les nombreux suspects arrêtés par ses ordres; c'est derrière les épaisses murailles de ces cachots qu'on renouvelle à leur égard des cruautés qui semblaient à tout jamais oubliées dans notre Europe. — Le jeûne, l'obscurité, la torture par la corde et par le bâton, sont les traitements infligés aux détenus politiques sicilieus, et, le plus souvent,
(1) — C'est cette même brochure qui, lue dans le Parlement anglais, y souleva une ai vive indignation contre la conduite de l'autorité napolitaine. — Lors de» mon dernier voyage en Sicile, j'ai eu la preuve que les gouvernements français et anglais, n'osant croire les faits par moi rapporte», avaient interrogé i cet égard leurs agents consulaires dans l'Ile, en leur transmettant mon travail, et que la réponse de ces fonctionnaires avait été que non-seulement les allégations contenues étaient exactes, mais que l'auteur avait encore affaibli la teinte générale, sans doute afin de ne pas exciter trop l'incrédulité. — Enfin, — chose que j'ai tue de mes yeux à Païenne, — le gouvernement napolitain, inquiet de l'effet de ces révélations, faisait écrire, a la date du la avril 1860, une lettre, signée Bracci, directeur-général du ministère d'État, au prince Castelcicala, lieutenant-général eu Sicile, contenant l'ordre do répondre à • cet infâme mémoire. • Maniscalco chargeait alors de ce soin H. Ventimagtia, directeur du Journal oflïciei; et l'on a retrouvé, oubliée dans un carton de son bureau, le brouillon de la réponse de ce dernier, jointe à la lettre ministérielle, signée Bracci. — Bien que dévoué au gouvernement napolitain, M. Veutimaglia eut le courage de déclarer que tous les aits cités dans la brochure étant exacts et à sa parfaite connaissance, il se trouvait dans l'impossibilité de le» démentir publiquement ; que, si on voulait lui transmettre des documents officiels qui rectifiassent sa propre conviction, il était prêt, mais seulement alors, à entreprendre ce travail. — Les deux pièces dont il est question ci-dessus, ont été publiées à Païenne.
non pas même pour leur arracher Taveu de complots imaginaires, mais afio de satisfaire la soif d'arbitraire et de sang dont leurs persécuteurs sont animés. — Tout récemment encore, un vieillard, prétendu correspondant des proscrits, et une jeune femme, sa fille, enceinte de cinq mois, périssaient
sous le fouet
« Quant à la torture, chaque commissaire,
chaque geôlier a sa manière propre de l'appliquer. — On se révoltera contre ces détails, mais ils sont malheureusement exacts et constatés par des pièces officielles.
« Le fameux Pontillo doit sa réputation au genre de torture qu'il applique dans le local même de son commissariat, en faisant asseoir le patient dans un fauteuil à claire -voie, garni de lames de rasoirs, et sous lequel est placé un réchaud de charbons ardents.
« L'inspecteur Louis Maniscalco, l'homonyme du directeur-général, applique aux accusés des menottes de fer avec uue vis de pression ; cela s'appelle, en langage de sbire, f instrument attgélùjue.
« Le geôlier Bruno, du commissariat de police de l'odieux Carrega (il y a une prison dans chaque commissariat), donne la torture en faisant dépouiller la victime de ses vêtements et en lui liant la tête entre les jambes.
• D'autres emploient le supplice du tourniquet.
serrant avec une corde, dans laquelle est passé un bâton, le crâne du prévenu jusqu'à ce que les yeux lui sortent de la té te et que la peau se fende.
« Il y a le supplice par l'immersion plus ou moins prolongée dans la mer : la victime, pieds et poings liés, est introduite dans un sac que l'on plonge sous l'eau jusqu'à ce que l'asphyxie soit à peu près complète.
« Certains tourmenteurs insèrent entre les ongles et la chair de petites pointes en fer rougies au feu.
« D'autres, plus ingénieux, ont inventé la pression des parties sexuelles du patient entre deux planches, qui s'éloignent et se resserrent à l'aide d'une vis.
« Divers supplices sont tellement obscènes que la plume se refuse à les reproduire
« L'année dernière, le procureur du roi de Messine, poussé par l'indignation publique, ordonne une enquête sur les faits de torture appliquée aux prévenus, dont on accusait l'inspecteur de police Toscano, et qui avaient occasionné la mort de plusieurs personnes. — L'instruction révéla des choses horribles; mais le directeur-général Maniscalco, diligemment informé par son subalterne, commanda sur-le-champ la clôture de l'enquête, la destruction des pièces déjà rédigées de la procédure, et l'honnête procureur du roi fut mis en pleine disgrâce :
chose peu faite, dans ce pays d'arbitraire insensé,
pour engager d'autres juges à venger l'humanité.
« Le marquis de Stazzone, intendant (préfet) de Trapani, indigné des excès qui lui étaient signalés, écrivit une circulaire à ses sous-intendants pour leur recommander de veiller à la conduite des agents de la police, et d'empêcher qu'ils ne se livrassent à des violences envers la population, qu'ils ne donnassent la torture aux détenus, etc. Cette circulaire parvint à la connaissance de M. Maniscalco, qui, furieux d'un tel attentat contre son autorité, adressa aussitôt, au nom du lieutenant du roi, une lettre officielle à l'intendant de Trapani, dans laquelle la circulaire en question était qualifiée de mauvaise politique tendant à décourager le zèle des agents de la police, presque de crime de haute trahison. M. de Stazzone dut avaler la chose sans rien répondre et retirer s& circulaire (I). »
Or, toutes ces choses que l'on vient de lire se passaient en plein 1859, pendant que la haute ila-
(i) Un second Maniscalco, l'abominable Ajossa, traitait les Napolitains à peu près de la même façon. — > La pièce officielle suivante, publiée depuis sa chute, donnera à comprendre ce qu'il se permettait envers les malheureux suspects :
« Considérant que les lieux assignés à la garde dos détenus et des im-
• pute» doivent servir à l'unique but de s'assurer de la personne des o coupalilcs pour ls garantie de la justice, et jamais à celui de les «.»«•
• jeltir à des privations et à des souffrances incompatibles acre les pr(n~ « cipes de l'humanité et de la raison , sur hs-picls doit s'appuyer le «ystèm ^
lie et les provinces du centre, à la voix de notre glorieuse armée, secouaient le joug étranger, et que Français et Italiens , indissolublement unis , gagnaient les immortelles batailles de Magenta et de Solférino. — Qu'on juge du frémissement avec lequel les Siciliens accueillirent ces nouvelles inouïes. La voix d'un ange annonçant tout à coup aux damnés que leurs tourments vont finir ne produirait pas un effet plus magique. — Le rôve si péniblement continué depuis 1840 se réalisait donc enfin ! Cette maison de Savoie, à laquelle ils avaient voulu se donner et en qui ils espéraient uniquement, comme l'Italie tout entière, appuyée cette fois des invincibles armées de la France, tenait la promesse de Charles-Albert et allait briser les fers dont la défaite de Novare les avait chargés!
Le premier mouvement général fut de s'insurger en masse. On se compta, on s'organisa, quelques armes et quelques munitions purent pénétrer. — Mais, comme tout était prêt pour l'explosion, l'an-
« de prétention et d'eipiation des peines en tout gouvernement civil et « bien ordonné; « Le préfet ordonne :
• Que foieot fermés et abolis à perpétuité les cacbots dits crimi-
• naii ou teçrelê, de quelque nature qu'ils soient, dans toutes les pri- ■ sons et lieux de détention de la capitale ;
• Qu'une députation nommée par le secrétaire-général de la préfecture
• procède sur-le-champ à Pe*écutiuu de cette opération. «Nsples, 0 uillctl8C0.
■ Le préfet de police,
« LlBORlO RONARO. M
nonce de la paii de Villafranca retentit comme un coup de foudre dans l'Ile. En même temps, des avis . arrivaient, invitant à prendre patience et à ne point contrarier par un soulèvement, désormais inopportun, l'action militaire de l'Italie centrale. — Quand l'heure sonnerait pour les provinces du Midi, on le ferait savoir.
11 fallut se résigner. — Une fébrile impatience dévorait ces âmes généreuses. Successivement en octobre, puis en janvier 1860, la prise d'armes Tut imminente ; et ces deux fois encore le conseil arriva de remettre à plus tard.
Un comité central insurrectionnel formé à Païenne correspondait avec les comités locaux de Catane, de Messine et des autres cités de l'Ile. Des gens delà première distinction et d'une hante énergie composaient partout ces comités. — Au dehors, d'illustres proscrits , à Turin et à Gênes, les Cordova, les A mari, les Torrearsa, les Interdonato, les Castiglia, les d'Ondès-Keggio ; à Paris, l'excellent marquis de Roccafortc,avec Mariano Stabile ; à Londres, Louis Scaglia, et d'autres encore, travaillaient, par tous les moyens possibles, en faveur de leur malheureux pays. Une active correspondance, destinée à faire connaître sur le continent l'état horrible de la Sicile et à renseigner les comités de l'île, s'échangeait sans relâche, malgré la difficulté et le danger des communications. Deux nobles jeunes gens
de Palerme, les frères Ciotti, qui plus tard payèrent non moins bravement de leur personne dans le combat, avaient une grande part dans celte correspondance clandestine, qui dévoilait jour par jour les atrocités de la police sicilienne, et dont l'effet fut décisif sur l'opinion, en France comme en Angleterre.
Au mois de mars 1860, les correspondants du comité central de Palerme, en l'exhortant à contenir encore le peuple, lui traçaient fort nettement la situation.
Une ligue était formée entre la cour de Rome, l'Autriche et le roi de Naples, pour assaillir l'Italie centrale et reprendre les Romagnes. L'attaque devait avoir lieu vers la fin d'avril. Déjà le gouvernement napolitain concentrait des troupes sur la frontière romaine: il fallait donc éviter de lui donner aucun soupçon, et le laisser s'engager avec toutes ses forces dans cette entreprise. Alors il serait temps de s'insurger, et la Sicile n'aurait affaire qu'à ses seules garnisons ordinaires, bientôt réduites, sans que du continent il pût arriver des renforts à Maniscalco et à ses acolytes. Et, du même coup, ce soulèvement irait frapper la cour de Naples pendant sa prise d'armes contre les Italiens, et lui porter un rude échec.
Le conseil était sage , il fut entendu. — Malheureusement ces diverses démarches n'avaient pu
avoir lieu sans éveiller la défiance de bête fauve du chef de la police sicilienne. De graves indices avaient convaincu Maniscalco de l'existence d'une vaste conjuration et de l'imminence d'une crise. — Des drapeaux aux armes de la maison de Savoie étaient arborés de nuit sur les places des villes et de la capitale elle-même; on criait ouvertement dans les rues et jusque dans les Églises Vive C Italie! Vive Victor-Emmanuel! Enfin, dans maintes circonstances, ses sbires, jadis si redoutés, avaient été repoussés, battus et même tués par les gens auxquels il voulaient faire violence. — Mais le complot était si général qu'il en devenait insaisissable. Gomment frapper toute une population?
L'odieux gendarme l'essaya cependant. L'effectif delà police fut doublé; on arma jusqu'aux agents secrets, ainsi dévoilés à tous les yeux; et ces milliers d'assassins, la plupart rebut du bagne, furent lâchés sur Palerme avec pleins pouvoirs discrétionnaires. On chargea des foules iuoffensives pour effrayer la masse. Un jour, le palais universitaire fut forcé, et les étudiants poursuivis à la baïonnette jusque dans leurs salles. — La grande prison, qui peut contenir quatre mille hommes, ne suffisant plus, on remplit de suspects les prisons particulières des commissariats et les casernes des forts. On saisissait chez eux des gens considérables, tels que le prince de Saiut- Elia et d'autres de ce rang, et on les embarquait
pour l'étranger. — Quantité de notables, parmi lesquels MM. de Brancaccio, baron Grasso Gis, chevalier Bracco Àmari, docteur Pillitteri, Louis Somma, baron La Loggia fils, Martin Beltrani, Geraci, Corteggiani, Territo, Lauriano, Rizzo, Enea, Biscarra, Minnecci, Martinès, Faya, Magliocco, étaient jetés au cachot sans qu'on daignât même leur formuler un prétexte. On parlait de commissions militaires, de procès de haute trahison, d'exécutions en masse. — De telles violences appelaient une rapide explosion. 11 devint impossible, même aux plus calmes et résignés, d'attendre davantage. — Attaqués de telle façon, l'instinct de la conservation personnelle ordonnait de se défendre : les Siciliens se décidèrent à prévenir de plus grands malheurs par une prompte insurrection.