LA RÉVOLUTION DU 4 AVRIL A PALEBIB
Les représentants de l'autorité royale connaissaient ces dispositions; mais, par l'effet d'un nouveau calcul, loin de songer à calmer l'exaspération générale, ils poussaient au contraire eux-mêmes de toutes leurs forces à un soulèvement qui leur fournit le pré* texte de si terribles rigueurs qu'à l'avenir nul n'osât plus seulement lever la tête. Cette odieuse préoccupation n'apparaissait que trop visiblement.
Un homme bien inoffensif, le notaire Magliocco, de Païenne, avait été jeté en prison par la police, sans que lui-même, ni personne dans le pays, pût imaginer pourquoi, et traité fort inhumainement. Le dimanche 1*' avril, la Chambre des notaires se rendit solennellement en corps chez le directeur-général de la police, afin d'intercéder en sa faveur. M. Maniscalco reçut, assis et sans se déranger, ces honorables officiers publics. 11 écouta d'un air distrait et en jouant avec un papier leurs respectueuses réclamations, et tout d'un coup, élevant la voix, et sans même les regarder :
c Je ne relâcherai point, fit-il, celui dont vous me parlez. Maglioccoest un conspirateur, et je m'étonne de tant de zèle déployé pour un démagogue! Mais sachez que la police est forte ! Nous ne sommes plus en 1848... (Une pause. ) — Que le pays se le tienne pour dit : La moindre tentative de troubles sera étouffée dans le sang!... (Autre pause. ) et Païenne se souviendra, si toutefois il y reste un être vivant, de Salvator Maniscalco ! ! ! »
Le président de la Chambre, M. Lionti, voulut répliquer. Un geste brutal lui ferma la bouche, et le jour môme, comme pour punir cette audace, M. Magliocco fut mis au cachot, ainsi que ses deux compagnons d'infortune, MM. Beltrani et Brancaccio.
Les arrestations continuaient jour et nuit, tant à Palerme que dans les pays d'alentour. Il n'était bruit que des cruautés nouvelles et atroces de la police. L'universalité de la population de la capitale, ainsi que des communes voisines, résolut donc de tenter une lutte désespérée. On s'était procuré des fusils de chasse, de la poudre ; et des dépôts d'armes, achetées au dehors ou conservées depuis 18A9, avaient été formés sur divers points de la ville. Chose étrange ! il n'y avait pas de chefs à ce grand mouvement. Tout le monde conspirait d'un commun accord. Le mot d'ordre passait de maison en maison, et chacun s'apprêtait.
Le 3 avril au soir, un avis mystérieux circula,
invitant tous les citoyens à se lever en masse, pendant la nuit, au son du tocsin, et à se porter à certains endroits convenus. Déjà, dans la journée, des troubles graves avaient eu lieu à Carini et à Misilineri.
I /autorité, confiante dans les forces dont elle disposait et avide de sang , prenait également ses mesures.
Tous les postes avaient été triplés, les portes de la ville gardées comme pour un siège, et de nombreux détachements placés en avant sur les routes. Vers minuit, la garnison de Palerme tout entière, quinze mille hommes, avec les corps des soldats de police et les innombrables sbires armés de mousquets, se déployait dans les rues, appuyée d'une forte artillerie, prenait position sur les places et aux points de jonction des grandes artères, et s'échelonnait de distance en distance. Tout individu trouvé dehors, pendant ces manœuvres, était aussitôt arrêté, soit qu'il voulût rentrer chez lui ou en sortir. Beaucoup, qui se rendaient aux points désignés, furent ainsi pris sans défense possible.
Tout à coup, entre trois et quatre heures du matin, la cloche du couvent des Carmes déchaussés, dit de la Gancia, sonne à coups précipités, et bientôt des décharges de inousqueterie se font entendre de ce côté. C'était une centaine d'insurgés, qui, réunis dans le couvent pour concerter les derniers
détails de l'insurrection, et cernés tout d'un coup par la police, venaient de commencer l'action. Ils avaient entre eux tous une cinquantaine de fusils, des cartouches fabriquées à la hâte, et un canon de bois cerclé en fer.
Des troupes accourent et engagent avec eux un combat en règle. A ce bruit, quantité de citoyens veulent se précipiter hors de leurs maisons; mais une vive fusillade accueille quiconque sort, quiconque ouvre une porte ou une fenêtre, même pour regarder. On ne peut évaluer encore le nombre de ceux qui périrent de la sorte ou furent simplement blessés.
La mort dans le cœur, l'énergique population de Palerme, ainsi tenue en respect, dut assister inerte au massacre d'une poignée de braves.
Les défenseurs de la Gancia résistèrent pendant quatre heures, abattant des files entières d'assaillants. Les portes du couvent étaient enfoncées à coups de canon, et de larges brèches ouvertes dans les murs, qu'ils teuaient encore. Les Napolitains pénétrèrent enfin, tuant, après la lutte, tout ce qu'ils trouvaient. Des moines pleins de courage et qui avaient vaillamment combattu, parmi lesquels le P. Joseph, périrent alors. — Tout le clergé sicilien, disons-le de suite, partage les sentiments du reste de l'île. — Le P. Jean-Ange, jeune savant de grand mérite, fut massacré dans l'église même, et le
P. provincial reçut un coup de sabre sur la téte.
Maîtres du couvent, après avoir égorgé tous ceux qu'ils y rencontrèrent, les Napolitains commencèrent un infâme pillage, non-seulement de cet édifice et de ses dépendances, mais encore de toutes les maisons voisines, sur lesquelles ils se ruèrent en vrais forcenés, massacrant, violant, brisant tout ce qu'ils ne pouvaient enlever.
L'église de la Gancia fut totalement dépouillée : ornements sacerdotaux, parures des autels, lampes, habits et bijoux des madones et des bambini, exvotos et jusqu'aux vases sacrés, desquels ces nobles défenseurs du trône et de l'autel jetèrent à terre les hosties consacrées en les foulant aux pieds. Puis, quand les soldats furent las de destruction et chargés de butin, ils sortirent de ce malheureux quartier, emmenant avec eux environ Yingt-cinq individus, laïques, moines et prêtres, qu'on renferma aussitôt au fort de Castellauiare.
Au bruit de ce premier combat, tous les citoyens qui pouvaient s'échapper do la ville allaient se réunir aux habitants des campagnes partout soulevés pendant la nuit, et qui étaient venus faire le coup de feu avec les avant-poslcs napolitains. On marchait, dans l'après-midi, sur Palcrme, et une lutte sanglante s'engageait dans les faubourgs, aux Porrazi et à Mezzo-Morreale. — La troupe et la police, battues partout, devaient rentrer en ville ; mais le
manque de munitions contraignait les insurgés à se retirer, pour aller occuper le versant des montagnes qui enceigncnt la vallée de Palerme.
Pendant ce temps, l'autorité militaire complétait son système de précautions. Palerme était mise en état de siège, et de gigantesques affiches l'annonçaient en ces termes aux habitants :
« C* matin, à l'aube du jour, une poignée de factieux ayant osé attaquer les troupes royales avec des armes à feu, dans l'espérance de provoquer un* insurrection dans cette ville, en excitant les sujets a s'armer contre l'autorité da roi,
• Le général commandant les forces dans la province et royale place de Palerme dispose ce qui suit :
« Art. l n . La ville de Païenne et son district sont déclarés, à partir de ce moment, en état de siège.
• Art. 2. Les rebelle* pris les armes à la main et tous ceux qui prêteront leur concours à l'inturrection seront jogés par un conseil do guerro improvisé, qui reste dorénavant en permanence, et ceci en Tenu du royal décret du 27 décembre 1858.
« Art. 3. Tous ceux qui, en fait, sont détenteurs d'armes de nature quelconque, devront, dans les vingt-quatre heures, à dater de la présente publication, les consigner au commandement militaire résidant à la place Bologui, quand même ils auraient reçu de la police l'autorisation légale de les détenir; laquelle autorisation, à dater d'aujourd'hui, reste annulée!
■ Pendant le jour, les babitantsdevront marcher dans In rue isolément. La nuit, i dater d'une heure ( une heure de nuit, sept heures du soir environ), ils devront porter une lanterne ou un fanal.
n Art. 5. Il est défendu aux particuliers de recevoir chez eux des personnes qui ne soient pas leurs parents, et dans le cas où ils voudraient recevoir qui que ce soit en logement, ils devront se munir d'une permission légale de l'autorité civile.
- Art. 6 II est défendu de sonner les cloches de jour comme de m:it, comme aussi il est défendu d'afficher n'importe quel placard ou proclamation séditieuse. Les contrevenants seront jugés par le conseil de guerre improtit/.
u Pendant l'état de *iége, les typographies resteront fermées.
« Le conseil de guerre de garnisou est constitué, i partir de ce mo-
ment, en conseil improvisé et permanent de guerre. Ce conseil rvsidera dans la maison communale de cette ville.
« Païenne» 4 avril.
« Jiau Saluko. »
Simultanément à cet arrêté, Maniscalco, au comble de ses vœux, car il allait enfin pouvoir décimer tout à son aise la turbulente population de Palerrac, Maniscalco lâchait ses sbires (1) sur la ville et la leur livrait à discrétion. Ces misérables, pleins de joie comme leur chef, se répandirent dans Palerme avec une soif de mauvais traitements et de pillage. Quiconque se trouvait sur leur route, bommes, enfants, femmes, vieillards, prêtres ou moines, était insolemment arrêté, perquisitionné, battu, volé, et s'il résistait, garrotté et traîné en prison. Quand le vide se fut fait dans toutes les rues, ils envahirent les palais de la noblesse, les maisons du pauvre et jusqu'aux couvents de femmes. — « J'ai vu, me disait plus tard un de mes amis de Palerme, j'ai vu, entre autres, deux vénérables religieuses, liées avec des cordes, et conduites à coups de crosse le long de la rue Macqueda jusqu'aux prisons. C'était fabbesse du monastère des Croix et une de ses dames. >
(l) Il y en avait de deux sortes : les sbires en uniforme, soldats de police avec le sabre et le fusil, et les sbires en bourgeois, armés de poignards et de revolvers. Ces derniers étaient les plu» dangereux. Dans les mouvements, ils se mêlaient aux groupes sans pouvoir être reconnus et as- Bassinaient les gens A bout portant.
c Après le combat du couvent de la Gancia, continuait le même narrateur, les troupes qui y avaient pris part rentraient dans leurs quartiers, musique en tète jouant des airs de triomphe. Leurs morts et leurs blessés étaient transportés secrètement, tandis que les cadavres ensanglantés des insurgés étaient promenés comme un trophée joyeux dans les rues • principales de la ville. J'aperçus en frémissant sur une charrette deux malheureux, les jambes brisées, et qui cependant étaient étroitemeut garrottés. >
La victoire momentanée des royaux dans la capitale n'arrêta en rien l'explosion convenue. Ce même jour, toute l'île se souleva et prit les armes. Les courriers cessèrent d'arriver à Palerme ; le drapeau national aux armes de Savoie fut arboré sur tous les points, et des corps de paysans armés (squadre) se formèrent sous la conduite de gentilshommes résolus, pour occuper la campagne et harceler les garnisons des villes.
Les 5 et 7 avril, à la suite de la proclamation de l'état de siège, l'autorité militaire, d'accord avec Maniscalco, et dans le but d'en imposer tant au dehors que dans le reste de la Sicile, avait eu l'impudente audace de publier deux manifestes en tout semblables, dont voici le premier :
«Le général comjuanàant militaire Ue la province et de la place do Pa-
lcrme témoigne toute son admiration pour l'attitude qu'ont montrée
les habitants de Païenne à l'occasion de la rérolto tentée par quelques factieux qui, méconnaissant les véritables sentiments du pays, ont cherebé à plonger celte belle cité dans la désolation et dans le sang.
oQue les bons et honnêtes habitants se rassurent, car cette bande anarchiste a été dispersée par les troupes royales, et une colonne mobile est en marche pour la réduire efficacement et rétablir la tranquillité dans la contrée.
« Uabitants de Païenne I retournes à tos occopations ordinaires, et eonfiex-vous dans l'autorité qui donnera protection et garantie à vos personnes ainsi qu'à yos biens.
« Païenne, 5 arril 1860.
a JSAfl SALURO. »
Ces phrases si terriblement insolentes, au moment où toutes les têtes tournaient de rage de l'impossibilité d'agir, ainsi qu'à la vue des incendies qui dévoraient les alentours, alors que chacun pleurait la perte ou l'emprisonnement d'un proche, d'un ami; cette ironie de sbire, ce grossier mensonge mirent le comble à la mesure. — La population résolut de donner, au risque de tous les périls, un éclatant démenti à l'odieux Salzano. Une démonstration monstre fut convenue pour le 13 avril, jour anniversaire du décret de déchéance de Ferdinand et de sa dynastie, en 1848. — A l'heure dite, cent mille âmes peut-être se précipitèrent d'un même mouvement dans la longue et large rue de Tolède, en criant : « A bas la police! Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel I Nous voulons tous être libres I • Les dames, penchées aux fenêtres et aux balcons, agitaient des étoffes tricolores et répétaient les mêmes acclamations. — Des canons braqués sur cette masse, des baïonnettes des
patrouilles, des sabres des sbires, nul ne semblait prendre souci.
Accourus au bruit, Maniscalco et son digne collègue, frappés de stupéfaction, ne surent que résoudre. Sbires et soldats, épouvantés, avaient fui précipitamment. La protestation put donc s'accomplir jusqu'au bout : elle fut complète. — De ce moment, l'autorité comprit que tout était perdu, et ne songea plus qu'à tomber dans le plus de sang possible. — La Révolution était faite.
La vengeance ne se fit, du reste, pas attendre. — Le lendemain même, quatorze des individus arrêtés le & avril à La Gancia ou aux alentours, furent traduits devant le conseil de guerre institué le 5, jugés par procédure sommaire, sans preuves, sans débats, et fusillés en masse le soir même. — Parmi eux se trouvait un enfant de quinze ans , Michel Tanari , et le fontainier François Riso, blessé à l'attaque du couvent, et dont on avait massacré le vieux père dans sa propre maison.
Pendant qu'avait lieu cette boucherie, Maniscalco envoyait arrêter de la façon la plus brutale, dans leurs hôtels et partout où l'on put les trouver, dix des premiers gentilshommes de Palerme, qu'il prétendait faire partie du comité insurrectionnel. C'étaient :
Le duc de la Verdura,
Le prince de Monteleome-Pignatelli,
Le prince de Niscbhi fils, Le duc de Cesaro et son fils, Le baron Riso-Colobria, Le prince de Giardinblu, Le marquis de San-Giovanm, Le marquis de Longarini, Le père Octavb Lanza, cadet du prince de Butera- Trabbia.
Ce dernier avait trouvé asile à prix d'argent à bord d'un bâtiment américain. Le consul des États- Unis eut l'inconcevable lâcheté de signer l'ordre qui permettait à la police d'aller l'en arracher. — Quant aux autres de ces patriciens, les sbires, par un reste d'égard, les avaient laissé monter dans leurs voitures pour le trajet jusqu'aux prisons, lorsque survint Maniscalco : « A pied ! s'écria-t-il, et qu'on les garrotte comme leurs complices, dont ils vont bientôt partager le sort! » — Et, les accablant d'injures, il leur annonça qu'ils ne tarderaient pas à payer leurs crimes de leur tête.
Plongée dans une anxieuse attente de ce qui se passait dans le reste de l'Ile, Palerme ressemblait à une ville morte. Les boutiques étaient fermées, de môme que les portes et les volets des maisons. On laissait les sbires maîtres des rues, s'y promener seuls comme dans un désert. — Ordre menaçant de la police de tenir les boutiques et les portes ouvertes ; mais en vain pour la physionomie de la \illc.
— 9ft —
D'un commun accord, on évita de passer par les artères principales, et la troupe continua à errer dans le vide, comme des pestiférés dont on évitait le contact.
Peu de jours après les événements du a avril et la révolte générale de l'île, les autorités napolitaines ne commandaient plus qu'à Païenne, Messine, Catane, et dans les autres places fortes. Mais aux barrières de ces villes leur pouvoir cessait, de fortes bandes occupaient les campagnes et bloquaient particulièrement la capitale. Après plusieurs combats, les insurgés avaient dû évacuer la plaine et gagner le sommet des monts qui enserrent Païenne de tous côtés. Fortement retranchés, ils interceptaient les routes vers l'intérieur, et attendaient de se voir en nombre suffisant pour reprendre l'offensive.
Leur mouvement en arrière avait permis aux Napolitains de revenir sur le terrain des premières rencontres, et pour venger leurs pertes, ils se livraient à des actes incroyables de brigandage et de férocité envers les pauvres familles de paysans qui n'avaient pas fui, et contre les délicieuses maisons de campagne, en si grand nombre dans ces endroits, et dont plusieurs même appartenaient à des personnages attachés au gouvernement.
Pendant les journées des 5, 6, 7 et 9 avril, des familles entières de villageois furent égorgées aux Porrazzi, à San-Lorenzo, à La Bagheria et autres
pays. Les châteaux de la noblesse palermitaine, pillés et incendiés, offrent encore aujourd'hui le plus triste spectacle.
De petites villes, comme Misilmeri, durent se racheter du sac et de l'incendie. — Pendant que les insurges payaient scrupuleusement tout ce qui leur était nécessaire, les royaux vivaient à discrétion sur le pays et tuaient par plaisir. — Un paysan, pour avoir vendu une vache aux insurgés, fut fusillé avec son fils de douze ans qui avait conduit l'animal. Les femmes, les enfants étaient lâchement assassinés ou soumis à d'infâmes tortures. « — Les soldats du roi de Naples, m'écrivait un témoin oculaire de ces faits, sont d'abominables bandits dont rien ne peut donner une idée. »
Cependant de nombreux renforts arrivaient de Naples à Palerme et à Messine, et portaient l'armée à un chiffre de cinquante mille hommes. Des colonnes mobiles, rayonnant sur la côte et dans l'intérieur, rétablissaient l'autorité royale, notamment à Trapani, à Marsala, à Garini. Dans celte dernière petite ville, les insurgés, bien que ne disposant que de mauvais fusils, et en petit nombre, contre l'artillerie des assaillants, résistèrent héroïquement les 18, 19 et 20 avril. Accablés enfin par des forces sans cesse augmentées, les Siciliens se retirèrent en bon ordre, et la pauvre ville, abandonnée à la discrétion des soldats de François II, devint le théâtre d'un pillage et
d'un carnage complets. — Le général Salzano osa s'en vanter dans son rapport au roi : ■ Carini a été livré aux flammes ! » Les soldats se montrèrent là digues des Croates de Radetzki et de Haynau, violant et tuant les femmes jusque dans les églises, et tirant sur les rares officiers qui voulaient les contenir. Un capitaine fut tué ainsi.
Mais ces nobles victoires ne servaient à rien qu'à détruire le pays. Pour un district soumis de vive force, dix autres se révoltaient. Les troupes commençaient à se lasser de cette vie d'escarmouches perpétuelles, ainsi qu'à s'effrayer de l'attitude décidée des masses. — Malgré les arrestations et les menaces de bombardement, il n'y avait pas moins chaque jour des collisions entre le peuple et la police, au point qu'un colonel écrivait à Naples : ■ Nous ne pourrons en finir autrement qu'en faisant partout comme à Carini! » Le même ajoutait, il est vrai, en parlant des soldats : « Ils ne se battent que lorsqu'on leur met le pillage en perspective. » — Une correspondance de cette époque donne une juste idée de tout ceci :
t Voici la situation actuelle de la Sicile :
« Tous les pays de l'île se dirigent d'après l'ancien régime communal; le drapeau tricolore flotte au. haut des beffrois; la garde nationale fonctionne partout; le droit de moulure n'est pas payé. Là où ' ou rencontre des soldais, on subit la compression la
plus brutale. Si la soldatesque se présente sur un point, le drapeau national est caché, la garde nationale se dissout, le juge revient, l'ordre bourbonien est rétabli.
< Au départ des soldats, la scène change, la liberté reparaît. De cet état de choses résulte des mouvements continuels de troupes, un va-et-vient qui fatigue les soldats, des attaques soudaines, et des pertes très-graves pour Farinée du roi. En attendant, les revenus du Trésor manquent complètement, et les nôtres ont le loisir de s'organiser et de se fortifier.
« A Palerme, toujours des arrestations et des violences. Vous ne pouvez vous imaginer à quelles extrémités l'on pousse cette manie des arrestations. De ma fenêtre entre-bâilléc, je vois à chaque instant les processions des personnes arrêtées, des hommes, des enfants, des femmes, des prêtres, des moines et des nonnes. Hier j'ai vu passer, au milieu des gendarmes et des sbires, dix -neuf enfants, dont le plus âgé n'arrive pas à douze ans ; on les traînait en prison.
« Les cachots sont tellement encombrés de monde, que les médecins de la Vicaria redoutent le typhus et l'ont déclaré à M. Maniscalco, qui s'est borné à répondre : J'en suis vraiment fâché, »
Malgré tout néanmoins, sans un secours du dehors, l'insurrection, quoique soutenue par les vœux
unanimes des deux millions et demi de Siciliens, eût fini par succomber. — Le peuple des villes, à l'exemple de celui de la capitale, persistait bien dans son attitude énergique, et une nouvelle démonstration en masse des Palermiens, le 9 mai, où la garnison avait chargé la foule et les sbires assassiné nombre de citoyens sans faire reculer personne, prouvait assez qu'il n'y avait plus de transaction possible entre victimes et bourreaux. — Mais incontestablement, les bandes insurgées, manquant d'organisation, d'armes et de munitions, et traquées dans les montagnes, eussent, à ta longue, fini par se dissoudre, sans quelque événement imprévu, qui, centralisant les forces encore vives de l'insurrection, permît de frapper un coup hardi sur Païenne et d'y aider la population à se délivrer.
DU GÉNÉRAL GAItIBALDI
0RGASISAT105 i GÊXES. - VOYAGE, ARRIVÉE A IARSALA.
« — Garibaldi seul suit sa TOÎe droite
avec une constance invincible et une simplicité admirable. Par la seule puissance d'une idée ju*te, le soldat se met ici au-dessus de toutes les habiletés des gouvernements, de toute»
les arzuties des diplomates et de tous les raisonnements des sophistes. Il sait ce qu'il veut ; il a une croyance, un symbole, un drapeau, un crtdo.
Cela est plus fort que tous les remèdes désespères que l'on fait prendre à un gouvernement aux abois, et qui rappellent l'histoire de l'alchimiste sur lequel on trouva, après sa mort, de l'élixir d'immortalité. »
(Joua Lkmoiiwe. — Journal des Mais )
Le reste de l'Italie n'était pas demeuré indifférent au spectacle de la Sicile luttant avec ses bour-
reaux. Tontes les pensées, tous les vœux volaient vers cette terre si belle et si à plaindre. Celait avec une indicible anxiété qu'on attendait d'heure* en heure les nouvelles de l'insurrection. S'il se fût agi d'une province continentale, des milliers de soldats volontaires, bravant toute considération, auraient couru au secours de ces frères qui rompaient leurs chaînes, et résolu promptement la question. — Mais la mer opposait un obstacle insurmontable, et d'ailleurs une forte croisière composée des meilleurs vapeurs de guerre de la flotte napolitaine circulait avec une inquiète vigilance sur les côtes de l'île et en interdisait l'accès. — Malgré tout, l'intérêt qu'excitait leur héroïque détermination, dans l'Europe entière comme dans l'Italie continentale, les Siciliens semblaient donc entièrement livrés à leurs propres forces ainsi qu'à leur courage. — Déjà le gouvernement napolitain s'apprêtait à chanter victoire, et faisait annoncer chaque jour, par des télégrammes mensongers, la défaite totale des insurgés et la soumission complète de la Sicile.
Seuls, parmi treize millions d'Italiens n'attendant plus rien que de la Providence et du désespoir de ce peuple, quelques hommes, doués d'une incroyable énergie, s'obstinaient dans l'idée que les Siciliens pouvaient être secourus, et qu'il y avait là, tout prêt à l'entreprise , l'audacieux patriote capable d'accomplir ce miracle. — Les principaux de ces nom-
mes, citoyens éprouvés, étaient : Crispi, Bertani, le colonel Bixio, Rosolino Pilo, et Orlando, Sicilien établi à Gênes.
François Crispi, Sicilien de naissance, a environ quarante-cinq ans. Il marqua jadis dans la Révolution de 18&8, et occupa longtemps, d'une façon distinguée, pendant cette période, le poste de secrétaire-général de la guerre.— Proscrit après le retour des Napolitains, il fut un de ceux que la haine et les craintes du gouvernement de Naples allèrent poursuivre jusque sur la terre étrangère, dans les asiles en apparence les plus hospitaliers. — Banni tour à tour de la Belgique, de la France, de la Suisse, comme se livrant à de perpétuelles conspirations, chassé à deux reprises du Piémont par M. de Gavour, ainsi, du reste, que tant d'autres émigrés qui n'avaient pas le bonheur de plaire au tout-puissant ministre ou à son entourage, Grispi dut, à un certain moment, quitter l'Europe, où il ne trouvait plus une pierre pour reposer sa tête, et aller vivre en Amérique.
Lorsque l'intervention française de l'année dernière fut venue rendre l'espoir à l'Italie tout entière et rouvrir les portes de la patrie à tant de milliers de bannis, Grispi fut un des premiers à accourir. — Bien que dévoué au mouvement italien dans tout son ensemble, une prédilection bien naturelle portait sa pensée vers son île natale. 11 n'avait jamais cessé d'y entretenir des intelligences, exhortant les timides,
encourageant les forts, rappelant à tous le devoir sacré de la délivrance. — La voix de la France, qui promettait aux Italiens de faire d'eux une nation, électrisa ce fils de la Sicile. 11 fit des prodiges d'audace pour préparer un soulèvement général de ses compalrioles. Comme je l'ai écrit, la paix de Villafranca fit avorter cette première conjuration. Crispi eut alors l'inconcevable hardiesse de passer sous un travestissement dans l'île, de parcourir tous ces pays où il était si connu, et où le moindre soupçon pouvait le livrer à des supplices pires que mille morts. Il renoua toutes les trames rompues, et ne repartit que pour aller s'entendre avec les hommes d'action du continent sur l'heure de l'explosion. En son absence, d'autres conseils prévalurent; mais, convaincu que la chose ne pouvait être que différée, et qu'elle se ferait infailliblement, il attendit, épiant l'arrivée de chaque* paquebot pour savoir un des premiers la grande nouvelle.
Il faut rendre à chacun ce qui lui est dû. — De même que je ne crains pas de dire nettement ma pensée sur certains personnages officiels, puissants encore en Italie par le nombre de leurs adhérents intéressés et l'admiration moutonnière des masses, de même aussi, je ne veux tenir aucun compte dans mes écrits de ces divisions de gens concourant tous, en fin de compte, au même but, de ces mesquines jalousies que le succès d'un homme éveille presque
toujours, autour de lui comme dans le camp opposé. — Crispi est aujourd'hui aux affaires. Son influence dans les conseils du gouvernement sicilien est aussi incontestable que légitime. Je sais bien qu*à cause de cela, quelques-uns contestent son aptitude administrative et sa popularité. — Il n'en est pas moins certain que la première idée de l'aventureuse expédition de mai a pris naissance dans son cerveau, et que, après Garibaldi, c'est à lui que la Sicile doit certainement son salut (1).
M. Bertani, médecin de premier renom à Gênes, et l'un des hommes les plus éminents du parti uni-
(1) — Ponr donner une idée da caractère ainsi que des sentiments dû
cet énergique patriote, jo crois qu'il suffit do reproduirc.ici l'extrait suivant d'une feuille de Païenne, publié par la plupart de nos Journaux t
«Ainsi quo nous Parons annoncé hier, le général Garibaldi avait nommé M. François Crispi, ex-ministre de l'intérieur, procureur général de la grande cour des comptes, à Palerme, avec appointements de 20,000 fr. par an.
• Informé de cette nomination, M. Crispi a adressé au dictateur la lette suivante :
■ Généra],
• Dans votre décret du 29 juin, par lequel vous m'avez nommé procureur général de la grande cour de Palerme, je ne puis voir qu'un témoignage de votre estime, dont je suis bien fier. Mais vous savez, général, que nous ne sommes pas venus dans l'Ile pour conquérir de hautes fonctions et de riches émoluments. Nous y sommes venus pour aider ce peuple généreux à briser ses chaînes, et ensuite pour concourir avec lui, à la constitution de l'Italie une et libre, c vœu do nos années juvéniles, cette seule espérance et consolation dans les douleurs de notre dur exil.
■ Permettez donc quo je renonce à cet office splendide, et que je mo déclare encore une fois,
« Votre très-dévoué,
« Frauçoi» Crispi.
«Palerme, i» Juillet 1860. »
taire, paya bravement de sa personne dans la campagne de 1859. Chef du service de santé dans les chasseurs des Alpes, dès que le feu était engagé, il y courait comme un simple officier de troupe. — Député au Parlement national, c'est à lui que revient l'honneur, dans la session passée, d'avoir élevé le premier la voix en faveur de l'insurrection sicilienne. M. Bertani, intime ami de Garibaldi, partage toutes ses idées politiques et jouit de son entière confiance. On sait que ce fut lui qu'en s'embarquant le général chargea de le représenter en Italie.
Le colonel Nino Bixio porte un nom bien connu en France. Il est le frère de l'homme d'État de ce nom, qui fut ministre du président Louis-Napoléon. La famille est génoise.— Jadis lieutenant de Garibaldi à Rome, Nino Bixio commanda un bataillon des chasseurs des ÀJpes, où ses deux jeunes neveux servaient comme volontaires. Sa bravoure émerveillait les soldats. C'était bien l'homme qui devait prendre feu instantanément pour une tentative hasardée, comme celle dont il était question.
Nous retrouverons Rosolino Pilo en Sicile, où il devait mourir en héros.
Quant à M. Orlando, je l'ai dit déjà, c'est un émigré sicilien établi à Gènes, ou il possède une fonderie.
Ce fut dans cette dernière ville que ces quatre hommes, réunis sur l'initiative de Crispi, décidèrent
de faire appel au dévouement du général Garibaldi, sachant parfaitement qu'au premier mot il quitterait tout pour aller là où des Italiens se battaient, et qu'avec son génie et son étoile, il mènerait l'œuvre à bien avec la centième partie des ressources nécessaires à tout autre.
Je n'ai pas la prétention de tracer un portrait de l'illustre général dont les deux Mondes se répètent à l'envi les merveilleux exploits, et dont le nom, de son vivant même, est légendaire comme celui des héros qui, dans les âges passés, ont étonné l'humanité. — La vie si pure et si pleine du soldat de l'indépendance italienne est dans toutes les mains. — Mais puisque ce récit en est arrivé au moment où il entre en scène, je tiens à reproduire ici mes impressions personnelles, lorsque, l'année dernière, j'approchai le vainqueur de Varèse et de Como, encore frémissant de l'action de ces deux grandes journées, — voici donc ce que j'écrivais de Como même, le k juin 1859, à une feuille parisienne :
i II pouvait être midi quand le général Garibaldi, prévenu de mon arrivée, me fit dire qu'il m'attendait. Je m'empressai de me rendre à cette invitation.
t J'avais entrevu déjà cet homme célèbre en 1848. — le justaucorps écarlate qu'il portait alors, à la mode de l'Amérique du Sud, ses cheveux flottants, sa longue barbe, en faisaient un type à part, aussi
étrange qu'intéressant. C'était bien le véritable chef de partisans, le hardi aventurier de la cause nationale. — Cette fois, j'abordais un général d'armée, en uniforme d'ordonnance, les cheveux courts, la barbe rasée; il me fallut le regarder à deux reprises pour le reconnaître. — Il me tendit affectueusement la main ; je lui apportais des nouvelles d'amis connus ; nous nous assîmes et nous causâmes longuement.
< Garibaldi a aujourd'hui cinquante-deux ans, et il est loin de les paraître. D'un blond-fauve, de taille plutôt moyenne que grande, il porte empreintes sur toute sa personne une vigueur et une résolution sans pareilles. 11 a le front haut et large, l'œil d'une bienveillance et à la fois d'une autorité remarquables. Son sourire est doux et pensif. — Ses manières sont simples et affables comme celles des gens de cœur et d'intelligence. — On se trouve rapidement captivé par l'influence de cette nature loyale, généreuse et intrépide. Si messieurs de Y Univers vivaient seulement un jour à côté du farouche chef de bandes y ils seraient capables de devenir ses partisans dévoués.
« Un sentiment unique remplit cette âme : l'amour de la patrie. — Un seul mobile conduit ce bras : la délivrance et la grandeur de l'Italie. — Garibaldi a eu, dans le cours de sa vie, des trésors à sa disposition, et il est resté pauvre. — Il a tenu
dans ses mains des provinces, comme en ce moment, et on en est encore à pouvoir citer, de sa part, un acte d'arbitraire ou d'oppression. — Aucune sympathie, aucun précédent ne l'attachaient au gouvernement sarde, quand, cet hiver, le cabinet de Turin lui demanda de laisser servir le prestige de son nom pour cet appel à la jeunesse italienne, qui valut trente mille volontaires au Piémont. Le glorieux condottiere pouvait refuser et se réserver d'agir plus tard de son côté. — Mais on lui parlait de l'intérêt de l'Italie, on invoquait le bien public, et Garibaldi donna sans hésiter sa franche et complète adhésion. — Les mécomptes qu'il a largement éprouvés, après l'effet obtenu, les mauvais procédés de M. de Cavour envers la poignée de braves laissés sous ses ordres et envers lui-même, n'ont point altéré sa sérénité; il a pour lui la conscience d'avoir bien fait.
«Gomme tons ceux qui ont approché Victor- Emmanuel, le général est enthousiaste de ce prince. — « Avec un roi pareil, dit-il, on est sûr du succès. « C'est le meilleur Italien , le plus noble cœur qui « soit au monde. Tout ce que je lui ai demandé, ■ je l'ai toujours eu de suite, avec de précieux « encouragements; tandis qu'ailleurs, ça été loin « de se passer ainsi. »
An moment où l'appel de ses amis de Gènes ve-
naît, pour ainsi dire, au devant de ses vœux, l'héroïque champion de la cause nationale était dans sou île de-Caprera, sur la côte Ligurienne, essayant d'y reprendre son calme habituel que la cession de sa ville natale 3 la France avait un moment altéré.— Ces lettres le remuèrent vivement. Son indépendance personnelle était alors complète, puisqu'il avait quitté le service, après son rappel du commandement militaire de l'Italie centrale, sur les instances de la diplomatie, alarmée de son voisinage des Marches, à la tête de 60,000 hommes, et il ne tenait plus au monde officiel que par son mandat de député, duquel il se préparait d'ailleurs à se démettre.
Malgré sa bravoure folle, l'idée d'un débarquement en Sicile lui sembla d'abord un véritable rôve. Ses connaissances spéciales d'officier de marine lui en montraient le côté impraticable. Néanmoins, il pensa que le devoir commandait un examen approfondi des moyens qu'on lui proposait, et de ceux qu'il pouvait créer lui-même. Garibaldi se mit en route pour Gènes. Deux heures après son arrivée, il était convaincu. — A partir de ce moment-là, il ne s'agissait plus que du détail de l'affaire. — On s'en occupa immédiatement.
Ici, une digression est nécessaire pour l'explication des faits qui vont suivre.
Une entreprise telle que le rassemblement d'uu certain nombre de volontaires sur un point donné du
territoire d'un État, la réunion d'armes et de munitions,et leur embarquement clandestin pour une destination secrète, une semblable entreprise avait besoin, pour se faire vite et bien, non pas du concours en aucun genre, mais de la tolérance du gouvernement. Que l'autorité, fermant les yeux de manière à pouvoir prétendre avec vérité n'avoir rien vu, laissât faire, et tout était bientôt consommé. — 11 s'agissait, en fin de compte, de porter secours à des frères de même nation, qui se battaient aux cris de : Vive l'unité italienne ! Vive Victor-Emmanuel I et qui ne demandaient à être libres que pour s'annexer aussitôt au royaume de la Haute-Italie. — Qui eût youIu admettre un seul instant que le cabinet de Turin, constitué au nom de l'indépendance italienne et présidé par l'homme qui devait tout sou renom à la lutte de l'ancien Piémont contre l'Autriche, qui eût pu croire, dis-je, que ce cabinet allait tenir une conduite différente de celle que je viens d'indiquer?
Mis en demeure de se prononcer, M. de Cavour ne craignit pas cependant de se déclarer nettement hostile à l'expédition, et de faire peser en ce sens toutes les ressources d'un pouvoir presque absolu dans ses mains. — Je n'ignore pas que plus d'un lecteur, parvenu à ce passage, va murmurer les grands mots consacrés : a La diplomatie; les convenances entre gouvernements constitués, etc., etc. » — Le président du conseil des ministres sardes avait
su déjà fort bien prouver que, quand il voulait, de pareilles considérations ne le retenaient point. Si M. de Cavour s'opposait, en cette circonstance, à la tentative hardie en faveur de la Sicile, c'est parce qu'il est à la fois l'ennemi personnel de Garibaldi et l'adversaire le plus redoutable de l'unité italienne.
Pour certaines personnes qui connaissent peu l'Italie et qui ne peuvent juger des hommes politiques de ce pays que d'après certaines formules immobilisées dans notre presse, ceci semblera peut-être un paradoxe : et pourtant rien n'est plus exact.
Rétrograde converti, M. de Cavour, poussé d'ailleurs par l'idée fixe du roi et l'impatience de la nation, écouta volontiers les propositions de la France, lorsque l'Empereur, jugeant l'instant venu, à l'époque de la guerre de Crimée , désira l'alliance pié mon taise et fit susciter la question italienne au congrès de Paris. — Mais les idées du chef du cabinet sarde, de même qu'en général celles de l'ancien parti aristocratique piémontais, n'allaient pas au delà de l'expulsion des Autrichiens , de l'établissement d'un royaume de l'Italie du nord, comprenant les anciens États sardes, le Lombard-Vénitien et les duchés, et d'une fédération avec les trois autres gouvernements de la Péninsule, la Toscane, Rome, Naples; fédération dans laquelle le Piémont eût joué le principal rôle.
L'unité italienne paraissait une utopie fort ridi-
cule et parfaitement dangereuse aux hommes de ce parti. Non-seulement, suivant eux, elle offrait des difficultés insurmontables dans sa réalisation, de la part des puissances; mais encore, en admet tan 1 qu'une circonstance inattendue la fît triompher, c'était le déplacement complet de tout le système sur lequel reposait leur influence dans le passé comme dans l'avenir, c'était le changement de eapitale, la dynastie s'entourant de noms nouveaux, et leur ancienne omnipotence disparaissant dans le grand Parlement national où les belles intelligences de toutes les provinces de l'Italie ne tarderaient pas à se faire jour et à disposer du pouvoir.
Jusqu'à l'année dernière les événements semblèrent donner raison à ces partisans d'une Italie morcelée. Les masses, voyant leur ardeur contre l'occupation autrichienne, le plus criant de tous les maux, les applaudissaient de bon cœur. 11 s'agissait d'abord de chasser l'étranger, et tout le monde, ou à peu près, se trouvait d'accord sur ce point. C'était le premier et le plus fort de tous les sentiments, et comme ils s'y prêtaient, ils n'avaient alors à redouter aucune opposition.
Mais après le pas immense de 1859, après l'expulsion des Autrichiens de la Loinbardie et de l'Italie centrale et leur refoulement dans l'impasse du Vénitien, l'idée d'une seule nation sous la couronne de la maison de Savoie, développée au delà de l'hua-
giuable par l'admirable conduite du magnanime Victor-Emmanuel, cette idée, si puissante à toutes les époques sur les cerveaux italiens, remplaça désormais toute autre passion dans la Péninsule entière.
Il y eut, de ce jour, deux partis en présence : — le parti du mouvement, unitaire et représentant l'avenir; — le parti de la résistance , cramponné au pouvoir, sous couleur d'italianisme, détestant, au fond, les hommes du midi, et s f appuyant sur toutes les fictions diplomatiques pour maintenir le royaume séparé de l'Italie du nord.
Le premier s'incarne dans un nom : VICTOR- EMMANUEL.. Il est formé de 27 millions d'Italiens sur 28 millions que compte la Péninsule. Ses hommes d'action s'appellent Garibaldi, Ilattazzi, Depretis, Ricasoli, Monticelli, Mauro Macchi, Pepoli, Valerio, Bertani, Crispi, Medici, Bixio, Malenchini, et des milliers de cette même valeur, c'est-à-dire toute la force vive de la nation.
Le second est personnifié dans M. de Cavour. Il représente la fiction gouvernementale en face de l'Europe. — L'immense armée officielle aux ordres du pouvoir, une majorité parlementaire provisoire, obtenue dans la Chambre par la crainte d'une trop grande responsabilité , une presse organisée de longue main, un monde de créatures et d'enthousiastes pétrifiés dans leur admiration : tels sont les moyens à l'aide desquels il essaye de lutter contre
le flot montant qui le soulève, et de rester ferme en place (1).
Voilà la raison de ces luttes intestines qu'on ne comprend pas au dehors ; voilà ce qu'il faut que Ton sache afin de juger en connaissance de cause.
Lorsqu'au lendemain de Villafranca, et par des motifs qui ne peuvent s'écrire encore, M. de Cavour donna sa démission, il se retirait fermement convaincu que, lui parti, rien ne marcherait plus. Peut-être était-il de bonne foi en se croyaut indispensable : tant, ù la longue, l'adulation finit par obstruer les meilleurs cerveaux. — M. Rattazziet ses amis, appelés par le roi, n'hésitèrent pas, par un sublime effort d'abnégation personnelle, à accepter le fardeau d'une situation si pleine d'incertitudes et de périls, et ils se mirent résolûment à l'œuvre. — Encouragés et soutenus par Victor-Emmanuel, qui tra-
(1) — On peut, à propos do ce que je dis ici sur le rolo actuel du chef du cabinet sarde, m'objecter divers passages de mes livres antérieurs, où je m'exprime d'une tout autre façon à l'égard du même personnage. Mais je vais bien volontiers au devant do la remarque. — Ix>s événements seuls, en se déroulant, font connaître véritablement les hommes. Puis, la situation a bien changé depuis que j'écrivais Le Piémont en 1858. M. de Cavour pouvait être alors suffisant pour engager la lutte. Aujourd'hui, il est dépassé et même nuisible aux affaires. — Aux situations nouvelles, 11 faut des hommes nouveaux. — Eu outre, je ne voulais pas croire a l'antipathie trop réetle contre la France et les Français de M. de Cavour, dévoué do cœur k l'Angleterre, et nous supportant, mais parce qu'il veut rester ministre. — Cette franche exposition de mon sentiment et de la vérité me fera peut-être taxer d'esprit do parti, d'invention ridicule; mais je me rappelle que lorsqu'à la fin de 1857, je publiai les Autrichiens et l'Italie, où j'expliquas l'état de la question italienne, et où je signalais la nécessité d'une prompte intervention française, on me traita, en général, presque de fou, ou tout au moins de visionnaire. — Et depuis?...
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vailla, pendant cette difficile période, autant qu'eux tous ensemble, aidés du puissant concours de MM. Farini et Ricasoli, ils relevèrent le courage des populations, rendirent au pays le calme et la confiance, et négociant avec prudence et résolution, ils amenèrent la scabreuse entreprise de l'annexion de l'Italie centrale jusqu'à la veille de sa réalisation définitive.
M. de Cavour suivait d'un œil inquiet cette marche aussi ferme qu'habile. Il comprit que c'était fini pour lui si l'annexion s'accomplissait par ses rivaux ; appelant à lui toutes ses forces, et vaillamment appuyé par l'Angleterre, il redemanda le pouvoir. Le cabinet était composé d'hommes trop pleins de leur dignité pour descendre à lutter contre de certains moyens ; il se retira ; et, quelques semaines après, le nouveau premier ministre, • mangeant les marrons que d'autres avaient tiré du feu, » faisait pompeusement accepter par la couronne cette annexion déjà décidée, et que rieu ne pouvait plus empêcher de se faire. — Pour le vulgaire, c'était son œuvre. — Si, maintenant, le midi restait tranquille, si l'on parvenait à empêcher les manœuvres du parti unitaire, il y avait alors moyen d'organiser un beau petit royaume de la Haute-Italie, et d'y vivre fort à son aise, avec un Parlement soumis comme par le passé, et des ennemis humiliés et impuissants.
La uouvelle de la révolution sicilienne vint tom-
ber en plein milieu de ces charmants rêves et les déranger singulièrement. Le président du conseil n'avait jamais été doux aux Siciliens : tous sont là pour le dire. Il avait même nettement refusé d'écouter les supplications de leurs envoyés, peu avant. — Mais l'opinion publique s'émouvait; les récits des massacres de Païenne donnaient un frisson d'horreur et de vengeance à tout le peuple. Dans la Chambre, plusieurs députés commençaient à se soulever au nom de ces frères qu'on égorgeait à la face de l'Italie debout et armée. — On pouvait se retrancher pour quelques jours derrière les formes du pouvoir, refuser des explications; mais après....? — Et quel beau thème de cris pour les unitaires 1
Je laisse, d'après cela, à juger au lecteur ce qui dut se passer lorsqu'on apprit à Turin que Garibaldi était à Gênes, qu'il y travaillait à jeter les bases d'une expédition pour secourir la Sicile, et que les promoteurs de cette expédition comptaient tout à fait sur la bienveillance du gouvernement pour réaliser leur dessein !I1
Il fut répondu que l'entreprise étant une violation du droit des gens, non-seulement le gouvernement n'y prêterait pas les mains, mais encore qu'il s'y opposerait par tous les moyens en son pouvoir. — Et la chose se passa effectivement comme on le disait.
Aussitôt sa décision prise de passer en Sicile, Garibaldi avait écrit à ses anciens lieutenants de venir
le rejoindre, en amenant avec eux les plus éuergiques et les plus éprouvés des chasseurs des Alpes qui, après la campagne de 1859, étaient rentrés dans leurs foyers. — A sa voix, tous accoururent, quittant leurs familles ou leurs grades dans l'armée, et il vit bientôt autour de lui les mêmes braves gens qui formaient son étal-major à Varèse et à Como, augmentés d'un certain nombre de Siciliens, brûlant du désir de combattre sous ses ordres pour leur terre natale.
Les hommes étaient là. Il fallait maintenant l'argent , cette chose indispensable pour avoir des armes, des munitions et des navires. L'argent existait, tout trouvé et parfaitement liquide; le général n'avait qu'une signature à donner pour le recevoir.
On se rappelle la fameuse souscription du million de fusils, ouverte par le général, et à laquelle l'Italie avait répondu avec tant d'enthousiasme : les provinces, les villes, les bourgs votant des sommes ; le riche donnant son superflu , le pauvre son épargne. Des millions avaient été ainsi recueillis, et bon nombre d'armes déjà achetées, dont notamment dix mille fusils destinés aux nouvelles gardes nationales et en dépôt pour le moment dans l'arsenal de Gênes. Des sommes considérables, non encore employées, étaient restées à la disposition de Garibaldi ou de ses agents dans les caisses des municipalités ; d'autres se trou-
vaient déposées, au compte du général, chez un grand banquier de Milan.
D'autre part, la société nationale italienne, dont Garibaldi avait été l'un des présidents, avec l'illustre Georges Trivulzio Pallavicino, possédait des ressources considérables, produit des cotisations de plusieurs cent mille adhérents.
Le général pensa qu'une partie de cet argent, recueilli pour la cause de l'indépendance nationale, ne pouvait recevoir une destination meilleure que d'aider à la délivrance de deux millions et demi d'Italiens. — 11 fit en conséquence prier la société nationale de mettre des fonds à sa disposition, et il écrivit à la maison de banque de Milan ainsi qu'aux diverses municipalités détentrices des sommes votées pour lui, d'avoir à les lui adresser à Gènes, eu bref délai.
Son indignation fut égale à sa surprise quand il reçut pour réponse que le ministère, prévoyant la chose, avait fait défense de verser les fonds des municipalités ailleurs que dans les caisses de l'État, et formé opposition sur les sommes déposées à Milan, propriété particulière du général! — H protesta énergiquement, mais sans résultat. — Il fallut chercher ailleurs, perdre du temps. — C'était tout ce que l'on voulait. Les Siciliens , abandonnés à euxmêmes, ne pouvaient tenir longtemps; et une fois la révolte étouffée, il n'y avait plus d'expédition. — Les unitaires retournaient planter leurs choux.
Déjà bien des jours s'étaient passés à ces allées et venues, à ces incroyables chicanes. Le cabinet se faisait adresser des télégrammes, frères jumeaux de ceux de Naples, annonçant la Gn malheureuse de Insurrection sicilienne, et, dans les derniers jours d'avril, les journaux ministériels, versant des larmes abondantes sur le sort des Siciliens, déclaraient que tout était perdu de ce côté et qu'on n'avait plus que le deuil à prendre. « 11 serait inutile, écrivait la Gazette de Turin, de se dissimuler la gravité des dernières nouvelles de Sicile. Nous avons exposé avec une consciencieuse sincérité les événements de cette lutte héroïque ; nous avons ouvert notre cœur à l'espérance en entendant les efforts d'un courage inimitable, et, à présent, avec une égale sincérité, nous nous sommettons à ce triste office que notre devoir d'écrivains nous impose.
« Encore cette fois, le droit de la force brutale s'impose à celui de la justice et de la raison !....»
Heureusement pour la Sicile, les hommes qui avaient entrepris de lui venir en aide n'étaient pas faciles à décourager. — L'argent qu'on contestait à Garibaldi lui arriva d'ailleurs.— 11 avait inutilement réclamé quelques caisses de ces dix mille fusils achetés en son nom et remisés dans l'arsenal de Gênes : fusils et munitions lni vinrent d'autre part. — La Sicile reconnaissante saura un jour qui en remer-
cier. — Il ne restait plus à trouver que les moyens de transport. — Bertani, Crispi, Bixio et Orlandi aidant, ce fut chose bientôt conclue. — M. de Cavour, furieux de se voir si peu avancé, eut alors l'idée de recourir à la force. — Le commandant militaire de Gènes, consulté à cet égard, répondit que si Garibaldi faisait seulement un signe, toute la garnison était prête à le suivre. — 11 fallut donc se résigner, et laisser faire. — Et puis, au fond, il y avait la trèsréelle possibilité que l'expédition donnât en plein dans la croisière napolitaine et fût coulée à fond, — On se trouvait alors débarrassé du gênant héros du mouvement unitaire et de ses turbulents amis.
Tous les obstacles se trouvant enfin surmontés, le départ fut décidé pour le soir du 5 mai. — La petite armée réunie à Gènes, se composait de 1,085 hommes, ainsi subdivisés par provinces :
Brescians 150
Génois GO
Bergamasques .... 190 Jeunes gens et étudiants
de l'université de Pavie. 170
Milanais 150
Bolonais 30
Toscans N 50
De Parme et Plaisance. . 60
A reporter. • • 800
Rcjwrt . . . « 860
Modenais 27
Émigrés Siciliens et Napo- •
litains 110
Émigrés Vénitiens. . . 88
Total. . . 1,085
Gomme on le voit, l'Italie tout entière était représentée dans cette mission de délivrance d'une des plus belles contrées. — C'était bien une colonne nationale par excellence. — L'état-major était digne de cette jeunesse dévouée, dont une bonne partie quittait famille et fortune, études, toutes les aises et toutes les séductions de la vie, pour la rude existence du soldat volontaire. — Voici son organisation ;
Général commandant : Garibaldi.
Chef d'état-major, colonel Sirtori ; officiers, Calvino, Manin, Majocchi, Borchetta, Griziotti, Bruzzisi.
Aides de camp du général :— premier aide de camp, colonel Turr ; — colonel Tukery, — Major Cenni,
— Menotti Garibaldi, fils du général, — Montanari,
— Bandi, — Stagnetti. — Secrétaire particulier, Giovanni Basso.
Attaché à l'expédition à titre de commissaire civil, François Crispi.
Commandants des sept compagnies composant l'effectif de la force :
Bixio.
La Masa.
Stocco.
Carini. Anfossi.
Cairoli.
Bassini.
Chef de l'artillerie , Orsini ; chef du génie , Mirentilli.
Corps de l'intendance : Major Accrbi, intendant général ; Rechicdei, Nievo, Bozzetti.
Médecins : Ripari, Maëstri, Boldrini, Giulini.
Les noms de tons ces braves, — ceux qui ont survécu comme ceux qui sont morts, — appartiennent aujourd'hui à l'histoire. 11 est bon que Ton sache de quels hommes Garibaldi s'entourait pour sa mémorable expédition, et que Ton apprenne àjnger cette noble terre d'Italie par de tels enfauts.
M. Sirlori, chef d'état-major, est un Lombard. Savant de haute distinction, en 1848 il s'enrôla comme simple volontaire dans les corps qui s'organisaient pour la défense du territoire. Il coutribua puissamment à la défense de Venise, où, de grade en grade, il fut nommé lieutenant-colonel par le gouvernement provisoire. Doué d'une éloquence vive et entraînante, dans l'Assemblée vénilienue dont il fit partie,
il rivalisait d'influence avec Manin, et lorsque ce dernier résigna pour quelques instants ses fonctions dictatoriales, 1* Assemblée voulut élire à sa place M. Sirtori, qui, par modestie de caractère, n'accepta pas.
A Mcstre, ainsi qu'à la défense du fort de Marghera, M. Sirtori fit des prodiges de valeur; il fut membre du triumvirat militaire qui gouverna pendant les derniers jours de l'indépendance de Venise. — Lorsque éclata la guerre de Tannée passée, le va- » leureux officier fut parmi les premiers qui offrirent leurs services au gouvernement piémontais : M. de Cavour le repoussa. Aux élections pour le Parlement italien, trois collèges le nommèrent député. — Il quittait son banc pour suivre la fortune du héros de Varèse.
M. Galvino , capitaine d'état-major, notable citoyen de Trapani, en Sicile, est à la fois un officier de mérite et un écrivain des plus distingués. Il jouit d'une influence considérable parmi ses compatriotes.
Georges Manin , fils de l'illustre Vénitien, quitta tout, depuis la campague de 1859, pour figurer aux postes les plus périlleux. — Noblesse oblige. — Ses compagnons, Majocchi, Griziolti , Borchetta, Bruzzisi, braves officiers et bons patriotes, ne lui cédaient en rien pour le dévouement. •
Les aides de camp du général étaient tous indivi-
duellement connus pour leurs brillants services. — Le colonel Étienne Tlir, Hongrois naturalisé Italien, combattait l'Autriche dès 1848, dans les rangs de l'armée sarde. Après les aventures militaires et politiques qui rendirent son nom célèbre, il se joignit à l'état-major des chasseurs des Alpes pendant leur campagne de Lombardie. Gravement blessé au bras gauche dans une rencontre près de Brescia, à un envoyé de Garibaldi venant s'informer de ses nouvelles, il répondait : « Dites au général que mon bras droit est toujours à son service. » — Son brave compatriote Tuckery, tué plus tard devant Païenne, était un homme de la même trempe.
Le major Cenni, mon brave et bon ami, servait déjà sous Garibaldi dans l'Amérique du Sud ; il y prit part à ses prestigieux exploits. Décoré de la médaille de la valeur militaire pour ses faits d'armes aux chasseurs des Alpes, officier supérieur, quand son général quitta le service, il abandonna son grade pour faire comme lui. — Les mêmes détails et les mêmes louanges s'appliquaient également au pauvre Montanari , tué à Calataûmi. — Bandi, Stagnetti, Basso, hommes de la confiance du chef, avaient fait leurs preuves non moins vaillamment.
Les commandants des compagnies ne le cédaient en rien à ces gens d'élite. — J'ai déjà parlé du colonel Bixio. — Le Sicilien La Masa, l'un des chefs de l'insurrection du 12 janvier 1848; à Palerme, avait
été colonel d'une légion de volontaires siciliens en Vénitie, où je le vis au siège de Trévise, payant bravement de sa personne. Plus tard, pendant son long exil , il se lit l'historien de cette période malheureuse, mais qui ne fut pas sans gloire. Écrivain et politique hardi, on lui doit un récit des événements de Sicile, pendant les années 1848 et 1849.
Mon ancien et bien cher compagnon d'armes, le colonel Carini, est trop universellement et sympathiquement connu en France comme en Italie, pour que je fasse autre chose que de rappeler ses qualités brillantes de militaire et d'homme du monde, son esprit remarquable et Rappliquant à tout, la distinction parfaite de ses manières, sa courtoisie, et, enfln, ce patriotisme toujours ardent, toujours à l'affût du moindre service à rendre à la cause italienne.
Le baron Stocco, gentilhomme calabrais, commandait un corps de partisans lors du soulèvement des Calabres en 1848. — Le combat qu'il soutint le 27 juin, entre l'Angitota et Maida, avec 400 hommes seulement, contre l'armée de Nunziante,le rendit célèbre dès cette époque.
Anfossi, frère du brave lieutenant de Garibaldi, tué à Rome, avait lui-même servi comme officier dans l'armée sarde.
Le Lombard Cairoli, de cette noble ville de Paire, qui a donné tant de ses fils pour la cause, sortait des chasseurs des Alpes, dans les rangs desquels son
aîné avait déjà perdu la vie. Il amenait avec lui ses deux autres frères, et apportait au général une somme considérable. — M. Bassini, patriote lombard, avait organisé une compagnie de Bergamasques qui fit des prodiges de valeur.
Le chef du génie était un vétéran de la liberté et de la guerre. — Quant au chef de l'artillerie, colonel Orsini, Sicilien de naissance et promoteur hardi non moins que brave combattant de la révolution de 1848, on lui devait en partie la défense acharnée de Messine, au mois de septembre de la même année, lors de l'affreux bombardement de cette ville. Émigré à la chute de l'indépendance, il servait en Turquie comme colonel d'artillerie. A la nouvelle de la prise d'armes des Siciliens, il donna sa démission pour accourir à leur aide.
Je connais assurément peu d'hommes d'un extérieur aussi prévenant, d'un caractère aussi noble et d'un courage aussi accompli que l'intendant du corps expéditionnaire, major Acerbi, gentilhomme mantouan, qui quittait tout, famille, fortune, dans le but d'aider une fois encore à la patrie. — Ses officiers, le capitaine Hippolyte Nicvo, le lieutenant Bozzetti, méritent eux aussi d'être cités pour leur patriotisme, leur intelligence et leur activité.
Avec de tels chefs et Garibaldi à leur tête, que ne devaient pas faire des soldats déjà éprouvés !
Le départ de l'expédition se trouvait donc fixé au 5 mai. — En attendant l'instant de rembarquement, Garibaldi avait établi son quartier général provisoire daus la belle villa Spiuola, à Quarto, sur la côte, à environ cinq milles de Gênes. Une partie des volontaires étaient non loin de là, à la Foce. — Enfin, un détachement, avec le colonel Bjxio et l'officier de marine sicilien Castiglia, restait à Gênes pour s'emparer de deux vapeurs de la compagnie Rubattino, stationnés dans lo port, et dont on avait fait choix : le Lombardo et le Piemonie.
Ce fut seulement vers trois heures du matin, dans cette nuit du 5 au 6 mai, que Nino flixio et Castiglia, maîtres des deux navires (1), purent sortir du
(1) L'espèce de violence apparemment exercée n'avait d'autre but que de mettre la Société Rubattino à couvert de toutes conséquences fâcheuses avec l'esprit qu'on savait prédominer daas le cabinet de Turin.— Du reste, la valeur des deux bâtiments était garantie, et, pour surcroît de précautions, le général laissait cette déclaration, rendue publique, aux directeurs de la Compagnie :
« Géoes, S mai 1860.
• Messieurs les directeurs des vapeurs nationaux,
« Au commencement d'une entreprise eu faveur d'Italiens qui combattent pour la cause de la patrie, et dont de fausses considérations diplomatiques empécbent le gouvernement de s'occuper, j'ai do m'emparer de deux vapeurs de l'administration dirigée par vous, Messieurs, et Je faire, à l'insu du gouvernement lui-mémo et de tous.
« J'ai commis un acte de violence; mais, quels que soient les événements, J'espère que mon procédé sera justifié par la sainteté de la cause servie, et que lo pays entier reconnaîtra qu'il est de son devoir de réparer les dommages, causés par moi à l'administration.
• Dans le cas où mes prévisions ne se réaliseraient point, où la nation n'interviendrait point pour vous désintéresser, J'engage tout ce qui peut
port de Gênes et se diriger sur l'endroit convenu. Des barques, rapidement mauœuvrées, eurent bientôt conduit à bord l'état-major, les hommes et les caisses d'armes. — Garibaldi monta sur le Piemonte, commandé par le capitaine Castiglia, avec le capitaine génois Schiaffino pour second. — Bixio prit place sur le Lotnbardo, avec le capitaine Élia. — L'aube du jour du 6 mai était déjà venue quand l'expédition cingla vers la haute mer. Ce fut un moment solennel. A l'exception des premiers lieutenants du général, personne à bord ne savait la direction qu'on allait suivre, si Ton débarquerait en Sicile, en Calabre, ou ailleurs encore ; et ce doute ajoutait à la gravité des impressions de chacun.
Avant de s'embarquer, Garibaldi avait écrit les lettres et proclamations suivantes, où son âme généreuse se peint admirablement tout entière :
Au roi Victor-Emmanuel :
a Sire,
• Le cri do détresse qui, de Sicile, est parvenu à mes oreilles, a profondément ému mon cœur et celui de quelques centaines de me» vieux compagnons d'armes.
« Je n'ai pas conseillé le mouvement insurrectionnel de nos frères de Sicile; mais du moment qu'ils se sont levés au nom de l'unité italienne,
exister d'argent et do matériel appartenant à la souscription pour le million de fusils. De cette manière, vous serez indemnisés, avaries ou pertes quelconques, des préjudices qui vous seront occasionnés. « Je suis, avec toute considération,
« G. Garibaldi. »
dont Votre Majesté est la personnification, je n'ai pas dû hésiter à me mettre a leur téte ronlro la plus infâme tyrannie de notre époque.
■ Je sais que Je m'embarque dans une entreprise dangereuse; mais je mets ma confiance en Dieu, ainsi que dans le courage et le dévouement de mes compagnons. Notre cri de guerre sera toujours : Vive l'Unité de l'Italie! Five Victor-Emmanuel ! son premier et son plus brave soldat!
« Si nous échouons, j'esperc que l'Italie et l'Europe libérale n'oublieront pas que cette entreprise a élé décidée par des motifs purs de tout égotsme et entièrement patriotiques.
« Si nous réussissons, je serai (1er d'orner la couronne de Votre Majesté de ce nouveau joyau, k condition toutefois que Votre Majesté s'opposera à ce que ses conseillers cèdent cette province à l'étranger, ainsi qu'on Ta fait pour ma ville natale.
« Je n'ai pas communiqué mon projet à Votre Majesté; je craignais que, par suite de mon dévouement k sa personne, Votre Majesté ne réussit à me persuader de l'abandonner.
« De votre Majesté, Sire, lo plus dévoué sujet,
a G. Garibaldi. »
A un ami :
« Cher ami,
• Le jour où tu recevras ces quelques lignes, je serai bien loin en mer.
• L'insurrection sicilienne porte dans ses flancs les destinées de notre nationalité. Je vais partager son sort : je vais me retrouver enfin snr mon élément, l'action mise au service d'une grande idée.
• Il ne fallait pas moins, pour relever mon courage au milieu des déceptions de toute sorte dont j'ai été abreuvé.
«. Qu'on ne crie pas i l'imprudence, qu'on attende. Je sais plein d'espoir et de confiance. Notre cause est noble et grande, l'Unité de l'Italie, le rêve le plus cher, l'aspiration de toute notre vie. Que les vents nous soient propices !
« Castiglia et mon fils sont avec moi et ils t'embrassent. Tu es du petit nombre d'amis auxquels j'ai voulu serrer la main avant de partir, a
La garnison de Gênes s'était presque mulinée pour 1e suivre. Dans l'Italie centrale, à Ferrarc particulièrement, les nouveaux régiments, formés d'une jeunesse ardente, parlaient de marcher en masse, afin de se joindre à l'entreprise de leur héros. —
Garibaldi adressait donc à l'armée ces affectueux et énergiques conseils :
« Pendant des siècles, la discorde et l'indiscipline ont été la cause de grands malheurs pour notre patrie. Aujourd'hui, de la Sicile aux Alpes, une concorde admirable règne parmi toutes les populations.
■ La nation, cependant, manque encore de discipline ot elle compte sur tous qui un avez donné un si admirable exemple, et qui vous êtes signalés par votre bravoure, pour 6e réorganiser et se dresser forte et compacte devant quiconque voudrait l'asservir.
« Ne vous éloignez donc pas, jeunes braves, qui survivez aux luttes de la patrie; souvenez-vous qu'au nord nous avons des ennemis et des frères esclaves, et que les populations du midi, affranchies de la présence des mercenaires du Pape et du roi de Naples, auront besoin de votre expérience et de votre discipline pour soutenir de plus grandes luttes.
« Je recommande donc, au nom de la patrie reconnaissante, à la jeunesse qui flgure dans la brave armée, de ne pas abandonner ses rang*, mais de se grouper encore plus étroitement autour de ses braves officiers et de ce Victor, dont la bravoure peut être un instant paralysée par de pusillanimes conseillers, mais qui ne tardera pas beaucoup A nous mener tous i uoe victoire définitive.
« Signé : G. GabibALdi. »
Enfin, à la nation tout entière, pour bien préciser le mobile qui le faisait agir, pour élever à la hauteur de son propre dévouement les âmes de tous ses concitoyens, il laissait ces belles, simples et nobles paroles :
• Italiens I
• Les Siciliens se battent contre les ennemis de l'Italie et pour l'Italie. Les secourir avec de l'or, des armes, et surtout de son bras, c'est le devoir de tout Italien.
■ Ce qui a causé les malheurs do l'Italie, c'a été l'esprit de discorde, ç'a été encore l'indifférence d'une province pour le sort de l'autre.
■ Le salut de l'Italie a commencé le jour où les fils de la même terre ont couru au secours de leurs frères en danger.
« Si nous abandonnons à eux-mêmes les braves enfants de la Sicile» ils auront à combattre les mercenaires du roi do Naples et de plus ceux de l'Autriche et ceux du prêtre qui règne à Rome.
i Que les peuples des provinces libres élèvent haut U voix en fafear de leurs frères qui combattent, qu'ils envoient U généreuse jeunesse là où on lutte pour la patrie.
« Que les Marches, l'Ombrie, la Sabine, la campagne de Rome, le pays napolitain s'insurgent, afin de diviser les forces de nos ennemis !
« Si les villes n'offrent pas à l'insurrection une base suffisante, que les plus résolus se jettent par bandes dans les campagnes*
• Un brave trouve partout des armes! Au nom de Dieu, n'écoutes pas les lâches qui se prélassent devant des tables bien garnies !
a Armons-nous, combattons pour nos frères, demain nous combattrons pour nous !
<• Une poignée de braves qui me suivirent sur les champs de bataille de la patrie marche avec moi 4 la rescousse. L'Italie les connaît. Us apparaissent quand sonne l'heure du danger. Bons et généreux compagnons I Ils consacrèrent luur existence à la patrie : ils lui donneront la dernière goutte de leur sang, ne cherchant d'autre récompense que celle de leur conscience irréprochable.
• Italie et Victor-Emmanuel! c'était notre cri de guerre en passant le Tcssin : il retentira jusqu'aux roches embrasées de l'Etna.
• A ce cri prophétique du combat, répété des grands monts d'Italie jusqu'au mont Tarpéien, croûlera le tronc ébranlé de la tyrannie, et tous se lèveront comme un seul homme !
« Aux armes donc ! Terminons d'un seul coup nos misères séculaires. Prouvons au monde que c'est bien sur cette terre qu'a vécu 1a forte race ronuinel
■ G. G&RUULSl. »
N'est-ce pas grand et antique comme les proclamations de César et de Napoléon?
La première journée du voyage fut assez pénible. La mer était mauvaise, et le malaise général à bord des deux vapeurs, par suite de l'encombrement. Néanmoins personne ne songeait à se plaindre; l'attente du grand événement surexcitait tous les esprits. — Ce fut au bruit d'indicibles applaudissements que le lendemain matin, 7 mai, l'ordre du jour suivant vint enfin faire connaître aux volontaires
la pensée du général, et que les officiers leur apprirent que bientôt ils débarqueraient en Sicile.
Mai 1860, A bord du rimante.
ORDRB DU JOUR.
Corps de chasseurs des Alpes.
« La mtaion de ce corps sera, comme elle le fut déjà, basée sur l'abnégation la plus complfctcvm vue de la régénération de la patrie. Los braves chasseurs servirent et serviront leur pays avec le dévouement et la discipline des meilleurs corps militaires, sans autre espérance, sans autro prétention que celle d'une conscience sans tache.
• Aucun grade, aucun honneur, aucune récompense n'attirèrent ces braves ; le danger disparu, ils rentrèrent dans la modestie de la vie privée ; mais l'heure du combat sonnant, l'Italie les revoit encore en première ligne, allègres, pleins de volonté et prêts à vcr*er leur sang pour elle» — Le cri de guerre d?a chasseurs des Alpes est le même qui reten» tissait, voici un an, sur les bords du Tessin : — Italia e Vitlorio Emmanuete! — Et Jeté par nous, ce cri, partout donnera l'épouvante aux ennemis de l'Italie!
( Suit te détail de Corganitation du corps, déjà donnée. )