‹ La révolution socialeChapitre 100 sur 172 · XI. — Comment la Commune devint inévitable · texte numérisé non relu

XI. — Comment la Commune devint inévitable

La Commune ne fut pas un coup de tête d'une ville affolée. Elle fut plutôt le produit complexe d’une situation tragique. Paris, le cœur et la tête du pays, perdit toute confiance en son gouvernement plus où moins régulier. On peut même

dire que la France n'avait pas de gouvernement. L'Empire était par terre. Et « le gouvernement de la défense » fut sans crédit. L/Assemblée de Bordeaux fut considérée comme une poignée de conspirateurs contre la liberté et l'intégrité de la France. Et lorsque le pouvoir est par terre, et l’anarchie complète, le pouvoir appartient au premier qui a le courage de le prendre. La situation spéciale de Paris y était on ne peut plus

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On en était arrivé à la dernière bouchée de pain, au moins dans les boulangeries, et pour la consommation du gros public. Les prix atteints par les denrées courantes devenaient fantastiques. Le beurre se payait 25 à 30 francs da livre, la pomme de terre 25 francs le boisseau, l’oignon 1 franc la pièce. Et encore ne trouvait-on que difficilement ces comestibles coûteux. Le chat et le chien se débitaient à 5 francs la livre. Le bois vert et peu combustible valait 15 francs le cent. Les volailles, le cheval, le mulet, l’âne étaient hors de prix et réservés pour les tables riches. Le sucre, lie riz et le vin ne manquèrent jamais et servirent à sustenter les deux millions d’affamés,

La mortalité était considérable. Le froid, les privations, les fatigues des gardes aux remparts, les interminables attentes des femmes à la porte des boucheries et des boulangeries avaient multiplié les malades. Le chiffre des décès dans la dernière semaine fut inoui: 4,465. La raoyenne mortuaire à (Paris, avec une population plus forte de cinq à six cent mille êtres, varie en temps ordinaire de 750 à 000, selon les saisons. La situation était véritablement critique, et la position devenait intenable. Le moment « psychologique » prévu, attendu par Bismarck et par Trochu, était arrivé.

D'après le recensement de l’année 1861, l’industrie de Paris est entre les mains de 101,171 fabricants ou corps d'atelier; le chiffre de leurs affaires atteint 3,320,002,049 francs; les lieux occupés par leurs usines, fabriques, etc., représentent une valeur locative de 107,300,710 francs; le total des ouvriers s'élève au nombre de 416,871, les salaires varient entre o fr. 50 et 20 francs (sic) par jour pour les hommes et o fr. 50 à 10 francs (sic) pour les femmes. (Annuaire de l'Economie politique et de la Statistique, par MM GUILLAUMIN, Joseph GARNIER et M. IBLOCK, année 1865, p. 2, 23.)

Les ouvriers touchant 20, 10 francs par jour, étaient naturellement en nombre minime. Les salaires de l'immense majo-

rité des ouvriers approchaient plutôt la limite inférieure donnée par les économistes bourgeois eux-mêmes, Ajoutez-y le chômage quasi-complet pendant la guerre,

XIE, — Thiers était-il un provocateur ?

Trois données principales composaient le problème qu'il voulait résoudre: 1° le désarmement; 2° la répression; 3° l’organisation de la République modérée, libérée de la double crainte des monarchistes et des socialistes.

Pour le résoudre, il concevait trois opérations: 1° une provocation; 2° un refus de toute conciliation; 3° l'intervention brutale de la police et de l’armée, Ensuite il serait maître de la situation et l'Assemblée nationale voterait tout ce qu’il lui demanderait. Il en serait différemment si la population parisienne demeurait calme sous les provocations et se laissait désarmer, menacer, museler, sans résistance. Alors il ne pourrait longtemps se camper en sauveur. On oublierait probablement ses services assez rapidement, Il n'aurait pas le prestige du Saint Georges ayant terrassé l’hydre de l’anarchie. Il laisserait dans les faubourgs de dangereux ferments de haine et de révolte. On lui rendrait le gouvernement difficile, sinon impossible, Les parlementaires de la gauche, craignant les attaques des révolutionnaires, deviendraient d'autant plus audacieux en paroles, en ordres du jour de réunions publiques, en manifestes imprimés, qu’ils auraient été timides dans l’action. Ils accentueraient leurs revendications et leurs programmies, pour conserver leur popularité. Les monarchistes, de leur côté, ne croyant plus au danger à gauche, s’orienteraient entièrement à droite, et avec l’appui du parti clérical, s’efforceraient de lui créer des obstacles, l’empêcheraient d’organiser la république constitutionnelle et bourgeoise qu'il rêvait, qu’il estimait être la seule possible. Une insurrection dont il aurait raison lui était indispensable pour garder l'équilibre, pour tenir le gouvernail entre Charybde monarchique et Scylla révolutionnaire. (Fdmond LEéPELLETIER, Histoire de la Commune de 1871, T. 1°, p. 273-274.)

Cette hypothèse de M. Lepelletier est assez plausible, bien que difficilement démontrable. En tout cas, Thiers, en décidant d'enlever les canons au peuple, savait qu'il risquait gros et qu'un soulèvement était inévitable. Il précipita les choses. Le massacre des Parisiens, après la victoire des V’ersaillais,

fut évidemment pour lui un moyen d” « épurer Paris », de se débarrasser des éléments révolutionnaires. Les prétendues

considérations patriotiques et les exigences de « l'ordre » servaient à apaiser une conscience qui n'avait pas de raisons pour être difficile.

XIII, — Raisons économiques.

Deux événements économiques ont contribué au succès de la Commune : la loi sur les échéances et le projet de loi sur

les loyers.

La loi sur les échéances constituait le plus grand péril

commercial, en même temps qu’elle atteignait les particuliers, souscripteurs de petits effets à des fournisseurs, ou débiteurs ou débiteurs de factures en retard. Elle était ainsi conçue dans ses dispositions principales

Les effets de commerce soumis avant ou après la loi du 13 août 1870 (qui avait justement prorogé les échéances en raison de la guerre), venant à échéance après le 12 avril 1871, ne jouiront d'aucune prorogation et seront exigibles.

Les effets de commerce souscrits du 13 août au 12 novembre 1870, seront exigibles avec les intérêts, date pour date, sept

mois après l'échéance fixée. » |

Quant aux effets échus du 13 novembre 1870 au 12 avril 1871, ils devenaient exigibles, date pour date, du 13 juin au 12 juillet.

C'était la ruine et la faïllite en perspective pour tous les débiteurs gènés. Les porteurs d’effets de commerce étaient,

sans doute, désireux de recouvrer leurs fonds, mais sauf des

cas particuliers et fort rares, ces effets n'étaient plus entre

les mains de leurs bénéficiaires ; les banquiers, les escompteurs,

et principalement la Banque de France, les avaient en portefeuille. La rentrée des fonds dans les banques était légitime assurément, mais ne pouvait avoir un caractère d'extrême

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urgence et de nécessité absolue. Au contraire, les souscripteurs de ces effets, qui avaient pris des engagements sans prévoir la guerre ou sa prolongation, se trouvaient dans l’impossibilité à peu près générale de les tenir. Il n’y avait eu ni affaires, ni travaux, ni recettes, ni salaires pendant le siège, et le chômage ainsi que l’absence de bénéfices duraient encore, au moment où l’on déclarait les effets prorogés exigibles. Le report en juin et juillet des effets souscrits durant les mois d'investissement était insuffisant.

De nombreuses protestations, émanant de groupes commerciaux, s'élevèrent. « Si la loi était maintenue, nous serions tous ou à peu près, disait un de ces manifestants, à la veille de perdre notre position, notre honneur ». \

Un autre manifeste contenait ces justes récriminations

@ 51 la loi sur les effets de commerce, qui vient d'être:

votée à Bordeaux, n’est pas promptement, immédiatement modifiée, rapportée ou refaite, après enquête, par des gens qui se seront donné la peine d'écouter les vrais commerçants, la France va être couverte de faillites.

« Quoi ! alors qu'il a été reconnu que, depuis sept mois, le commerce a été absolument paralysé, le commerçant va être obligé, subitement, avant que les affaires aient pu reprendre, lorsque les communications ne sont pas rouvertes, quand rien ne fonctionne encore de ce qui est la vie commerciale, de payer dès demain ce qu’il a été déclaré déjà impuissant à payer, il y a sept mois, à une époque où relativement sa situa-

tion était moins chargée, moins malheureuse ! Il sera obligé

ensuite de payer de mois en mois, à des termes qu’il n’a pu choisir en vue de ses rentrées, dans des mois de vente morte, dans des mois d’été, des échéances qu'il avait réservées pour les époques de grande vente. C’est un non-sens, égal à celui qui exigerait de l’agriculteur livraison de ses blés avant qu'ils ne soient levés. » | |

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Un Comité de commerçants, fabricants et négociants, au nombre de plus de 1,000, sous la signature de son secrétaire, M. Alfred Ollive, publiait également une protestation vigoureuse. Elle contenait notamment cette curieuse et affligeante remarque : |

«La guerre a fait cesser toutes transactions, la guerre a interrompu tous rapports avec la province et l'étranger, un commerçant s’est vu contraint, par suite de ce cas de force majeure, de profiter du délai accordé le 13 août et successivement renouvelé, jusqu’au 13 mars courant. Or, pendant les six mois qui viennent de s’écouler, la vie commerciale a été totalement suspendue; au lieu de recevoir, ce commerçant a dûù dépenser.

« Il a servi son pays, il a fait son devoir de citoyen, mais cela ne lui a pas mis d'argent en caisse; pourtant, il devra s'exécuter le 15 mars et dates suivantes, et payer capital et intérêts ! En vérité, ce serait une triste récompense de son patriotisme |!

Eh bien ! c'est ce qui arrivera si la loi Dufaure passe plus de 100,000 fabricants, commerçants et négociants, seront ruinés et déshonorés, et ces déshonneurs et ces ruines amèneront forcément la débâcle générale. » ;

La loi Dufaure, écrit M. Ed. Lepelletier, fut maintenue malgré les protestations des intéressés, et malgré l'affirmation populaire « qu’elle était désastreuse et inique ».

Te plan conçu par Thiers se déroulait méthodiquement. Les ministres Dufaure et Jules Favre avaient été pressentis, et leur adhésion se manifestait. Il ne pouvait y avoir de doute pour Dufaure que la loi des échéances qu’il proposait, qu’il faisait voter, exciterait, en l’accablant, la population commerçante de Paris. Ernest Picard était aussi entré dans la pensée de Thiers en supprimnt les journaux. Jules Favre parut bien la comprendre quand il indiqua, comme une mesure urgente et utile, la reprise des canons de la garde nationale.

IT écrivait, huit jours avant la tentative du 18 mars, en félicitant Thiers de sa nomination comme chef du pouvoir exécutif :

— 247 — Pie

& Paris, 10 mars, minuit.

« Cher président et ami, le Conseil vient de recevoir avec une grande joie la bonne nouvelle du vote de l’Assemblée.

« Ce soir, nous avons arrêté la suppression de cinq journaux qui prêèchent chaque jour l’assassinat: Le Vengeur, Le Mot d'Ordre, La Bouche de fer, Le Cri du Peuple, La Caricature.

« Nous sommes décidés à en finir avec les redoutes de Montmartre et de Belleville, et nous espérons que cela se fera sans effusion de sang.

« Ce soir, jugeant une seconde catégorie des accusés du 31 octobre, le Conseil de guerre a condamné par contumace Flourens, Blanqui, Levraud, à la peine de mort; Vallès, présent, à six mois de prison.

« Demain matin, je vais à Ferrières, m’entendre avec l'autorité prussienne sur une foule de points de détails. »

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