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XVI. — La Banque gardée par un proudhonien

Le peuple révolutionnaire de Paris n'a pas seulement ménagé ses adversaires. Il s'est aussi constitué gardien de «leur » propriété, de la Banque de France. Il s’est privé luimême du « nerf de guerre », de l'immense somme d'argent contenu dans les coffres-forts de la Banque. Et c’est un disciple et un ami de Proudhon, l’auteur de « La propriété, c’est un vol ! » qui s’en est chargé. Mais laissons la parole à l'Histoire qui raconte cet exemple inouï de candeur populaire avec force détails instructifs.

Les journaux bourgeois crièrent bien à l’abomination et M. Thiers, qui fusillait sans décret, dénonça la férocité de la Commune; tout ce monde au fond riait sous cape. Les réactionnaires de grande marque avaient fui depuis longtemps. Il ne restait dans Paris que

le menu fretin et quelques attardés que Versailles saurait sacrifier au besoin. HRr |

« Les otages! les otages! tant pis pour eux!'», disait le doux Barthélemy Saint-Hilaire à qui lui parlait d’une journée possible

dans les prisons. La Commune dans son indignation aveugle ne .

voyait pas les vrais otages qui crevaient les yeux: la Banque, l’Enregistrement et les Domaines, la Caisse des Dépôts et Consignations, etc. Par là on tenait les glandes génitales de Versaiïllés; on pouvait rire de son expérience, de ses canons. Sans exposer un homme, la Commune n'avait qu'à lui dire: Transige ou meurs! |

Les élus du 26 mars n'étaient pas pour l’oser. Le Comité central avait fait une grande faute en laissant filer l’armée versaillaise; Îa Commune en commiît une cent fois plus lourde. Toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l'ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Flle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie, qu’elle avait sous la main.

Scène d’un haut comique, si l’on pouvait rire d’une négligence qui a fait couler tant de sang. Depuis le 19 mars, les régents de la Banque attendaient chaque matin l'exécution de leur caisse. De Îa déménager à Versailles, on n’y pouvait songer à moins de cent fourgons et d’un corps d'armée. Le 23, le gouverneur Rouland n’y tint plus et disparut. Le sous-gouverneur de Plœuc le remplaca. Dès la première entrevue avec les délégués de l'Hôtel de Vüille, il perça Jleur timidité, bataïilla, parut fléchir, fila son argent écu par écu. Le côté vaudeville est qu’il chicanaïit à Paris l’argent même de Paris, un solde créditeur de neuf millions quatre cent mille francs, déposé à la Banque. Il manœuvra ainsi jusqu’au 28 mars. La Banque renfermait: numéraire 77 millions, billets de banque 166 millions, portefeuille 800 millions, valeurs en garantie d'avance 120 millions, lingots 11 millions, bijoux en dépôt 7 millions, titres déposés 000 millions, soit deux milliards 180 millions. Huit cent millions en billets n’attendaient que la griffe du caïssier, griffe facile à faire. La Commune avait donc près de trois milliards sous la main, dont presque un milliard liquide, de quoi acheter mille fois tous les Galliffet et hauts fonctionnaires de Versailles; pour otages les quatre-vingt-dix mille dépôts de titres et les deux milliards en circulation dont le gage se trouvait rue de la Vrillière.

Le 30 mars, Beslay, délégué par la Commune, se présenta devant le tabernacle. [1 avait voulu se retirer après son discours d’ouverture, se trouvant bien trop vieux pour servir une telle lutte; sur les instances de tous ses collègues il était resté. De Plœuc, pour le récevoir, avait mis sur pied ses 430 employés armés de fusils sans cartouches. Beslay, qui le connaissait beaucoup, lui demanda de satisfaire aux nécessités de la solde. De Plœuc parla de se défendre.

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« Mais enfin, dit Beslay, si, pour éviter l’effusion du sang, la Commune nommait un gouverneur. — Un gouverneur! jamais! dit de Plœuc, mais un délégué; si ce délégué était vous, nous pourrions nous entendre ». Et passant au pathétique: « Voyons, monsieur Beslay, aidez-moi à sauver ceci: c’est la fortuné de votre pays, c’est la fortune de la France ».

Beslay, très attendri, vint le soir à la Commune répéter l'argument, d'autant qu'il y croyait, se piquant de finances: « La Banque de France est la fortune du pays; hors d'elle, plus d’industrie, plus de commerce; si vous la violez, tous ses billets font faillite ». Ces niaiseries circulèrent à l'Hôtel de Ville. Les proudhoniens du Conseil, oubliant que leur maître a mis la suppression de la Banque en tête de son programme révolutionnaire, renforçaient le père Beslay. La forteresse capitaliste n'avait pas à Versailles de défenseurs plus acharnés. Si «encore on eùt dit: « Occupons-nous au moins de la Banque. ». La Commune n’eut même pas de nerf, se contenta de commissionner Beslay. De Plœuc le reçut à bras ouverts, l’installa dans le cabinet le plus proche, l’amena même coucher à la Banque, et dès lors respira.

Dès Ia première semaine, elle apparaissait, la Commune, faible envers les auteurs de la sortie, le Comité central, {a Banque, légère dans ses décrets, dans le choix de son délégué à la guerre, sans

plan militaire, discutant à bâtons rompus. Les irréconciliables restés

après la fuite des libéraux comprirent où l’on allait. Ne tenant pas au martyre, ils donnèrent leur démission. (LISSAGARAY. Jbid,

XVII — Les forces de Versailles et de Paris.

Le 6 avril, Thiers avait rendu le commandement d’une armée française à ce Mac-Mahon qui ne rendit jamais compte de l’armée par lui précipitée dans Sedan. La Versaillaise, raccolée partout, comptait au début 46,000 hommes, en majeure partie résidus de dépôts, incapables d’une action sérieuse. L'appel aux volontaires de Paris et de la province n'avait donné que deux corps : les volontaires de la Seine avec 350 hommes, ceux de Seine-et-Oise 200 environ, sorte de guérillas d'anciens officiers ou sous-officiers de francs-tireurs, mobiles, et dont l'uniforme rappelait beaucoup celui de la

garde nationale. Pour avoir une force, M. Thiers envoya Jules Favre repleurer auprès de Bismarck. Le Prussien rendit 60,000 prisonniers et autorisa son confrère à porter à 130,000 hommes le nombre des soldats sous Paris qui, d’après les préliminaires de paix, ne devait pas dépasser 40,000. Le 25 avril, l’armée versaillaise comprenait cinq corps dont deux, Douai et Clinchant, formés de libérés d'Allemagne et une réserve commandée par Vinoy, en tout 110,000 hommes. Elle monta jusqu'à 130,000 combattants et eut 170,000 rationnaires. * M. Thiers montra une habileté réelle à la dresser contre Paris. Les soldats furent bien nourris, bien habillés, sévère-

ment éloignés de tout contact avec le dehors ; la discipline se

rétablit. Ce n'était pas cependant une armée d’attaque et les hommes détalaient devant une résistance soutenue. Malgré les vantardises officielles, les généraux ne comptaient réellement que sur l'artillerie à laquelle ils devaient les succès de Courbevoie et d’Asnières. Le canon seul pouvait battre Paris.

Il était littéralement entouré de baïonnettes, comme au temps du premier siège, cette fois moitié étrangères, moitié françaises. L'armée allemande en hémicycle depuis la Marne jusqu’à Saint-Denis, occupant les forts de l'Est (sauf celui de Vincennes désarmé) et du Nord, l'armée versaillaise fermant le cercle depuis Saint-Denis jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges, maîtresse seulement (du Mont-Valérien. Les fédérés avaient les cinq forts d’Ivry, de Bicêtre, de Montrouge, de Vanves, d’Issy, les tranchées, les avant-postes qui les reliaient et les villages de Neuilly, Asnières, Saint-Ouen. |

Le point vuinérable de l'enceinte, au sud-ouest, étatt le saillant du Point-du-Jour. Le fort d’Issy le gardait. Suffisamment défendu à droite par le parc, le château d’Issy et une tranchée le reliant à la Seine que balayaient les canonnières fédérées, ce fort était dominé en face et à gauche par les hauteurs de Bellevue, Meudon et Châtillon, M. Thiers les arma de grosses pièces venues de Toulon, Cherbourg, Douai, Lyon et Besançon — 203 bouches de siège — et leur effet fut - tel que dès le premier jour le fort d’Issy craqua. Le général Cissey, chargé de conduire ces opérations, commença aussitôt les cheminements.

Eteindre le fort d’Issy et celui de Vanves qui le soutenait, forcer

ensuite le Point-du-Jour d'où une armée peut se déployer dans Paris,

tel était le plan de M. Thiers.

Les opérations de Saint-Ouen à Neuilly n'avaient pour objet que d'arrêter le débouché des Parisiens sur Courbevoie.

Quelles forces et quel plan opposait la Commune ?

XVIII, — Les forces de la Commune.

Les effectifs disaient 96,000 soldats et 4,000 officiers environ pour la garde nationale active ; pour la sédentaire, 100,000 soldats et 3,500 officiers. Chiffres très approximatifs, car les états étaient erronés, souvent fictifs, surtout depuis l’administration du chef d'état-major Mayer. Trente-six corps francs prétendaient compter pour 3,450 hommes. Toutes déductions faites, on pouvait'obtenir 60,000 combattants, si l’on savait s’y prendre. Mais la faiblesse de la guerre laissait en dehors du contrôle les moins braves ou ceux qui pouvaient se passer de solde. En réalité, de Saint-Ouen à Ivry, on ne sut opposer à l’armée de Versailles qu'un rideau de 15 à 16,000 fédérés.

La cavalerie ne figurait que sur les états: cinq cents chevaux au plus pour traîner l'artillerie ou les fourgons, monter les officiers et les estafettes. Le service du génie fut rudimentaire, malgré les plus beaux arrêtés. Des 1,200 bouches à feu que Paris possédait, la Guerre n’en utilisa que 200. Il n’y eut que 500 artilleurs quand les états en ‘accusaient 2,500.

Dombrowski occupait le pont d’Asnières, Levallois, Neuilly avec 4 Ou 5,000 hommes au plus. Pour se couvrir, il avait: à Clichy et à Asnières une trentaine de bouches à feu et deux wagons blindés qui, depuis le 15 avril jusqu'au 22 mai, même après l'entrée des troupes, ne cessèrent de sillonner la voie; à Levallois, une dizaine de pièces. Les remparts du nord l’assistaient et la valeureuse porte Maiïlot le couvrait à Neuilly.

Dur Ja rive gauche d’Issy à Ivry, dans les forts, les villages, les tranchées, il y avait 10 à 11,000 fédérés. Le fort d’Issy contenait en moyenne 600 hommes et 50 pièces de sept et de douze, dont les deux tiers inactives. Les bastions 72 et 73 le soulageaient un peu, aidés de quatre locomotives blindées, en panne sur le viaduc du

Point-du-Jour. Au-dessous, les canonnières réarmées tiraient sur Bonneuil, Sèvres, Brimborion, osaient, même s’aventurer jusqu'à Châtillon et canonner Meudon à découvert. Quelques centaines de tirailleurs occupaient le parc et le château d’Issy, les Moulineaux, le Val et les tranchées-qui reliaient le fort d’Issy à celui de Vanves. Ce dernier, dominé comme Issy, soutenait vaillamment son effort avec une garnison de 500 hommes et une vingtaine de canons. Les bastions de l’enceinte le secondaient très mal.

Le fort de Montrouge, avec 350 hommes et 10 ou 15 bouches à feu, n'avait d'autre rôle que d'appuyer les feux de Vanves. Celui de Bicêtre, pourvu de 500 hommes et de vingt bouches à feu, tirait au jugé. Trois redoutes considérables l’éclairaient: les Hautes- Bruyères fortes de 500 hommes et de 20 pièces, le Moulin Saquet avec 700 hommes et 14 pièces environ, Villejuif avec 300 hommes et quelques obusiers. À l’extrême gauche, le fort d’Ivry et ses dépendances avaient 500 hommes et une quarantaine de pièces. Les villages intermédiaires, Gentilly, Cachan, Arcueil, étaient occupés par 2 à 5,000 fédérés.

Le commandement nominal des forts du Sud, d’abord confié à Fudes, assisté par un ex-colonel du génie de l’armée de la Loire, La Cécilia, passa, Île 20 avril, à l’Alsacien Wetzel, officier de la même armée. De son quartier général d’Issy, il devait surveiller les tranchées d’Issy et de Vanves et la défense des forts, En réalité, les commandants des forts qui changèrent souvent agirent toujours à leur guise.

Le commandement d’Ivry à Arcueil fut donné, vers le milieu d'avril, à Wroblewski, un des meilleurs officiers de l’insurrection polonaise de 63, jeune, avec de bonnes études militaires, brave, méthodique, délié, utilisant tout et tous, excellent chef pour de jeunes troupes.

Tous ces officiers généraux ne recurent qu'un ordre « Défendez-vous. » De plan général, il n'y en eut pas. Il n'y eut jamais de Conseil général de défense. Les hommes furent très souvent abandonnés à eux-mêmes, sans soins ni surveillance. Peu ou point de roulement. Tout l’effort portait sur les mêmes. Tels bataillons restaient vingt, trente jours aux tranchées, dénués du nécessaire, tels demeuraient continuellement en réserve: Si quelques intrépides s’endurcirent au feu au point de ne plus vouloir rentrer, d’autres se décourageaient, venaient montrer leurs vêtements pouilleux,

demandaient du repos; les chefs étaient forcés de les retenir, n'ayant personne pour les remplacer.

Cette incurie tua vite la discipline. Les hommes braves ne voulurent relever que d'eux seuls, les autres esquivèrent le service. Les officiers firent de même, ceux-ci quittant leur poste pour aller au feu du voisin, ceux-là abandonnant. La Cour martiale, que présidait Rossel, voulut punir. On se plaignit à la Commune de sa sévérité. Longuet dit qu'il n'avait pas « d'esprit politique ». La Commune cassa ses arrêts, commua en trois mois d'emprisonnement une condamnation à mort. Rossel se retira et fut remplacé par Gois, (Lrssa- GARAY.)

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