II. — La victoire aurait été possible malgré les Prussiens
Nous donnons pourtant la parole à la thèse adverse de la possibilité de la victoire.
Qu'’a-t-il donc manqué, demande M. Lepelletier, à ce gouvernement (de la Commune) pour qu’il durât, pour qu'il prit racine et put se développer, s'améliorer, s'adapter aux besoins et aux nécesistés du moment? Des éléments secondaires lui firent certainement défaut : son infériorité militaire fut une cause d'échec final, mais la seule, la dominante cause de l'avortement de la Commune, fut l'existence de la Commune elle-même.
Sans la préoccupation, honorable mais impolitique, de se transformer en gouvernement régulier, sans cette impatience de la sanction du suffrage universel, le Comité Central eût agi en pouvoir provisoire insurrectionnel, il ne se fût pas arrêté aux amusettes électorales ; il eût évité l’embuscade des négociations où les maires, inconscients ou perfides, l’attirèrent et il eût commandé, entraîné cette sortie torrentielle, tant et si vainement réclamée sous Trochu. Il eût lancé, dès le 19 mars, toute l’armée parisienne emportée par la victoire, sur Versailles surpris, à peine défendu, privé alors de son gardien invincible, le Mont-Valérien. La capitale de la réaction se füt rendue avec armes, bagages, assemblée, ministère. Paris victorieux devenait maître de ses destinées et de celles de la France.
Les deux objections de la retraite de l’Assemblée sur une autre ville, Fontainebleau, Le Mans, Bordeaux, et celle de l'intervention des Allemands ne résistent pas à l'examen. Est-il nécessaire de réfuter cette double supposition, dont plusieurs écrivains ont paru admettre l'importance ? Une Assemblée errante, aux membres dispersés, n'aurait eu aucune autorité sur la France. Les députés républicains qui formaient les deux tiers de l’Assemblée, n’eussent pas suivi les royalistes dans leur nouvelle émigration, et, impressionnés par l’arrivée des
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troupes républicaines, ils eussent d'eux-mêmes suspendu leur mandat. Quant aux Allemands, à moins de prétendre qu'ils tenaient à recommencer la guerre, ce que démentent les faits, ils n’eussent pas attaché plus d'importance à la substitution de la Commune de Paris, comme gouvernement, à l’Assemblée de Versailles qu'ils n’en attribuèrent à la substitution du ministère de M. Thiers à celui de Trochu ou de Gambetta. C’étaient là des affaires intérieures dont ils entendaient ne pas se mêler, à condition toutefois que les conditions du traité de paix fussent respectées. IL est certain que le gouvernement communal aurait, comme celui de Versailles, maintenu les termes convenus du traité et de l'indemnité de guerre.
On aurait donc admis, soutenu aussi, un gouvernement quelconque, comme a dit M. Edouard Hervé. Ce gouvernement était possible et durable, mais à la condition de l’imposer par la force, dont on ne sut pas user à propos. L'édifice communal, pour demeurer solide et ‘inébranlable, devait reposer sur Îles fermes assises de la victoire militaire. Il n’eut qu'une victoire électorale éphémère. Par la faute du Comité Central, par l’habileté de M. Thiers, par l’illusoire capitulation des maires, par l'ivresse du triomphe populaire, le Dix-Huit Mars devint une insurrection inutile, et la Commune, condamnée à mott en naissant, malgré l’allégresse du jour de baptême, eut pour berceau un cercueil. — (Ed. LEPEÉLLETIER. /bid., p. 449-451.)
M. Lepelletier tombe ici d’un extrême à l’autre. La Commune n'était pas une « insurrection inutile ». Les défaites de classe préparent des victoires futures. L'effort fait n’est pas complètement perdu. Il sert d'enseignement et d’avertissement aux générations à venir. Les luttes sociales déchirent les voiles et font tomber les masques. Les hécatombes de la Commune, glorieusement tombée, ont à jamais rendu impossible le mensonge de l'harmonie des intérêts des exploiteurs et des exploités. Les victoires, même momentanées de la Révolution remplissent d'espoir les classes socialement écrasées et piétinées. Ce qui est devenu possible à un moment donné peut le redevenir. Et la défaite même a son utilité. Pierre le Grand, en se faisant souvent battre par Charles XII, a appris le chemin de la victoire.