IV. — La répression
Voilà ces journées de force et de carnage, l’une des plus grandes éclipses de la civilisation qui, depuis les Césars, aient obscurci l'Europe. Aïnsi Vitellius se rua dans Rome, ainsi, par un mouvement tournant, il cerna ses adversaires. Même férocité dans le massacre des prisonniers, des femmes et des enfants ; mêmes brassardiers à la suite des vainqueurs, mais au moins Vitellius ne parlait pas de civilisation.
Heureux peut-être les. morts, ils n’eurent pas à gravir le calvaire des prisonniers. |
Quand les fusillades avaient lieu en masse, quon juge des arrestations. Razzias furibondes d'hommes, femmes, enfants, Parisiens, provinciaux, étrangers, indifférents, pêlemêle de gens de tout sexe, de tout âge, de tous partis, de toutes conditions. On enlevait en masse les locataires d'une maison, quelquefois les habitants d'une cité. La peur fermait les portes; plus d'hospitalité de la rue. Un soupçon plus ou moins motivé, une parole, une attitude mal interprétée, suffisaient pour qu’on fut saisi par les soldats. Du 21 au 30 mai, ils ramassèrent ainsi 40.000 personnes.
Les captifs, formés en longues chaînes, tantôt libres, ne tantôt, comme en juin 48, reliés par des cordes de manière à ne former qu'un bloc, étaient acheminés sur Versailles. Qui refusait de marcher était piqué par la baïonnette et, s'il résistait, fusillé sur place ou attaché à la queue d’un cheval. Devant les églises des quartiers riches on les forçait à s’agenouiller, tête nue, pendant que la tourbe des laquais, des élégants et des filles criait : « Al mort! à mort! N’allez: pas plus loin! Fusillez-les ici! » Aux Champs-Flysées, ils ” voulurent rompre les files, tâter du sang. | .
Galliffet les attendait à la Muette. Là, il prélevait sa dîme, parcourait les rangs avec sa mine de loup maigre: « Vous
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avez l'air intelligent, disait-il à quelqu'un, sortez des rangs ». — « Vous avez une montre, disait-il à un autre, vous deviez être fonctionnaire de la Commune », et il le mettait à part. Enveloppé dans une razzia, le correspondant du Daily News dut accompagner une colonne jusqu’à la Muette.
« Dans l'avenue Ulhrich, dit-il, la colonne fit halte et les captifs furent placés en quatre ou cinq files sur la chaussée. Le général marquis de Galliffet, qui nous avait précédé avec son état-major, descendit de cheval et commença son inspection par la gauche, près de l’endroit où je me trouvais. Il marchait lentement, examinant les rangs comme à une revue, tapait sur l'épaule d'un prisonnier ou lui ordonnait de passer derrière. L'individu ainsi choisi était, souvent sans autre interrogatoire, conduit au milieu de la route, où 1l se forma bientôt une colonne supplémentaire. Ceux-là comprenaient bien que leur dernière heure était venue, et leur attitude était horriblement intéressante à observer. L'un, blessé, à la chemise saturée de sang, s’assit sur la route, hurlant sa douleur. d’autres pleuraient en silence. Deux soldats présumés déserteurs, suppliaient les autres prisonniers de dire s'ils les avaient jamais vus dans leurs rangs. Plusieurs souriaient avec défi. Quelle horrible chose que de voir un homme ainsi arraché à ses semblables et massacré sans autre forme de procès À quelques pas de moi, un officier à cheval désigna au marquis de Galliffet un homme et une femme, coupables de je ne sais quelle offense. La femme s élança hors des rangs, se jeta à genoux et, les bras tendus, implora pitié, protestant de son innocence dans les termes les plus pathétiques. Le général la contempla quelque temps, puis, avec une impassibilité absolue : « Madame, dit-il, j'ai fréquenté tous les théâtres de Paris, ce n’est pas la peine de jouer la comédie. » Je suivis le général, toujours prisonnier, mais escorté par deux chasseurs à cheval, et je cherchai à me rendre compte de ce qui pouvait le diriger dans ses choix. Je m'aperçus qu’il n'était pas bon d’être sensiblement plus
grand, plus petit, plus sale, plus propre, plus vieux ou plus laid que son voisin. Un individu dut à son nez cassé d’être libéré des maux de ce monde... Le général ayant ainsi choisi une centaine de prisonniers, un peloton d'exécution fut formé et la colonne reprit sa marche. Quelques minutes après, nous entendimes derrière nous des décharges qui durèrent un quart d'heure. C'était l'exécution sommaire de ces malheureux ». (Daily Nes, 8 juin 1871. The Times, 31 mai 1871.)
Le dimanche 28, Galliffet dit: « Que ceux qui ont des cheveux blancs sortent des rangs. » Cent onze captifs s’avancèrent : « Vous, continua Galliffet, vous avez vu juin 1848, vous êtes plus coupables que les autres ». Et il fit rouler leurs cadavres dans les fossés des fortifications.
Cete épuration subie, les convois entonnaient la route de
Versailles, pressés entre deux files de cavaliers. On eut dit l’enlèvement d’une cité par des hordes tartares. Des enfants de 12 à :16 ans, des barbes blanches, des soldats la capote retournée, des hommes élégants, des hommes en blouse,
toutes les conditions, les plus délicates et les plus rudes, em-
portées par la même cataracte. Beaucoup de femmes; quelques-unes les menottes aux mains; celle-ci avec son bébé effrayé qui serrait le cou maternel dans ses petites mains; celle-là le bras cassé ou la chemisette teinte de sang; telle, accablée, se cramponnait au bras de son voisin plus vigoureux ; telle, d'une attitude statuaire, défiant la douleur et les outrages était toujours cette femme du peuple qui, après avoir porté le pain aux tranchées et la consolation aux mourants, à bout d'espoir, découragée de mettre au jour des malheureux, s'était élancée au-devant de la mort libératrice..
Leur attitude, qu'admiraient les étrangers, exaspérait la férocité versaillaise. « En voyant passer les convois de femmes insurgées, disait le Figaro, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu'on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capitale ont été ouvertes
par les gardes nationaux qui les protégeaient et que la plu--
part de ces dames étaient des locataires de ces établissements.
Haletants, souillés d’ordures, têtes nues sous un soleil ardent, idiots de fatigue, de faim, de soif, les convois se trainaient pendant de longues heures dans la poussière brülante de la route, harcelés par les cris et les coups des chasseurs à cheval. Le Prussien ne les avait pas aussi cruellement traités, ces acharnés soldats, quand, prisonniers eux aussi, quelques mois auparavant, ils les emmenaient de Sedan ou de Metz. Les captifs qui tombaient étaient abattus à coups de revolver; rarement on voulait bien les jeter dans les charrettes à la suite.
A l'entrée de Versailles, la foule les attendait, toujours l'élite de la société française, députés, fonctionnaires, prêtres, femmes de tous les mondes. Les fureurs du 4 avril et des convois précédents furent autant dépassés que la mer se surpasse aux marées d'équinoxe. Les avenues de Paris et de Saint-Cloud étaient bordées de ces Caraïbes qui enveloppaient les convois de vociférations, de coups, les couvraient d’ordures, de tessons de bouteilles.
« L'on voit, disait le Siècle du 30 mai, des femmes, non
pas des filles publiques, mais des femmes du monde, insulter les prisonniers sur leur passage et même les frapper avec leurs ombrelles ». Quelques-unes, de leurs mains gantées, ramassaient la poussière et la jetaient à la face des captifs. Malheur à qui laissait échapper un geste de pitié. Il était jeté dans le convoi, trop heureux de n'être conduit qu’au poste comme M. Ratishbonne, qui venait d'écrire dans les Débats : « Quelle victoire inestimable! » Kffroyable rétrogradation de la nature humaine, d'autant plus hideuse qu’elle contrastait avec l'élégance du costume. Des officiers prussiens vinrent de Saint-Denis voir, une fois de plus, quelles classes gouvernantes ils avaient eues devant eux. (L1ssA- CARAY.)
VW, Où sont les barbares?
La guerre des classes est la plus féroce des guerres. Elle ne fait pas de quartier.
Après l’écrasement de la Commune, les Versaillais se sont vengés sur les prisonniers. C'est le plus grand crime du xx siecle:
Les premiers convois furent promenés en spectacle dans les rues de Versailles. D’autres stationnèrent des heures sur la place d'armes torride, à deux pas des grands arbres dont on leur refusait l’ombrage, tant accablés d’ignominies, que les malheureux rêvèrent après le refuge des dépôts.
Il y en avait quatre : les caves des Grandes: écuries, l'Orangerie du château, les docks de Satory, les manèges de l'Ecole de Saint-Cyr. Dans les caves humides, où la lumière et l’air ne pénétraient que par quelques soupiraux étroits, les captifs furent entassés, sans paille dans les premiers jours. Quand ils en eurent, elle fut bien vite réduite en fumier. Pas d’eau pour se laver; nul moyen de changer ses guenilles; les parents qui apportaient du linge étaient brutalement renvoyés. Deux fois par jour, dans une auge, un liquide jaunâtre : la pâtée. Pas de médecin. La gangrène rongea.les blessés ; des ophthalmies se déclarèrent. Le délire devint chronique. La nuit mêlait les plaintes, les gémissements aigus aux hurlements des fous. En face, les gendarmes, fusils chargés, plus durs que jamais, n'ayant jamais vu, disaient-ils, des bandits pareils à ces Parisiens.
Ces ténèbres avaient encore leurs ténèbres, la Fosse-aux- Lions, caveau sans air, noire antichambre de la tombe, sous le grand escalier rose de la Terrasse. On y jetait quiconque était noté dangereux ou seulement avait déplu au brigadier. Au moindre bruit, le capitaine commandant les faisait bâtonner, à moins qu'il ne les bâtonnât lui-même. Les plus
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robustes n'y résistaient que quelques jours. Au sortir, la tête vide, aveuglés par le grand jour, ils trébuchaient. Heureux quand ils rencontraient Île regard d’une épouse. Contre les grilles de l'Orangerie, les femmes se pressaient, essayant de retrouver quelqu'un dans ce troupeau vaguement entrevu. Elles suppliaient les gendarmes, qui les repoussaient, les appelaient de noms infâmes.
L'enfer au grand jour c'était le dock du plateau de Satory, vaste parallélogramme clos de murs, au terrain argileux que la moindre pluie détrempait. Les premiers arrivés emplirent vite les bâtiments, qui pouvaient contenir 1.300 personnes au plus; les autres furent laissés dehors.
Le jeudi soir, à 8 heures, un convoi, surtout composé de femmes, arriva au dock « Plusieurs d’entre nous, m'a redit . l’une d’elle — Ia femme d’un chef de légion — étaient restées en route; nous n'avions rien pris depuis le matin. Il faisait encore jour. Nous vimes une grande foule de prisonniers. Les femmes étaient à part, dans une baraque auprès de l'entrée. Nous allâmes les rejoindre.
«€ On nous dit qu'il y avait une mare. Mourantes de soif, nous y courümes. Les premières qui burent poussèrent un grand cri : « Oh! les misérables! ils nous font boire le « sang des nôtres! » Depuis la veille, les prisonniers blessés venaient là laver leurs plaies. La soif nous torturait si cruellement que quelques-unes se rincèrent la bouche avec cette eau sanguinolente.
« La baraque étant pleine, on nous fit coucher à terre, par groupe de 200 environ. Un-officier vint et nous dit « Viles créatures, écoutez l’ordre que je donne : « Gendar- « mes, à la première qui bouge, tirez sur ces putains ».
«A dix heures, des détonations voisines nous firent sauter : « Couchez-vous, misérables! » crièrent nos gendarmes, qui
nous mirent en joue. On fusillait à deux pas quelques pri- Sonmiers. Nous crûmes que les balles nous traversaient la tête. Les fusilleurs vinrent relever nos gardiens. Nous res- IV \ 19
DU An AN tâmes toute la nuit, gardées par ces hommes hate 4 carnage. Ils grommelaient à celles qui se tordaient de terreur et de froid : « Ne t'impatiente pas, ton tour va venir ». Au petit jour, nous vimes les morts. Les gendarmes se disaient entre eux : « J'espère qu’en voilà une vendange! »
Un soir, les prisonniers entendirent un bruit de pioches dans le mur du sud. Les fusillades, les menaces les avaient affolés ; ils attendaient la mort de tous les côtés, sous toutes les formes; ïils crurent que cette fois on allait les faire
ee sauter. Des trous s'ouvrirent et des mitrailleuses apparurent. # à Le vendredi soir, un orage de plusieurs heures éclata sur à le camp. Les prisonniers furent contraints, sous peine d'être + __ mitraillés, de s'étendre toute la nuit dans la boue. Une ving-
PER taine moururent de froid.
= se Le camp de Satory devint l’excursion favorite de la bonne ne compagnie versaillaise. Le capitaine Aubry en faisait les hon- 5 neurs aux dames, aux députés, aux gens de lettres, comme - Dumas fils en quête d’études sociales, leur montrait ses sujets grouillant dans la boue, rongeant quelques biscuits, prenant des lampées à la mare où les gardiens ne se gênaient pas pour F faire leurs ordures. Quelques-uns, devenant fous, se cassaient es la tête contre les murs; d’autres hurlaient, s’arrachaient les cheveux et la barbe. Un nuage pestilentiel s'élevait de cet amas vivant de haïllons et d’épouvantes. « Ils sont là, disait l'Indépendance Française, plusieurs milliers empoisonnés de crasse et de vermine, infectant à un kilomètre à la ronde. Des canons sont braqués sur ces misérables, parqués comme des bêtes fauves. Les habitants de Paris craignent l'épidémie résultant de l’enfouissement des insurgés tués dans la ville; ceux que l’Officiel de Paris appelait les ruraux craignent bien davantage l'épidémie résultant de la présence des insurgés vivants au camp de Satory. » (LISSAGARAY.)