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Les pays que l’on croyait généralement endormis à tout jamais, comme éternellement figés — la Russie, la Turquie, la Perse, la Chine, la Chine surtout — ont été bouleversés, à la grande stupéfaction du public, mal informé, par des révolutions que l’on croyait impossibles : « La baguette magique » de l’industrie moderne avec ses inventions « diaboliques » les avait éveillés à une nouvelle vie. Quelle que soit leur destinée prochaine, leur innocence patriarcale de Îa période précapitaliste est perdue, et rien ne la ressuscitera.
Avec le développement capitaliste, la révolution devient inévitable, fatale. Cela ne veut pas dire qu'une révolution peut se passer de l’action des hommes. Le capitalisme luimême se développe avec l’aide de l’action humaine. Il ne s'agit pas ici de cela. L'homme fait et défait tout dans l’histoire. Mais son action est déterminée. Il n'agit pas en l'air, mais sur le terrain solide des réalités économiques. Et ïl s'agit de comprendre que la société, une fois engagée dans l’engrenage capitaliste, ne saurait plus échapper, qu’elle le veuille ou non, à toutes les conséquences du nouveau régime. La conception matérialiste économique de l’histoire établit que la révolution sociale est inévitable.
Dans le dernier chapitre, nous démontrerons comment cette imminence de la révolution se manifeste dès maïintenant par toute une série de phénomènes politiques et sociaux.
Une révolution a été considérée, jusqu’à Marx, comme une sorte d'aventure où le sort de la société a été livré aux hasards des circonstances, s’est joué à pile ou face. La conception matérialiste de l’histoire a mis fin à cette mythologie historique. On n’a pas encore, soit en théorie, soit en pratique, tiré toutes les conclusions fécondes et bienfaisantes de cette théorie, dans son application au devenir social, aux bouleversements sociaux, qui continuent à produire sur notre esprit l'effet de miracles sociaux, de cataclysmes et de vastes imprévus.
Par contre, la nouvelle conception nous permet de suivre d'avance « la révolution qui vient », de la voir surgir, pour ainsi dire, des entrailles mêmes de É. société actuelle, de prévoir, sinon les détails, au moins la direction générale de sa marche. Une révolution ne se glisse pas chez nous, comme un voleur dans la nuit. Elle ne tombe pas sur nos têtes, comme un aérolithe.
«Quand on étudie ces bouleversements, il faut toujours distinguer entre le trouble matériel qui agite les conditions économiques de production, et que l’on peut constater avec une certitude scientifique, et la révolution qui renverse les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques où philosophiques, bref, les formes idéologiques qui servent aux hommes à prendre conscience du conflit et à l'expliquer ». (Marx.)
Ordinairement, la société se juge très mal. Elle attribue aux causes immédiates, aux causes superficielles, ses révolutions les plus profondes. Les contemporains de la Grande Révolution — et bien des gens partagent encore aujourd'hui
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la naïveté ancestrale — croyaient sincèrement que, si nous avions eu 1789-1703, c'était « la faute à Rousseau et à Voltaire ». Autrement dit, que la plus grande des Révoiutions avait été provoquée par quelques philosophes que l'immense majorité de la nation — illettrée alors — ignorait quasi-totalement. « S'il est impossible de juger un individu sur l’idée qu'il a de lui-même, on ne peut juger une semblable époque de révolution sur la conscience qu’elle a d'elle-même ». (Marx.)
Pour bien comprendre Îles ressorts intimes d'une Révolution, « il faut expliquer ce conflit par les contradictions de la vie matérielle, par le combat entre les formes productives de la société et les rapports de production ». (Marx).
Quand la bourgeoisie active et riche eut commencé à rem-
plir un rôle considérable dans l'économie de la société, diri-
gée par l’ancien régime féodal, elle livra bataille aux survivances sociales et politiques de ce régime : à la monarchie et aux corporations. C'était précisément «.le combat entre les formes productives de la société et les rapports de production ». M. Charles. Maurras et son ecole, qui veulent, très logiquement, rétablir, avec la monarchie, les anciennes corporations, n'ont qu'une chose à faire: détruire la grande production capitaliste, éteindre les hauts-fourneaux, fermer tous les Creusot, les Louvre et les Bon Marché, interdire aux trains de circuler, au télégraphe et au téléphone de transmettre les nouvelles, faire disparaître non seulement la Bourse du Travail, ce qui n'est pas difficile, mais aussi la Bourse des valeurs, etc., etc. Alors, mais alors seulement, le Roy pourra venir. ef rester‘!
Pour rendre la « suprastructure » politique de l'ancien régime possible, il faut rétablir son ancienne base : la production et l'échange précapitalistes. |
Mais la contradiction entre les nouvelles forces productives et l’ancien régime politique et social ne suffit pas pour effectuer une révolution. Il faut encore que des éléments néces-
saires pour faire vivre la société nouvelle soient là, tout prèts à fonctionner. Il faut qu'en face de la vieille maison sociale, les contours de la nouvelle maison se dessinent. La vie doit refleurir en face de la mort !|
« Un état social ne meurt jamais avant que soient développées en lui les forces productives qu'il pouvait renfermer. De nouveaux rapports de production, supérieurs aux anciens, ne prennent pas leur place avant que leurs raisons d'être matérielles se soient développées au sein de la vieille société. L'humanité ne se pose jamais que les énigmes qu'elle peut résoudre; car à mieux considérer les choses, on s'apercevra que l'énigme n’est proposée que quand les conditions matérielles de sa solution eristent déjà ou tout au moins se trouvent en cours de formation. » (Marx.)
Ainsi deux questions qui se posent invariablement à propos de toute révolution trouvent leur solution. Les voici : la révolution est-elle une utopie ? Sommes-nous prêts pour la
révolution ?
11, — La Révolution sociale est-elle une utopie? Sommes-nous prêts pour la Révolution ?
/ L'ancienne société doit porter dans ses flancs la société nouvelle. Le présent doit être gros de l'avenir. La société ne se pose que des problèmes qu'elle est en état de résoudre. Voici les signes auxquels on peut reconnaitre si la révolution est une utopie ou non. En effet, quels sont les éléments nécessaires au fonctionnement de la nouvelle société ? De nouvelles forces productives : des outils, des machines, de grandes usines, des fabriques, de nouvelles voies de communication, de puissants moyens d'échange, de grandes banques, de grands magasins, de nouvelles associations, tout un réseau de nouvelles institutions substituant l’action collective à l’action individuelle, la solidarité à l'isolement, la mutualité à