‹ La révolution socialeChapitre 13 sur 172 · PF · texte numérisé non relu

PF

ke 3 PA W 7 L : É

ie

la concurrence, la collaboration créatrice à la lutte destructive, des systèmes de connaissances chassant les ténèbres de l'ignorance, de nouvelles conceptions, de nouvelles croyances se substituant aux conceptions et aux croyances traditionnelles.

Ces conditions sont-elles réalisées ou non ?

Dans le premier cas, la Révolution est inévitable; dans le second, elle est utopique. On peut toujours se tromper en calculant l'extension et la portée déjà réalisées des conditions. Mais la méthode est donnée. On n’a qu'à l’appltquer avec prudence et précision. Tous les phénomènes que nous venons d’énumérer se passent au grand jour, sont faciles à établir et même à compter à l’aide des statistiques officielles.

Les appréciations peuvent varier — et varient — d'un individu à un autre, d'un pays à un autre, d'une époque à une autre. En tous cas, l'exactitude dans cette matière est à la portée des facultés humaines. Et comme ce sont des forces collectives qui doivent résoudre ces problèmes, la possibilité de l'erreur se réduit au minimum. C’est la société, et non l'individu, qui est appelée, ainsi que le dit expressément Marx, à résoudre ces problèmes. La nature des faits à établir est aussi d'ordre collectif et concret. La fantaisie est bannie. La science révolutionnaire, ou science de la révolution, devient possible.

À côté et en face de la nouvelle conception scientifique de la révolution, se place la vieille méthode individualiste, la conception bourgeoise de la révolution, comme produit des efforts individuels, des héros ou des « meneurs », des « minorités agissantes ».

LÉ ste ag DC g le Po dt de RE LS AO SE Se EU) PER er De Le

= : - = mt

LA

Il, — La conception individualiste ou héroïque de la Révolution,

Cette conception attribue le succès d’une révolution à l'action énergique des fortes individualités, des héros ou des « minorités agissantes ». Il est curieux que les contre-révolutionnaires appartenant aux classes dominantes adoptent la même conception en substituant seulement au titre glorieux

de «héros » un nom qu'ils cherchent à rendre méprisable « le meneur ». L'artisan héroïque des révolutions, des révolutionnaires individualistes, devient le machinateur diabolique des émeutes que dénoncent aux terribles représailles de leurs juges les contre-révolutionnaires non moins individualistes. Toutes les fois qu'une « révolution » avorte — une vraie révolution ne peut jamais avorter, car, comme nous le disions tout à l'heure, la société ne se pose que des problèmes qu'elle est en état de résoudre — « les individualistes », par leur conception, sinon par leurs actes — crient à la trahison. « Le traître » est ie complément inévitable du « hé- D 00) EesDablelsle diable en: personne en lutte contre le bon génie révolutionnaire, le Dieu des barricades, qui crée, à force d'énergie, la révolution de rien, ex-nihilo, qui réveille les masses indifférentes et engourdies, les met en mouvement, » les « excite » à l'action par un acte- héroïque, préchant d'exemple, faisant de la propagande « par le fait ». Pour l'individualiste, vouloir la révolution, c'est pouvoir la faire. IT accuse tous ceux qui ne croient pas, à un moment donné, la société prête à se transformer par une révolution, de tiédeur, d’arrivisme. ;

La société actuelle est inique, absurde, criminelle. L'intérêt de tous est de la transformer. Donc, la révolution est possible. Il suffit de comprendre et de vouloir. Pour faire comprendre la vérité éblouissante, il suffit de la proclamer,

de la crier sur tous les toits. Pour provoquer des bonnes volontés qui ne demandent pas mieux que de « marcher », le dévouement est plus que suffisant. « Je suis prêt à tout, donc vous l’êtes aussi. J'ai compris, donc tout le monde comprendra », tel est le syllogisme exprimé ou sous-entendu de tout individualiste qui va jusqu’au bout de sa conception. = Dans tous les pays, au début du mouvement socialiste, on peut dire à la période de sa jeunesse, cette conception était quasi-dominante. Marx et Engels ont été obligés de la combattre dans la personne de Schapper et de Willich.

Fn Allemagne, elle a fait des victimes avec Most. En Russie, Bakounine d'abord, les Blanquistes de la Narodnaja Volia, ou les terroristes et les jacobins ensuite, ont entrainé toute une génération de la jeunesse révolutionnaire à l’aide de cette conception.

Le paysan russe a été représenté comme un « socialiste », qu'il suffit de lancer dans la voie de la Révolution sociale. Inutile de passer par la période du capitalisme, de la domination bourgeoise, de la démocratie. Tout droit à la Révolution sociale ! À bas toutes les autorités ! Comme le légendaire maréchal Lebœuf, les individualistes déclarent : « Il ne manque pas un bouton de guêtre à la Révolution sociale. En route pour la conquête du Nouveau Monde ! Malheur aux retardataires ! »

Mais nulle part cette conception n'a trouvé autant de défenseurs et de partisans actifs qu'en France. C’est très naturel. La France avait vu plus de révolutions triomphantes que tout autre pays. Pour ne mentionner que les plus importantes, les dates de 1789, de 1792, de 1830, de 1848, du 18 mars 1871 sont restées profondément gravées dans la mémoire de la nation la plus combative du monde, aux passions généreuses et ardentes. C’est la France aussi qui eut le plus à souffrir des représailles contre-révolutionnaires. Les victimes de la terreur blanche, des deux Empires, de la Restauration, des journées de Juin et de la Semaine Sanglante, forment un

nl + ‘

total formidable de vies héroïques détruites par la férocité contre-révolutionnaire. Les haines s'accumulèrent. Le sang versé cria vengeance. Si l’on y ajoute le tempérament primesautier de la race, son besoin irrésistible de l’action immédiate, son peu de goût pour une vie contemplative et studieuse et pour d’interminables réflexions, sa passion pour la lutte, son esprit chevaleresque et sa capacité de décisions promptes et parfois irréfléchies, si l’on tient compte de toutes ces particularités nationales qui ont fait attribuer au peuple français le nom de Christ de la Révolution, on comprendra aisément la persistance de la conception héroïque de la révo-. lution en France.

C'est dans ce pays que l’on a essayé de formuler une théorie de rébellion en permanence, sous le nom de « gymnastique révolutionnaire », en transformant ainsi la lutte « révolutionnaire » quotidienne en un moyen d'entrainement pour des conflits sociaux plus vastes.

La France est aussi le pays où l'on peut étudier de plus près la révolution dans toutes ses manifestations, les lois de

son progrès et de ses défaites.

IV, — La loi de la majorité dans l'histoire,

La conception héroïque de la révolution, dans sa forme la plus développée, part de cette prémisse erronée que c’est la minorité qui fait à son gré la révolution. La minorité agissante, héroïque, devient ainsi la cheville ouvrière de l'histoire. Or, 1l suffit d'étudier le mouvement historique avec attention, pour arriver à une conclusion contraire : c'est la majorité, quel que soit le régime politique et social, dans l'état normal des choses, qui finit par faire prévaloir sa volonté. Dans tout le pays, c'est la majorité qui gouverne ou laisse gouverner, par son égoïsme, par son intérêt ou son

LA

inconscience. Si /a minorité fait une révolution, la majorité la défait. ‘:

I/étude de la révolution confirme cette thèse avec une

exactitude quasi-mathématique. Nous le verrons dans les

chapitres qui suivent.

La majorité fait l'Histoire normale, régulière, celle de tous les jours, tissant par son action quotidienne la texture même de. la: vie historique. Car l'Fistoire cn'estpas une sériede coups de théâtre, d'incidents bruyants et brillants, de luttes à grand effet: c'est l'ensemble des modifications qui forme la trame de notre vie, qui la rend possible; c'est la vie économique, religieuse, sociale, politique, artistique de tous les jours qui crée la substance même de l'Histoire. Les grandes journées historiques ne sont que l’aboutissant, le terme de ce travail quotidien, colossal, anonyme pour la plupart. Ce sont les dates non signées, les dates anonymes qui préparent les dates glorieuses, les batailles qui paraissent décisives de l’'Histoire. Et c’est la majorité, en vivant sa vie de tous les jours, qui fait cette histoire.

Cette loi de la majorité dans l'Histoire résulte d’abord de

la définition même que nous avons donnée, d’après Lassalle,

de la constitution politique d’un pays (1) : « Élle est le résumé des forces sociales qui composent un Etat. » La majorité des forces sociales a toujours le dernier mot. L'Histoire connait des surprises, des usurpations. Une poignée héroïque peut temporairement s'emparer du gouvernement d’un peuple. Un despote peut le surprendre et lui imposer, par un coup de violence brutale, sa volonté de fer. Mais les surprises ct les usurpations ne durent pas. Ce sont les besoins et les intérêts des masses qui gouvernent. Les autres pouvoirs sont des gouvernements de façade, des gouvernements qui représentent les intérêts, les faiblesses, les vertus et les vices col-

(1) Voir le volume « Un peu d'Histoire » de l'Encyclopédie.

‘allA2/2g e ‘OXEH 24 ‘JZ8L IEW GT 21 S0BEJO Z9 2P 212ESSEW

NOGNVO HHOl19

res

Page 1