V. — L'État gardien de la morale
« Et ceci s'applique aussi à ceux qui ne cessent de crier que la Religion n’a rien à voir avec l'Etat, que juif et chrétien sont également citoyens. Inceste, monogamie, ne sont-ce point autant de dogmes ? Qu'on s’avise d’y toucher, et l’on éprouvera qu'il y a dans cet homme moral l’étoffe d’un inquisiteur à faire envie à un Krummacher ou à un Philippe II. Ceux-ci défendaient l'autorité religieuse de l'Eglise, lui, défend l’autorité morale de l'Etat, les lois morales sur lesquelles l'Etat repose ; l’un comme l’autre condamnent au nom d'articles de foi; quiconque agit autrement que ne le permet leur foi à eux, on lui infligera la flétrissure due à son « crime », et on
l'enverra pourrir dans une maison de correction, au fond d’un cachot. La croyance morale n’est pas moins fanatique que la religion. Et cela s'appelle « liberté de conscience », quand un frère et une sœur sont jetés en prison au nom d’un principe que leur « conscience » avait rejeté ? — Mais ils donnaient un exemple détestable ! — Certes, oui, car il se pourrait que d’autres s’avisassent grâce à eux que l'Etat n’a point à se mêler de leurs relations, et que deviendrait la « pureté des mœurs ? » D'où, tolle général : « Sainteté divine ! » crient les zélateurs de la Foi, « Vertu sacrée ! » crient les apôtres de la Morale. |
Ceux qui s’agitent pour des intérêts sacrés se ressemblent souvent fort peu. Combien les orthodoxes stricts ou vieux croyants diffèrent des combattants pour « la Vérité, la Lumière et le Droit », des Philatithes, des amis de la Lumière, etc. ! Et cependant rien d’essentiel, de fondamental ne les sépare. 51 l’on attaque telle ou telle des vieilles vérités traditionnelles (le miracle, le droit divin), les plus éclairés applaudissent, les vieux croyants sont seuls à gémir. Mais si l’on s'attaque à la vérité elle-même, aussitôt tous se retrouvent croyants, et on les a tous à dos. De même pour les choses de la morale: les bigots sont intolérants, les cerveaux éclairés se piquent d’être plus larges ; mais si quelqu'un s’avise de toucher à Ia Morale elle-même, tous font aussitôt cause commune contre lui. « Vérité, Morale, Droit », sont et doivent rester « sacrés ». Ce qu'on trouve à blâmer dans le Christianisme ne peut, disent les libéraux, qu'y avoir été introduit à tort et n'est pas vraiment chrétien ; mais le Christianisme doit rester au-dessus de toute discussion; c’est la « base » im- muable qu'il est « criminel » d’ébranler. L'hérétique contre la croyance pure n’est plus exposé, il est vrai, à la rage de persécution de jadis, mais celle-ci s’est tournée tout entière contre l’hérétique qui touche à la morale pure. » (Max STIRNER. L,/ Unique et sa propriété, p. 48-52.)
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VI. — Libéralisme et Socialisme sont également des « fantômes ».
La Révolution a rendu la bourgeoisie toute-puissante, et
a supprimé toute inégalité en ce sens que chacun a été, selon
sa position antérieure, élevé ou abaissé au rang de « citoyen » ; le plébéien a été très élevé et le noble abaissé; le tiers état est devenu l'unique état, l’état des citoyens:
A cela le communisme répond : Ce qui fait notre valeur, notre dignité, ce n’est pas notre qualité d'enfants tous égaux
de notre mère l'Etat, et nés tous avec les mêmes droits à son
amour et à sa protection, mais le fait que nous existons les uns pour les autres. Notre égalité, ou ce qui nous fait égaux, consiste en ce que moi, toi, nous tous, tant que nous sommes, nous agissons ou « travaillons » ; autrement dit, si nous sommes égaux, c'est parce que chacun de nous est un travailleur.
L'essentiel pour nous n’est pas ce que nous sommes pour
l'Etat, c'est-à-dire notre qualité de citoyen ou notre bourgeoisie, mais ce que nous sommes les uns pour les autres;
chacun existe par et pour autrui; vous soignez mes intérêts :
et réciproquement je veille sur les vôtres. Aïnsi, par exem-
ple, vous travaillez à me vêtir (tailleur), moi à vous amuser (auteur dramatique, danseur de corde, etc.); vous travaillez
à me nourrir (aubergiste, etc.), moi à vous instruire (sa-
vant, etc.) C’est le travail qui fait notre dignité et notre éga-
lité.
Quel avantage retirons-nous de la bourgeoisie? Des charges! Et comment estime-t-on notre travail? Aussi bas que possible. Le travail fait cependant notre unique valeur; le
travailleur est en nous ce qu’il y a de meilleur, et si nous
avons une signification dans le monde, c'est comme travail-
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leurs. Que ce soit donc d’après notre travail qu'on nous apprécie, et que ce soit notre travail qu'on évalue.
Que pouvez-vous nous opposer? Du travail, et rien que du travail. Si nous vous devons une récompense, c’est à cause du travail que vous fournissez, de la peine que vous vous donnez, et non simplement parce que vous existez; c'est en raison de ce que vous êtes pour nous et non de ce que vous êtes pour vous. Sur quoi sont fondés vos droits sur nous? Sur votre haute naissance, etc.? Nullement! rien que sur ce que vous faites pour satisfaire nos besoins ou nos désirs. Convenons donc de ceci : vous ne nous évaluerez que d’après ce que nous ferons pour vous, et nous en userons de même à votre égard. Le travail crée la valeur, et la valeur se mesure par le travail, nous entendons le travail qui nous profite, la peine qu’on se donne les uns pour les autres, le travail d'utilité générale. Que chacun soit aux yeux des autres un travailleur. Celui qui accomplit une besogne utile n’est inférieur à personne; en d’autres termes, tous les travailleurs (dans le sens, naturellement, de producteurs pour la communauté, travailleurs communistes) sont égaux. S1 le travailleur est digne de son sort, que son sort soit digne
de lui. EN Le sil
F VII. — Le droit des prolétaires au bonheur.
Tant que la loi suffit pour assurer à l’homme sa dignité et son rang, on n'eut rien à objecter au travail, quelque absorbant qu'il füt, du moment qu'il ne détournait pas l’homme de la foi. Mais aujourd’hui que chacun a en soi une humanité à cultiver, la relégation de l’homme dans un travail de machine n’a plus qu’un nom : c’est de l’esclavage. Si l’ouvrier de fabrique doit se tuer à travailler pendant douze heures et plus par jour, qu’on ne parle plus pour lui de dignité humaine! Toute besogne doit avoir un but qui satisfasse
l’homme, et il faut pour cela que chaque ouvrier puisse devenir maître dans son art, et que l'œuvre qu’il produit soit un tout. Dans une fabrique d’épingles, par exemple, louvrier qui ne fabrique que des têtes, ou qui ne fait que passer à la filière le fil de laiton est ravalé au rang de machine, c'est un forçat qui ne sera jamais un artiste: son travail ne saurait l’intéresser et le satisfaire, et il ne peut que l’éreinter. Son œuvre, considérée en elle-même, ne signifie rien, n’a aucun but en soi, n'est rien de définitif; c’est le fragment d'un tout qu'un autre emploie — en exploitant le producteur.
Tout plaisir d'un esprit cultivé est interdit aux ouvriers au service d'autrui; il ne leur reste que les plaisirs grossiers, toute culture leur est fermée. Pour être bon chrétien, il suffit de croire, et croire est possible en quelque situation qu'on se trouve; aussi les gens à convictions chrétiennes n’ont-ils en vue que la piété des travailleurs asservis, leur patience, leur résignation, etc. Les classes opprimées purent à la rigueur supporter toute leur misère aussi longtemps qu’elles furent chrétiennes, car le Christianisme est un merveilleux étouffoir de tous les murmures et de toutes les révoltes. Mais il ne s'agit plus aujourd'hui d’ étouffer les désirs, il faut les satisfaire. La bourgeoisie, qui a proclamé l’évangile de la joie de vivre, de la jouissance matérielle, s’étonne de voir cette doctrine trouver des adhérents parmi nous, les pauvres ; elle a montré que ce qui rend heureux, ce n’est ni la foi n1 la pauvreté, mais l'instruction et la richesse: et c’est bien ainsi que nous l’entendons aussi, nous autres, prolétaires |
VIII, — Le régime de la chance,
La bourgeoisie s’est affranchie du despotisme et de l’arbitraire individuels, mais elle a laissé subsister l'arbitraire qui résulte du concours des circonstances et qu’on peut appeler
la fatalité des événements ; il y a toujours une chance qui favorise et « des gens qui ont de la chance ».
Lorsque, par exemple, une branche de l’industrie vient à s'arrêter et que des milliers d'ouvriers sont jetés sur le pavé, on pense assez juste pour reconnaître que l'individu n'est pas responsable, mais que « c'est la faute des circonstances » ; changeons donc ces circonstances, et changeons-les assez radicalement pour qu’elles ne soient plus à la merci de pareilles éventualités; qu’elles obéissent désormais à une loi! Ne soyons pas plus longtemps les esclaves du hasard! Créons un nouvel ordre de choses qui mette fin à toutes les fluctuations, et que cet ordre soit sacré!
Jadis, pour obtenir quelque chose, il fallait « complaire à son maître » ; depuis la Révolution, 1l faut « avoir de la chance ». Une poursuite dé la chance, un jeu de hasard, telle est la vie bourgeoise; de là le précepte qu'il ne faut pas risquer de nouveau au jeu ce qu'on est parvenu à y gagner.
Contradiction bizarre, et pourtant toute naturelle : la concurrence, thème unique autour duquel se déroulent toutes les variations de la vie civile et politique, est devenue une pure loterie, depuis la spéculation à la Bourse jusqu’à la chasse aux Chents, aux placés, au travail, à l'avancement et aux décorations, et jusqu'au misérable petit négoce des usuriers juifs. 51 l’on réussit à battre et à évincer ses concurrents, on a fait « un heureux coup ». Ce ne peut être, en effet, que par une faveur du sort, que le vainqueur est doué (quelque application qu'il ait d’ailleurs mise à les acquérir) de facultés contre lesquelles les autres n’ont pu lutter; il a eu la chance de ne rencontrer sur sa route personne de mieux doué.
Ces gens qui, sans y voir de mal, passent leur vie ballottés par le flux et le reflux de la « veine » sont saïîsis de 1a plus vertueuse indignation quand leur propre privilège se
- révèle sous son vrai jour de jeu de hasard en leur « portant malheur ». Un cornet de dés est une image de la concur-
rence beaucoup trop nette, trop peu dégtisée; comme toute nudité, elle offense la décence et la pudeur.
C’est à ces caprices de la fortune que les socialistes veulent mettre un terme, en fondant une société où les hommes ne soient plus le jouet de la chance. Tout naturellement, cette
tendance se manifeste tout d’abord par la haine des « malheureux » contre les « heureux », c’est-à-dire de ceux pour
lesquels le hasard n’a que peu ou rien fait contre ceux qu'il a comblés. Mais la mauvaise humeur du malheureux ne s'adresse pas tant à celui qui a de la chance qu’à la chance elle-même, cette colonne pourrie de l'édifice bourgeois.