XI. — 11 n’y a que Moi
Toutes les vérités au-dessous de Moi me sont les bienvenues: de vérités au-dessus de Moi, de vérités auxquelles je doive me plier, je n'en connais pas. Il n’y a pas de vérité au-dessus de Moi, car au-dessus de Moi il n’y a rien. Ni mon essence ni l'essence de l'Homme ne sont au-dessus de Moi! Oui, de Moi, cette « goutte dans la cuve », de cet être « infime! »
Vous croyez être d’une audace extraordinaire quand vous affirmez hardiment qu’il n'y a pas de « Vérité absolue », attendu, dites-vous, que chaque époque a sa vérité qui n'est qu’à elle. Vous accordez cependant que chaque époque eut sa vérité? mais par là même vous créez promptement une « vérité absolue », une vérité que ne manque à aucune époque, . parce que chacune, quelle que soit sa vérité, en a une.
Suffit-il de dire qu'on a de tout temps pensé et qu'on a, par conséquent, eu des pensées et des vérités, autres à chaque époque qu'à l’époque précédente? Non, on doit dire que chaque époque eut sa « vérité de foi », et il est un fait, c'est qu'on n'en a jamais vu aucune où l'on ne reconnût une vérité suprême, devant laquelle on se croyait obligé de s'incliner comme devant la « souveraine majesté ». La vérité d’une époque en est l’idée fixe; lorsqu'un jour vient où l'on trouve une autre vérité, on ne la découvre que parce qu'on en cherchait une autre : on ne faisait que réformer sa folie et l’habiller à neuf. Car on voulait être « inspiré » par une idée, on cherchait à être dominé, possédé par une pensée. Le dernier né de cette dynastie est « notre essence » ou « l'Homme ». à
Pour toute critique libre, le critérium était une pensée; pour la critique propre, égoïste, le critérium, c’est Moi, Moi
l'indivisible et par conséquent l'indispensable (car la pensée est toujours exprimable attendu que parole et pensée coincident). Est vrai ce qui est mien; est faux ce dont je suis la propriété: vraie, par exemple, est l'association, faux sont PEtat et la société. La \« libre et vraie » critique travaille à la domination logique d’une pensée, d’une idée, d’un esprit; la critique « propre » ne travaille qu'à ma jouissance. En cela elle se rapproche — et nous ne voudrions pas lui épargner cette « honte » — de la critique animale de l'instinct. If en est de moi comme de l'animal critiquant; je ne vois dans mes affaires que moi et non elles. Je suis le critérium de la Vérité, mais je ne suis pas une idée, je suis plus qu’une idée, car je dépasse toute formule. Ma critique n’est pas « Hbre », libre vis-à-vis de moi, et elle n'est pas une critique officieuse, au service d’une idée; elle m'est propre. La véritable critique ou critique humaine ne découvre dans ce qu’elle examine que la convenance pour l'Homme, le véritable Homme; par la critique propre, tu vérifies si l’objet te convient. | La critique libre s'occupe d'idées; aussi est-elle toujours Hheomque, Quelle!” que: soit sa. rage-contre les idées,: elle ne s’en débarrasse pourtant pas. ile se bat contre les fantomes, mais elle ne peut le faire qu'en les tenant pour des fantômes. Les idées auxquelles elle s’en prend ne disparaissent pas tout-à-fait : le souffle de l’aube ne les met pas en fuite. | La critique peut, il est vrai, parvenir à l’ataraxie envers les idées, mais 1l n’en sera jamais quitte, c’est-à-dire qu'il ne comprendra jamais qu'il n'y a rien de supérieur à l'homme corporel, ni son humanité, ni la liberté, etc. Il s'en tient toujours à une « vocation de l’homme, à l’humanité ». S1 cette idée de l’humanité reste toujours irréalisée, c'est précisément parce qu'elle reste et doit rester « idée ». Mais si je conçois au contraire l’idée comme mon idée, alors elle se trouve par le fait même réalisée, attendu que
je suis sa réalité, sa réalité vient de ce que c'est Moï, le cor- 1 RE porel, qui lai.
On dit que c'est dans l’histoire universelle que se réalise:
l'idée de liberté. Cette idée est au contraire réelle dès qu'un homme la pense, et elle est réelle dans la mesure où elle est idée, c’est-à-dire pour autant que je pense ou que je l'&. Ce n'est pas l'idée de liberté qui se développe, mais ce sont les hommes qui se développent et qui, en se développant, développent naturellement aussi leur pensée.
En résumé, le critique n’est pas encore propriétaire, parce qu'il combat encore dans les idées des étrangères puissantes, exactement comme Île chrétien n’est pas propriétaire de ses « mauvais désirs » aussi longtemps qu’il a à s’en défendre pour celui -qui combat le.vice, le vice existe.
La critique reste embourbée dans la « liberté de l'entendement », dans la liberté de l'esprit ; et l'esprit gagne vraiment sa liberté lorsqu'il s’emplit de la pure, de la vraie idée; telle est la liberté de penser, qui ne peut être sans pensées.
F3; critique :ne fait qu'abattré- une idée "parsnnen ane par exemple celle du privilège par celle de l'humanité, ou celle de l’égoisme par celle du désintéressement.
En somme, c’est le commencement du Christianisme qui reparait à sa fin dans Îa critique, car îci comme là | « égoïsme » est l’ennemi, ce n’est Moi, l’unique, maïs l’idée, le général, que je dois mettre en valeur.
La guerre du clergé contre l’égoïsme et des spirituels contre les mondains forme tout le contenu de l’histoire chrétienne. Dans la critique contemporaine, cette guerre ne fait que s'universaliser, et le fanatisme se complète. Il faut bien qu'il vive et qu'il exhale sa rage avant de disparaître. (Max STIRNER. Jbid. p. 435-438.)
XII, — La glorification de l’Egoïsme, au Moi: l’'Unique,
Que n'importe que ce que je pense et que ce que je fais soit chrétien? Que ce soit humain ou inhumain, libéral ou 1llibéral, du moment que cela mène au but que je poursuis, du moment que cela me satisfait, c'est bien. Accablez-le de tous les prédicats, je m'en moque. |
Il se peut que moi aussi je rompe avec les pensées que j'ai eues il n'y a qu'un instant, et il se peut que je change brusquement ma façon d'agir; mais ce n’est point parce que ces pensées ou ces actions ne sont pas conformes au Christianisme, ce n'est pas parce qu'elles portent atteinte aux éternels droits de l’homme ou sont un soufflet à l’idée d'Humanité; non, — c’est qu'elles ne sont plus conformes à Moi, c’est qu'elles ne me procurent plus une pleine jouissance et que je doute de ma pensée de naguère ou ne me plais plus à agir comme je le faisais.
De même que le monde, en devenant une propriété, est devenu un matériel dont je fais ce que je veux, l'esprit doit, en devenant une propriété, redescendre à l’état de matériel devant lequel je ne ressens plus la terreur du sacré. Désormais je ne frissonnerai plus d'horreur à aucune pensée, quelque téméraire ou « diabolique » qu'elle paraisse, car, pour peu qu'elle me devienne trop importune et désagréable, sa fin est en mon pouvoir ; et désormais je ne m'arrêterai plus en tremblant devant une action parce que l'esprit d’impiété, d'immoralité ou d’injustice y habite, pas plus que saint Boniface ne s’abstint par scrupule religieux d’abattre les chênes sacrés des païens. Comme les choses du monde sont devenues vaines, vaines doivent devenir les pensées de l'esprit.
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Aucune pensée n'est sacrée, car nulle pensée n'est une « dévotion » ; aucun sentiment n'est sacré (il n'y a point de sentiment sacré de l'amitié, de saint amour maternel, etc.), aucune foi n'est sacrée. Pensées, sentiments, croyances sont révocables, et sont ma propriété, propriété précaire que moimême je détruis comme c'est moi qui l’a crée.
Le chrétien peut se voir dépouillé de toutes les choses ou objets, il peut perdre Îles personnes les plus aimées, ces « objets » de son amour, sans pour cela désespérer de luimême, c'est-à-dire au sens chrétien, de son esprit, de son âme. Le propriétaire peut rejeter loin de lui toutes les pensées qui étaient chères à son esprit et embrasaient son zèle, il en « regagnera mille fois autant », car lui, leur créateur, demeure.
Inconsciemment et involontairement, nous tendons tous à l’individualité ; il serait difficile d'en trouver un seul parmi nous qui n'ait abandonné quelque sentiment sacré et rompu avec quelque sainte pensée ou quelque sainte croyance ; mais nous ne rencontrions personne qui ne püt encore s'affranchir de l’une ou l’autre de ses pénsées sacrées. Chaque fois que nous nous attaquons à une conviction, nous partons de l'opinion que nous sommes capables de chasser, pour ainsi dire, l'adversaire des retranchements de sa pensée. Mais ce que je fais inconsciemment, je ne le fais qu'à moitié; aussi, après chaque victoire sur une croyance, redeviens-je le prisonnier (le possédé) d’une nouvelle croyance, qui me reprend tout entier à son service; elle fait de moi un fanatique de la raison quand j'ai cessé de m'enthousiasmer pour la Bible, ou un fanatique de l’idée d'Humanité quand j'ai assez longtemps combattu pour celle du christianisme. |
Propriétaire des pensées, je protégerai sans doute ma propriété sous mon bouclier, juste comme, propriétaire des choses, je ne laisse pas chacun y porter la main; mais c’est en souriant que je déposerai mon bouclier sur les cadavres de mes pensées et de ma foi, et en souriant que, vaincu, je
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3 à ” friompheraï. C'est là justement qu'est l'humour de la chose. __ Pour laisser les gens s'égayer aux dépens des petitesses des
hommes, il suffit de se sentir « trop haut pour être atteint » ; mais les laisser jouer avec toutes les « grandes pensées », avec les « sentiments sublimes », le « noble enthousiasme », et la « sainte croyance » suppose que je suis le propriétaire de tout. ; |
Tu n'es pas simplement voué à tout le divin et autorisé à tout l'humain, mais tu es possesseur du tien, c'est-à-dire de tout ce que tu as la force de t’approprier.
On a toujours cru devoir me donner une destination extérieure à moi, et c'est ainsi qu'on en vint finalement à m'exhorter à être humain et à agir humainement, parce que Je— Homme. C’est là le cercle magique chrétien. Le Moi de Fichte est également un étre extérieur et étranger à Moi, car ce moi est chacun et a seul des droits, de sorte qu'il est « le moi » et non Moi. Mais Moi, je ne suis pas un « moi » auprès d’autres « moi » ; je suis le seul Moi, je suis Unique. Et mes besoins, mes actions, tout en Moi est unique. C’est par ce seul fait que je suis le Moi unique que je fais de tout ma propriété, rien qu’en me mettant en œuvre et en me développant. Ce n’est pas comme Homme que je me. développe, et je ne développe pas l'Homme : c'est Moi qui Me développe.
Tel est le sens de l’Unique. (Max STIRNER. Jbid. p. 438-
XEIE, — Le Nihilisme intégral.
Que l'individu est pour $oi une histoire du monde, et que
le reste de l’histoire n’est que sa propriété, cela dépasse la vue du chrétien. Pour ce dernier, l’histoire est supérieure,
parce qu’elle est l’histoire du Christ ou de « l'Homme » ;
pour légoiste, seule son histoire a une valeur, parce qu'il
ne veut développer que lui et non le plan de Dieu, les desseins de la providence, la liberté, etc. Il ne se regarde pas comme un instrument de l’Idée ou un vaisseau de Dieu, il ne reconnait aucune vocation, il ne s'imagine pas n'avoir d'autre raison d’être que de contribuer au développement de l'humanité et ne croit pas devoir y apporter son obole; il vit sa vie sans se soucier que l'humanité en tire perte ou profit. — Eh quoi! suis-je au monde pour y réaliser des idées ? pour y apporter par mon civisme ma pierre à la réalisation de l’idée d'Etat, ou pour, par le mariage, donner une existence comme époux et père à l’idée de famille? Que me veut cette vocation? Je ne vis pas plus d’après une vocation que la fleur ne s’épanouit et n’exhale son parfum par devoir.
L'idéal « Homme » est réalisé, lorsque la conception chrétienne se transforme et devient « Moi, cet Unique, je suis l'Homme ». La question : « Qu'est-ce que l'Homme » ? devient alors: « Qui est l'Homme ? » |
On dit de Dieu : « Les noms ne te nomment pas ». Cela est également juste de Moi : aucun concept ne m’exprime, rien de ce qu'on donne comme mon essence ne m'épuise, ce ne sont que des noms. On dit encore de Dieu qu'il est parfait et na nulle vocation de tendre vers une perfection. Et Moi ?
Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais Unique. Dans l'Unique, le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Etre supérieur à Moi, que ce soit Dieu où que ce soit l'Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience.
Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur éphémère et périssable qui se dévore lui-même, et je puis dire
Je n'ai basé ma cause sur Rien. — (Max STrIRNER. /bid., p. 448-440.)
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XIV, — La critique de l'anarchisme individualiste.
Stirner est la victime d’un immense malentendu logique. Il a absolument raison lorsqu'il combat l’idée du renoncement de l'individu au profit d'un être supérieur et extérieur à lui. L'homme n'existe pas pour l’idée, mais l’idée pour l’homme. Cela est vrai même pour l’homme-idée. Tout pour l'individu et son bonheur. Mais quel est le moyen d'y arriver ? Le Moi de Stirner est lui aussi un « fantôme ». Le Moi réel n'existe que par la société, Au lieu de combattre l'interprétation mystique et métaphysique de la société, Stirner combat la société elle-même, qui n’est qu'un moyen pour l'individu. Stirner est, d’ailleurs, inconséquent : 1l réclame l'association, la collaboration des égoiïstes. Il a bâti une métaphysique du Moi, d'un Moi qui n'existe pas. Et voilà pourquoi il est arrivé à la négation de l'enthousiasme, lequel est le Moi plein, au profit du Moi vide, le Moi concret au profit du Moi abstrait. À force d’être « logique », Stirner tombe dans l'absurde. C’est de la logique formelle, abstraite, qui ne tient pas compte de la complexité de la vie. Si Stirner se bornait à combattre les Tartuffes de la morale bourgeoise qui prêchent le renoncement — pour les autres — il aurait mille fois raison. Car cette morale aboutit, dans la réalité, à sacrifier l’égoisme des uns à celui des autres, les malhabiles au profit des malins et des arrivistes. Mais Max Stirner ne s'en tient pas là. Il vise plus haut. Ce n'est pas la morale bourgeoise, hypocritement altruiste et, au fond, platement égoïste, qu'il combat, mais la Morale comme telle. Il est Île véritable précurseur de Frédéric Nietzsche et le fondateur de l’Immoralisme. Cette théorie est une arme de plus pour
les classes dominantes, qui les débarrasse des scrupules gênants. L/Immoralisme est la morale intéressée des exploiteurs, la « Morale des Maïîtres » ainsi que l’a appelée Nietzsche lui-même. Pour les socialistes et les prolétaires, la morale est, au contraire, une arme de combat pour leur émancipation, mais non la morale verbale et vaine des philanthropes bourgeois, qui ont de la peine à se prendre eux-mêmes au sérieux ; elle est la morale en action, luttant contre les conditions sociales, qui ne laissent aux hommes d'autre choix que de vivre dans la honte ou de mourir dans la misère. Les bases de la société actuelle sont profondément immorales, car elles condamnent les uns à la misère et aux travaux forcés de l'usine et de l'atelier, à une mort lente sans lumière ni joie, et les autres à une vie de plaisirs souvent stupides, à une vie inutile et immorale.
Le prolétariat socialiste oppose sa morale supérieure du bonheur universel, de solidarité, de fraternité internationale à la morale verbale des classes dominantes qui se résume dans la formule : « chacun pour soi » mieux observée que les dix commandements de la Bible et « l’aime ton prochain » de l'Evangile. Cette morale de combat n'exclut pas l’égoisme élargi et bien compris. Elle l’ennoblit. Elle défend les intérêts de la classe ouvrière et de tous les individus qui la composent. Elle n’a pas besoin de sacrifier l'individu à un « fantome » d’un prétendu intérêt général. Car l'intérêt général s'opposant à celui des individus est le produit d’une société basée sur l’antagonisme des intérêts, sur l’égoisme étroit et injuste organisé et érigé en système social. Dans la société socialiste, l'intérêt général est la totalisation des intérêts de chacun. Dans notre société, le malheur des uns fait le bonheur des autres. La maladie fait vivre le médecin. La police ne saurait exister sans le criminel. La lutte de tous contre tous crée un titre de légitimité relative à l'Etat chargé de veiller à ce que les hommes se dévorent entre eux selon les règles, les convenances et les lois. L’expropriation des moyens
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de production et la misère sont la condition préalable de l’industrie capitaliste. Il faut chasser l’artisan de son atelier,
le paysan de son lopin de terre pour que l’industrie trouve « des bras ». Le « moraliste » anglais Bernard de Mandeville a prêché ouvertement la misère et l'ignorance du peuple dans le but d'assurer de la chair à exploitation au régime capitaliste. Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer
toutes les contradictions dont vit et dont, certainement,
mourra le régime capitaliste.
Cette base antagonique-du régime capitaliste engendre de nombreux « cas de conscience » chez les individus sensibles dont la moralité est au-dessus du régime. Ainsi naît l’idée du
renoncement des intérêts de l'individu aux prétendus intérêts
généraux qui est exploitée par la classe dominante. Celle-ci en profite pour placer dans la conscience de ses exploités une sorte de gendarme moral qui veille à l'intégrité de la propriété et de la sécurité capitalistes. Au lieu de démasquer cette morale de classe, Stirner déclare la guerre à toute morale, ce qui est évidemment absurde. Car la morale rationnelle est la condition de vie pour chacun et pour tous, la garantie indispensable à notre sécurité, à notre bonheur.
Au point de vue philosophique, l'individualisme anar-
chiste de Stirner représente une survivance métaphysique.
Car son Moi se suffisant à lui-même est une entité abstraite à un continu indéterminé, On ignore ce que ce Moi veut et ce qu'il vaut. On sait où l’égoïsme sans frein commence, mais on ignore où il finit. Jusqu'où s'étend son pouvoir illimité? S'arrête-t-1l au crime, lorsqu'il s’agit de « vivre sa vie »? On a vu récemment que non. Rien n'empêche à l’individualisme, qui est une fhéorie bourgeoise, de dégénérer en banditisme. Le despotisme oriental le plus abject, ainsi que la domination de classe la plus cynique, peuvent se réclamer de l’individualisme de Stirner : le moi du souverain et le moi de classe!
La « Morale des Maîtres » du malheureux Nietzsche avec
sa devise: tout est permis ! procède logiquement de Stirner. En cherchant à généraliser l’individualisme, en appliquant à tous, le moi composant la société, on le détruit. Car, dans ce cas, on crée l'intérêt général, ce « fantôme » abhorré par Stirner... |
Au point de vue social, l'individualisme de Stirner ne fait qu'ériger en fhéorie ce qui se pratique sous nos yeux dans le régime bourgeois. L'Unique et sa propriété est un manuel du parfait bourgeois ou du parfait arriviste, pour lequel tous les moyens sont bons pourvu qu'ils servent son intérêt ou son ambition. Max Stirner est l'enfant terrible de la bourgeoisie: sans ménagement aucun il dévoile le secret de son existence. Car l'intérêt bourgeois exige la discrétion. L'immoralisme ne réussit que pratiqué en secret. Le grand jour
lui est fatal. La morale, ainsi que la religion, sont choses .
nécessaires « pour le peuple », pour le maintenir dans l’obéissance. Ainsi doit raisonner un bourgeois conscient de son intérêt de classe. Oui, la morale est nécessaire au peuple. Le crime est pour lui une mauvaise affaire. Il ne réussit et et ne rapporte qu'aux classes dominantes qui ont le Code, l'Etat, la police et la magistrature pour se défendre. Mais il s’agit de créer la morale populaire basée sur la solidarité, la réunion des efforts, l’organisation du travail. Cette morale n'a rien à faire avec l’idée de renoncement. Elle légitime la satisfaction la plus complète des besoins, la vie la plus heu-
reuse et la plus intense. Car elle se base, pour la première.
fois, sur l'harmonie des intérêts de chacun et de tous. Le bonheur des uns cesse d’être la source du malheur des autres. IT y a plus. Le bien-être de chacun devient la condition du bien-être général et vice versa. Le socialisme réhabilite, avec l’école fouriériste et saint-simonienne, la nature humaine et ses forces passionnelles, ses aspirations, ses ardeurs et son égoisme éclairé (1).
(1) Voir le volume Un peu d'Histoire, de l'Encyclopédie.
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Avec l’école marxiste, il découvre dans la production développée au plus haut degré les moyens efficaces pour leur large satisfaction. La Révolution se charge de mettre ces moyens à la disposition de tous. La morale, en cessant d’être « fantôme et hypocrisie », deviendra une réalité bienfaisante. Le socialisme est la mort de l’individualisme anarchiste à l'âme boûürgeoise et aux allures révolutionnaires.