IV. — Critique de la Religion
Bakounine se déclare ennemi personnel de Dieu.
J'est, dit-il, une catégorie de gens qui, s'ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l'humanité. Prêtres, monarques, hommes d'Etat, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geoliers et bourreaux, monopoleurs, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et ‘propriétaires, avocats, économistes, politiciens de toutes les couleurs, jusqu'au dernier vendeur d'épices, nous répétons à l'unisson ces paroles de Voltaire : S1 Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C'est la soupape de süreté.
I] existe enfin une catégorie assez nombreuse d'àmes. honnêtes, mais faibles, qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au sérieux, les rejettent en détail, mais n'ont ni le courage ni la force, ni la résolution nécessaire
pour les repousser en gros. Elles abandonnent à votre critique toutes les absurdités particulières de la religion, elles font fi de tous les miracles, mais elles se cramponnent avec désespoir à l’absurdité principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et lgtme tous les autres miracles, à l'existence de Dieu. Leur Dieu n’est point l'Etre vigoureux et puissant, le Dieu brutalement positif de la théologie. C'est un Etre nébuleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire que, quand on croit le saisir, il se transforme en Néant; c'est un mirage, un feu follet qui ne réchauffe ni n'éclaire. Et pourtant ils y tiennent, et ils croient que s'il allait disparaitre, tout disparaîitrait avec lui. Ce sont des âmes incertaines, maladives, désorientées dans la civilisation actuelle, n'appartenant ni au présent ni à l'avenir, de pâles fantômes éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socialisme du prolétariat absolu-
“nent la même position. Ils. ne se Sentent la force nikide penser jusqu'à la fin, ni de vouloir se résoudre, et 1ls perdent
leur temps et leur peine en s'efforçcant toujours de concilier l'inconciliable. Dans la vie publique, ils s'appellent les socialistes bourgeois. |
Aucune discussion avec eux ni contre eux n'est possible. Is sont trop malades.
Et Bakounine arrive à la conclusion logique :
N’en déplaise donc aux métaphysiciens et aux idéalistes religieux, philosophes, politiciens où poètes : L'idée de Dieu implique l'abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de la liberté humaine et aboutit nécessairement à l'esclavage des hommes, tant en théorie qu'en pratique:
À moins donc de vouloir l'esclavage et l’avilissement des hommes, comme le veulent les jésuites, comme le veulent les momiers, les piétistes et les méthodistes protestants, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas faire la moindre concession ni au Dieu de la théologie, ni à celui de la métaphysique.
Car dans cet alphabet mystique, qui commence par dire A devra fatalement finir par dire Z, et qui doit adorer Dieu doit, sans se faire de puériles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité.
Si Dieu est, l'homme est esclave; or l'homme peut et doit être libre : donc Dieu n'existe pas.
Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant qu'on choisisse. — (BAKOUNINE. {bid, p. 43-44)
V, — Contre l’autorite,
La liberté de l’homme consiste uniquement en ceci qu'il
obéit aux lois naturelles parce qu’il les a reconnues lui-même comme telles, et non parce qu'elles lui ont été extérieurement imposées par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque.
Supposez une académie de savants, composée des représentants les plus illustres de la science; supposez que cette académie soit chargée de la législation, de l’organisation de la société et que, ne s'inspirant que du plus pur amour de la vérité, elle ne lui dicte que des lois absolument conformes aux plus récentes découvertes de la science. Kh bien! je prétends, moi, que cette législation et cette organisation seront une
monstruosité, et cela pour deux raisons. La première, c'est
que la science humaine est toujours nécessairement imparfaite et que, en comparant ce qu'elle a découvert à ce qui lui reste à découvrir, on peut dire qu'elle est toujours à son berceau. De sorte que si l’on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu'individuelle, dés hommes à se conformer strictement, exclusivement, aux dernières données de ia science, on condamnerait la société aussi bien que les individus à souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bientôt par les disloquer et par les étouffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science. |
La seconde raison est celle-ci : une société qui obéirait à une législation émanée d’une académie scientifique, non parce qu'elle en aurait compris elle-même le caractère ra-
tionnel, auquel cas l'existence de l'académie deviendrait
inutile, mais parce que cette législation émanant de cette académie, s'imposerait au nom d'une science qu'on vénérerait sans la comprendre, üne telle société serait une société non d'hommes mais de brutes. Ce serait une seconde édition de cette pauvre république du Paraguay, qui se laissa gouverner
si longtemps par la Compagnie de Jésus. Une telle société.
ne manquerait pas de descendre au plus bas degré de l’idiotisme.
Mais il est encore une troisième raison qui rend un tel gouvernement impossible. C’est qu'une académie scientifique revêtue de cette souveraineté pour ainsi dire absolue, fûtelle même composée des hommes les plus illustres, finirait infailliblement et bientôt par se corrompre elle-même et moralement et intellectuellement. C’est déjà aujourd'hui, avec le peu de privilèges qu’on leur laisse, l’histoire de toutes les académies. Le plus grand génie scientifique, du moment qu'il devient un académicien, un savant officiel, patenté, baisse inévitablement et s'endort. [1 perd sa spontanéité, sa hardiesse révolutionnaire, cette énergie incommode et sauvage qui caractérise la nature des plus grands génies, appelés toujours à détruire les mondes cadues et à jeter les fondements des
mondes nouveaux. Il gagne sans doute en politesse, en sagesse
utilitaire et pratique, ce qu'il perd en puissance de pensée. Il se corrompt, en un mot.
C'est le propre du privilège et de toute situation privilégiée que de tuer l'esprit et le cœur des hommes. L'homme privilégié, soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé. Voilà une loi sociale qui n'’admet aucune exception, et qui s'applique aussi bien à des nations tout entières qu'aux classes, aux compagnies et aux individus. C’est la loi de l'égalité, condi-
tion suprême de la liberté et de l'humanité. Le but principal de ce livre est précisément de la développer et d'en démontrer la vérité dans toutes les manifestations de la vie humaine. — (BAKOUNINE, Jbid., p. 51-54.)
VI, — Science et savants,
Je me résume. Noûs reconnaissons donc l'autorité absolue de la science, parce que la science n’a d'autre objet que la reproduction mentale, réfléchie et aussi systématique que possible, des lois naturelles qui sont inhérentes à la vie tant matérielle qu'intellectuelle et morale du monde physique et du monde social, ces deux mondes ne constituant dans le fait qu'un seul et même monde naturel. En dehors de cette autorité uniquement légitime, parce qu’elle est rationnelle et conforme à la liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères, arbitraires, despotiques et funestes.
Nous reconnaissons l'autorité absolue de la science, mais nous repoussons l’infaillibilité et l’universalité des représentants de la science. Dans notre Eglise à nous — qu'il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d’ailleurs je déteste : l'Eglise et l'Etat sont mes deux bêtes noires ; — dans notre Eglise, comme dans l'Eglise protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la science : et comme Îles protestants, plus conséquents même que les protestants, nous ne voulons y souffrir ni pape, ni conciles, ni conclaves de cardinaux infaillibles, ni évêques, ni même de prêtres. Notre Christ se distingue du Christ protestant et chrétien en ceci HHÉCe-UerMer Cet UT étre, personnel ét; que le nôtre ést impersonnel ; le Christ chrétien, déjà accompli dans un passé éternel, se présente comme un être parfait, tandis que l’accomplissement et la perfection de notre Christ à nous, de la science, sont toujours dans l'avenir : ce qui équivaut à dire”
— 328 — | qu'ils ne se réaliseront jamais. En ne reconnaissant l’auto-
rité absolue que de la science absolue, nous n’engageons donc aucunement notre liberté. — (BAKOUNINE, Jbid., p. 57-58.)
VII — Contre l’État.
Nous voilà retombés dans l'Eglise et dans l'Etat. Il est vrai que dans cette organisation nouvelle établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, mais appuyée cette fois, au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l'esprit moderne, et comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon II, sur la volonté (fictive) du peuple, l'Eglise ne s’appellera plus l'Église, elle s’appellera l'Ecole. Mais sur les bancs de cette école ne seront pas assis seulement les enfants; il y aura le mineur éternel, l’écolier reconnu à jamais incapable de subir ses examens, de s'élever à la science de ses maîtres et de se passer de leur discipline, le peuple. L'Etat ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l'Etat, c'est-à-dire un tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d'hommes de génie ou de talent vertueux, pour surveiller et diriger la conduite de ce grand incorrigible et terrible enfant, le peuple. Les professeurs de l’Ecole et les fonctionnaires de l'Etat s’appelleront des républicains ; mais ils n’en seront pas moins -des tuteurs, des pasteurs, et le peuple restera ce qu'il a été éternellement jusqu'ici, un troupeau. Gare alors aux tondeurs, car là où il y a un troupeau, il y aura aussi des tondeurs et des mangeurs du troupeau.
Le peuple, dans ce système, sera l’écolier et le pupille éternel. Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d’instrument à des pensées, à des volontés et par conséquent aussi à des intérêts qui ne seront pas les siens. Entre cette situation et ce que nous appelons, nous, la liberté,
la vraie liberté, il ya un re Ce sera, sous des formes
nouvelles, l’antique esclavage; et là où il y a esclavage, il y a misère, abrutissement, la vraie matérialisation de Ta société, tant des classes privilégiées que des masses.
En divinisant les choses humaines, les idéalistes aboutissent toujours au triomphe d'un matérialisme brutal. Ft cela | pour une raison très simple : le divin s'évapore où monte vers sa patrie, le ciel, et le brutal seul reste réellement sur la terre. — (BAKOUNINE. Jbid., p. 63- 66.)
VIII, — Les contradletions fondamentales de l’anarchisme communiste.
En généralisant la lutte contre l'autorité, contre toute contrainte publique, l’anarchiste communiste a pour guide le principe de la liberté abstraite. Ft c’est seulement après un demi-siècle d'expérience — au prix d’une inconséquence —
- que l’anarchisme communiste arrive à reconnaitre, à contre-
cœur et en rechignant, la nécessité de l’organisation. Cette nécessité provoque même un crise dans l'anarchie. Une partie s’en détache pour aller au syndicalisme révolutionnaire, basé sur le principe de l’organisation et du groupement. Les anarchistes purs, traités un peu dédaigneusement par les syndicalistes, comme des « doctrinaires », des « géométriques », sont obligés de faire des concessions à la vie, au mouvement ouvrier. Après une discussion animée au Congrès anarchiste tenu à Amsterdam en 1907, on s'est mis d'accord sur une résolution que voici :
Motion Dunois.
Les anarchistes, réunis à Amsterdam le 27 août 1907, considérant que les idées a’anarchie et d'organisation, loin d’être incompatib'es, comme on l’a quelquefois prétendu, se complètent et s’éclairent l'une l’autre, le principe même de l’anarchie résidant dans la libre organisation des producteurs ;
AT tt Ro ENTER RARE LE TE ES RE Li << à Rs, Er ] NO
Que l’action individuelle, pour importante qu’elle soit, ne saurait suppléer au défaut d'action collective, de mouvement concerté, pas plus que l’action collective ne saurait suppléer au défaut d'initiative individuelle ;
Que l’organisation des forces militantes assurerait à la propagande un essor nouveau et ne pourrait que hâter la pénétration dans la classe ouvrière des idées de fédéralisme et de révolution;
Que l’organisation ouvrière, fondée sur lidentité des intérêts n'exclut pas une organisation fondée sur l'identité des aspirations et des idées;
Sont d'avis que les camarades de tous les pays mettent à l’ordre du jour la création de rie anarchistes et la fédération des groupes déjà créés.
La motion syndicaliste Dunois obtint 46 voix. Mais elle est complétée par l’adjonction Vohryzek-Malatesta, qui obtint plus de voix (48) et qui cherche à sauver l'élément individualiste de l'anarchie, au fond destructif de l’organisation (1). La voici
La Fédération anarchiste est une association de groupes et d’individus où personne ne peut imposer sa volonté ni amoindrir l’initiative d'autrui. Vis-à-vis de la société actuelle, elle a pour but de changer toutes les conditions morales et économiques et, dans ce sens, elle soutient la lutte par tous les moyens adéquats.
Pour comprendre la portée de cette addition, il faut citer le discours de son auteur, reproduit par le compte rendu analytique du Congrès. (Paris, Delesalle, 1908.)
K. VOHRYZEK. — C’est en qualité d'individualiste que je veux plaider la cause de l’organisation! — TI est impossible de prétendre que l’anarchisme, du fait même de ses principes, ne saurait admettre l’organisation. L'individualiste attitré lui-même ne condamne pas radicalement l’association entre les individus.
-Dire, comme on le fait quelquefois, ou Stirner ou Kropotkine, en opposant ainsi ces deux penseurs, c'est faire une erreur. Kropotkine et Stirner ne peuvent être opposés l’un à l’autre: ils ont exposé la
(1) « Le principe essentiel de l'anarchie, c’est l'autonomie individuelle », (Emma Goldman.)
ne
mmêmé idée à des points de vue différents. Voilà tout. Et la preuve que Max Stirner n'était pas lindividualiste forcené qu’on se plait à dire, c’est qu’il s’est prononcé en faveur de « l’organisation ». Il a même consacré un chapitre entier à l’association des égoistes.
Notre organisation n'ayant aucun pouvoir exécutif ne sera pas contraire à nos principes. Dans les syndicats ouvriers, nous défendons les intérêts économiques des travailleurs. Mais pour tout le reste, nous devons nous grouper à part, créer des organisations à bases libertaires.
Mais les individualistes ont tenu à se compter sur une motion à eux, qui était celle de Pierre Ramus. Nous donnons le texte de cette motion, qui obtint 13 voix pour contre 17.
Motion Pierre Ramius.
Le Congrès anarchiste d'Amsterdam propose aux groupes de tous les pays de s’unir en fédérations locales et régionales, d’après les diverses divisions géographiques.
Nous déclarons que notre proposition s'inspire des principes mêmes de l’anarchisme, car nous ne voyons pas la possibilité de l'initiative
et de l’activité individuelles en dehors du groupement, lequel constitué selon nos vœux fournira seul un terrain pratique à la libre expansion de chaque individualité.
L'organisation fédérative est la forme qui convient le mieux au prolétariat anarchiste. Klle unit les groupes existants en un tout ofganique qui s'accroît par l'adhésion de groupes nouveaux. Elle est anti-autoritaire, n’admet aucun pouvoir législatif central à décisions obligatoires pour Îles groupes et individus, ceux-ci ayant un droit reconnu à se développer librement dans notre mouvement commun et à agir dans le sens anarchiste et économique sans aucun ordre ou empêchement. La fédération n'exclut aucun groupe et chaque groupe est libre de se retirer et de rentrer en possession des fonds versés, quand il le juge nécessaire.
Nous recommandons, en outre, aux compagnons de se grouper selon les besoins et nécessités de leur mouvement respectif, et aussi de ne pas perdre de vue que la-force du mouvement anarchiste, national et international, dépend de sa constitution sur des bases interna tionales, les moyens d’émancipation ne pouvant dériver que d’une action internationale concertée.
Compagnons de tous les pays organisez-vous en groupes autonomes et unissez-vous en une fédération internationale: L/Internationale anarchiste, |
FRE C’est le compagnon H. Croiset. qui se arecs d expliquer our cette motion. Il Iui donne une portée Re iete à à la Max Stirner.
LR H. CroisEr. — Ce qui importe avant toute autre chose, c’est de CE donner une définition de l'anarchie qui servira de base à mes dé- : monstrations. Nous sommes anarchistes en ce sens que nous voulons s
: : de sa liberté intégrale, dans lequel chacun pourra vivre pleinement NE ‘sa vie, autrement dit dans lequel il sera donné à l'individu de vivre D sans restriction d'aucune sorte, toute sa vie à lur, et non plus comme
imposent.
Le Ma devise c’est: Moi, moï, mo1i.... et les autres ensuite!
__ damentales. La vie lui crie: organise-toi, ou tu seras perdu! Mais son âme, sa conscience, sa raison d'être théorique, ré-
une vie éphémère et purement thécrique.
Ainsi même dans sa phase ultérieure et développée, l'anarchiste communiste se trouve en butte aux contradictions fon-
pond aux voix de la vie: « Moi ! Moi ! Moi !.. Moi avant tout ! » Le bourgeois révolté et honnête, dévoué et héroïque ne trouve pas d'autre solution, et l’Anarchie continue à mener
bre instaurer un état social dans lequel l'individu trouvera la garantie
aujourd'hui la vie des autres, je veux dire la vie que d’autres lui
NEUVIEME PARTIIE
REVISIONNISME & RÉFORMISME