I. — Les deux courants
Il y avait toujours dans le Parti socialiste, comme d'ailleurs dans tout grand parti politique, deux courants dominants le courant modéré ou opportuniste, et le courant radical ou intransigeant. Bernstein n'a fait qu'ériger en système ce que l’on appelle communément la tendance de l'aile droite du Parti. La campagne revisionniste a fait sensation. Cela s'explique par de différentes raisons. Bernstein fut pendant longtemps un marxiste intransigeant, revêtu d'un poste de confiance par le Parti socialiste allemand, Il était notamment rédacteur de l'organe central du Parti au moment de la loi d'exception et un des rédacteurs de la Neue Zeit, rédigée par Karl Kautsky,
Bernstein a écrit son livre lorsqu'il n'y avait que 2 mullions d'électeurs socialistes et 420.000 ouvriers syndiqués sur 6.165.735 occupés dans les différentes industries. Le Parti socialiste fut déjà assez fort pour prétendre à un rôle important dans l'Etat, mais 1l ne le fut pas suffisamment pour faire une révolution. De là la tendance de Bernstein à une double exagération : il exagère la capacité réformatrice de l'Etat. capitaliste et 1l déprécie démesurément la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière. Tout en prétendant demeurer marxiste, 1! cherche à mettre à néant tous les éléments de
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la doctrine marxiste : la théorie de la valeur, celle de la concentration capitaliste, l’idée de la lutte des classes et la conception matérialiste de l'Histoire. Toute la vie intérieure du Parti socialiste en Allemagne, .en France et dans plusieurs autres pays, fut, pendant les dix dernières années, fortement influencée par ce qu’on a injustement appelé « la crise du marxisme » où même « la crise socialiste ». Un exposé complet du grand procès revisionniste s'impose. L'impartialité nous oblige à donner aux deux thèses: revisionniste et antirevisionniste le développement nécessaire. |
Bernstein a écrit tout un livre : Die V’oraussetzungen des Socialismus und die Aufgaben der Socialdemokratie (1899), qui, dans la traduction française de M. Alexandre Cohen (Paris, Stock 1900) porte le titre : Socialisme théorique et social-démocratie pratique, pour justifier ses conceptions . rejetées ensuite par plusieurs Congrès socialistes allemands et par le Congrès socialiste international d'Amsterdam (1004). Ces conceptions avaient été développées par l’auteur dans une léttre adressée au Congrès de la Social-démocratie allemande siégeant à Stuttgart du 3 au 8 octobre 1808.
Nous donnons ci-dessous les principaux passages de cette lettre. La manière de Bernstein n'est ni simple ni claire. Il prétend ne rien détruire, mais amender et compléter. Mais ses amendements ont un caractère décisif et détruisent, la thèse qu'il prétend redresser. Et voilà pourquoi Bernstein se plaint toujours d'être mal compris ou mal interprété. Il est donc nécessaire de donner à Bernstein lui-même la parole en lui laissant exposer tout au long ses thèses destinées, aux yeux de nos adversaires, à bouleverser la doctrine socialiste, ce que nous faisons. D'ailleurs, Bernstein, chemin faisant, nous donnera une foule de renseignements intéressants.
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Il, — Comment Bernstein lui-même comprend sa campagne.
Les idées émises par moi dans la série d'articles intitulée PROBLÈMES DU SOCIALISME ont été discutées récemment dans
des journaux et dans des réunions socialistes, et on a demandé
que le Congrès de la Socrar-DÉMOCRATIÉ allemande se prononçât à ce sujet. Pour le cas où cela arriverait, je dois dire ce qui suit : 5
Certaines personnes ont prétendu que la conclusion pratique de ma façon de voir serait le renoncement à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat politiquement et démocratiquement organisé...
C’est là une conclusion absolument arbitraire, dont je nie catégoriquement la justesse.
Je me suis opposé à la propagation de l’idée que l’écroulement de la société bourgeoise füt proche, que la Social-Dé-
mocratie doive régler sa tactique sur cette grande catastrophe
sociale imminente et, éventuellement, l'y subordonner. Je m'y tiens entièrement.
Les partisans de cette théorie du cataclysme invoquent, à - l'appui de leur façon de voir, le « Manifeste communiste ». A tort sous tous les rapports. | ;
L'hypothèse de l'évolution de la société moderne, exposée dans le « Manifeste communiste » était exacte, en ce qu’elle caractérisait les tendances générales de cette évolution. Mais elle était erronée en plusieurs conclusions spéciales, et notamment en ce qui concerne l'évaluation du temps que nécessi- | terait cette évolution. Cette dernière erreur a été reconnu sans réserve par Frédéric Engels, le co-rédacteur du « Manifeste », dans l’avant-propos de « Les luttes de classe en France ». Et il est de toute évidence que, puisque l’évolution
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économique a pris un temps beaucoup plus considérable qu'on ne le croyait tout d’abord, elle devait aussi revêtir des formes et conduire à des situations imprévues et impossibles à prévoir à l’époque de la rédaction du « Manifeste ».
L'aggravation de la situation économique ne s’est pas effectuée comme l'avait prédit le « Manifeste ». Il est non seulement inutile, mais très sot même de dissimuler ce fait. Le nombre des possédants n’a pas diminué, mais grandi. L'énorme accroissement de la richesse sociale n’est pas accompagné par la diminution du nombre des magnats du capital, mais, au contraire, par l'augmentation du nombre des capitalistes de tout degré. Les couches moyennes modifient leur caractère, maïs elles ne disparaissent pas de l’échelle sociale.
La concentration de la production ne s'effectue pas partout de nos jours avec une force et une rapidité toujours. égales. Dans nombre de branches de production, elle justifie, 1l est vrai, toutes les prévisions de la critique socialiste, mais dans beaucoup d’autres elle n'y répond pas encore actuellement. Plus lent encore est le processus de la concentration dans l'agriculture. La statistique de l’industrie révèle une particulation infinie des entreprises. Aucune catégorie ne fait mine de vouloir disparaître. Les importantes modifications survenues dans la structure interne des entreprises et leurs rapports réciproques ne changent rien à ce fait.
Dans le domaine politique, nous voyons disparaître petit à petit les privilèges de la bourgeoisie capitaliste devant les progrès des institutions démocratiques. Sous l'influence de celles-ci et la pression toujours plus forte du mouvement ouvrier, une contre-action sociale a commencé contre les tendances exploitrices du capital, contre-action encore hésitante et tâätonnante aujourd’hui, mais qui, néanmoins, étend de plus en plus le champ de ses opérations. La législation sur les fabriques, la démocratisation des administrations municipales et l'élargissement de leur champ d'action, l'émancipation des institutions syndicales et coopératives de toute
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2953 su
entrave légale et la prise en considération des organisations
ouvrières pour tous les travaux exécutés pour le compte de l'administration, caractérisent cette phase de l'éducation sociale. Qu'en Allemagne, on puisse encore songer à entraver l'action des Syndicats, cela ne caractérise pas l'état avancé, mais l’état arriéré de l’évolution politique de ce pays.
Ill. — Evolution ou révolution.
Mais plus les institutions politiques des nations modernes se démocratisent, plus aussi la nécessité-et l'éventualité des grandes catastrophes politiques disparaissent. Celui qui s’en tient à la théorie des catastrophes devra, logiquement, combattre à outrance et chercher à entraver l’évolution constatée ici, comme, d'ailleurs, les partisans logiques de cette théorie l’ont fait jadis. Mais est-ce que la conquête du pouvoir politiqué par le prolétariat est, en réalité, autre chose que la conquête de ce pouvoir par une catastrophe politique ? Est-ce qu'elle signifie la conquête et l’utilisation exclusivistes du pouvoir politique par le prolétariat envers et contre l'univers non-prolétarien tout entier ?...
Si non, on ne peut pas non plus raisonnablement se formaliser lorsque quelqu'un dit que ce que la Social-démocratie aura, pendant longtemps encore, à faire, au lieu de spéculer sur « la grande catastrophe », c'est « d'organiser politiquement et de préparer, pour la démocratie, la classe ouvrière et de lutter pour toutes les réformes dans l'Etat, propres à relever la classe ouvrière et à transformer l'institution de l'Etat dans un sens démocratique ».
C’est là ce que j'ai dit dans mon article tant incriminé, et.
ce que, maintenant encore, je maintiens intégralement. Pour
la question qui nous occupe, cela aboutit à l’assertion d'Engels. Car la démocratie signifie toujours : juste autant de
pouvoir, exercé par la classe ouvrière, que celle-ci est capable
d'en exercer, conformément à sa maturité intellectuelle et au degré de développement de l'évolution économique... |
Et comme je suis absolument convaincu qu'il est impossible de sauter des périodes importantes dans l’évolution des peuples, j'’attache la plus grande signification aux devoirs présents de la Social-démocratie, à la lutte pour les droits politiques des ouvriers, à l’activité politique des ouvriers dans l'intérêt de leur classe, ainsi qu'à l’œuvre de leur organisation économique. C’est en ce sens que j'ai écrit à un moment donné que, pour moi, le mouvement était tout et que ce qu'on appelle habituellement le but final du socialisme n'était rien. Et dans ce sens, je répète cela encore aujourd’hui.
Même si le mot habituellement n'avait pas indiqué que ma phrase devait être interprétée conditionnellement, il était de toute évidence qu'elle ne pouvait pas signifier de l'indifférence en ce qui concerne la réalisation finale des principes socialistes, mais seulement de l'indifférence ou, mieux : de l’insouclance quant au « comment » de l'aspect final des choses.
La conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, l'expropriation des capitalistes, ne sont pas, en elles, des buts finaux, mais des moyens seulement pour. la réalisation de certains efforts et buts déterminés. Comme telles, elles font partie du programme de la Social-démocratie et ne sont combattues par personne. On ne peut rien prédire, quant aux circonstances dans lesquelles se fera leur réalisation. On ne peut que combattre pour cette réalisation. Mais, pour pouvoir conquérir le pouvoir politique, il faut des droits politiques, et la plus importante des questions de tactique que la Socialdémocratie allemande à à résoudre actuellement, me paraît être celle du meilleur moyen d'élargir les droits politiques et économiques des ouvriers allemands. Et jusqu'à ce qu’une solution satisfaisante soit trouvée à cette question, l’accentuation des autres ne saurait être, finalement, que de la déclamation. — (Ed. BERNSTEIN. Socialisme théorique et Socialdémocratie pratique. Traduction d'Alexandre Cohen. Avantpropos de l'édition allemande, p. XXXV-XI..)
À IV. — Objections philosophiques. LS
Le matérialisme historique ne nie nullement le mouvement me propre des facteurs politiques et idéologiques. I combat uni quement l’inconditionnalité de ce mouvement individuel, et
démontre que l’évolution des bases économiques de la vie so-
ciale — conditions de production et évolution des classes — ER
exerce finalement sur l'évolution de ces facteurs, une influence
prépondérante.
* Néanmoins, la multiplicité des facteurs demeure un fait acquis, et il n’est pas toujours facile de démontrer leurs rela- tions mutuelles d'une façon suffisamment détaillée pour qu'il
soit possible d'affirmer exactement d’où, dans un cas donné, eo 3 émane la plus considérable force d’impulsion. Les causes pure- a. ment économiques ne font que créer les prédispositions nécessaires à l'adaptation de certaines idées, mais il dépend de la HS coopération de toute une série d’influences de quelle façon es
ces idées se répandront à da suite et quelle forme elles adopteront. On fait plus de mal que de bien à l’idée du matérialisme historique en récusant dédaigneusement et a priori, en les taxant d’éclectisme, la démonstration positive des in- | fluences autres que celles d'une nature purement économique ee et la considération des facteurs économiques autres que la technique de la production et son développement prévu. a L'éclectisme — sélection parmi les différents exposés et explications des phénomènes, n’est souvent que la réaction natu- a relle contre la prétention doctrinaire de vouloir tout faire a dériver d’une cause Due et de tout traiter suivant une ee même méthode. Dès qu’une semblable prétention se manifeste, Fu l'esprit de l’éclectisme se fait jour avec une violence élémen- + taire. Il constitue la rébellion du bon sens contre la tendance | innée de toute doctrine à rigoureusement comprimer la pensée Re humaine dans une camisole de force. -
Or, plus les facteurs d'essence autre — à côté des facteurs purement économiques — influent sur la vie sociale, plus aussi se modifie l’action de ce que nous appelons la nécessité historique. Dans la société moderne, nous indiquons sous ce rapport deux courants capitaux. D'un côté se manifeste une compréhension toujours plus nette des lois de l’évolution, et notamment de l’évolution économique. À cette compréhension se joint — partiellement comme étant sa cause même, partiellement comme étant sa conséquence — la faculté croissante de diriger l’évolution économique. Au même titre que le physique, le facteur naturel économique devient, à mesure que son essence est comprise, de maître qu'il était, le serviteur des destinées humaines. Théoriquement, la société se trouve, vis-à-vis de la force d’impulsion économique, plus Hbre que jamais, et seul l’antagonisme des intérêts entre ses éléments divers — la puissance des intérêts privés et des groupes — empêche de convertir en liberté pratique cette liberté théorique. Cependant, l'intérêt collectif empiète de plus en plus
sur l'intérêt particulier et partout où cela a lieu, l’action in-
consciente des facteurs économiques diminue. Son évolution s'effectue de plus en plus vite et de plus en plus facilement. C'est ainsi que des individus et des peuples soustraient une partie toujours plus considérable de leur existence à l'influence d’une nécessité contraire ou indépendante de leur ve-
lonté.
C’est parce que les hommes prêtent une attention toujours grandissante aux facteurs économiques qu’il semble que ceuxci jouent actuellement un rôle plus considérable que jadis. I n’en est rien pourtant. Cette erreur est engendrée par le fait
que de nos jours, le motif économique se manifeste ouverte-
ment, tandis que jadis, il était rendu méconnaissable sous toutes sortes d’affublements autoritaires et idéologiques.
En idéologies non déterminées par l’économie et par la nature agissant comme facteur économique, la société moderne est plutôt plus riche que ne l’étaient les sociétés du passé. Les
sciences, les arts, un plus grand nombre de relations sociales sont aujourd'hui beaucoup plus indépendants de l’économie qu'à n'importe quelle époque passée. Ou, plus exactement le degré de l’évolution actuellement atteint, laisse aux facteurs idéologiques et plus particulièrement aux éthiques, Île champ plus libre qu'auparavant pour une activité indépendante, Conséquemment, la connexité causale entre l’évolution technico-économique et l’évolution des autres institutions sociales devient toujours plus indirecte, et c'est ainsi que les nécessités naturelles de la première déterminent de moins en moins le développement de la dernière.
Le 1! le faut d'airain de l’histoire subit ainsi une restriction qui, disons-le tout de suite, signifie, pour la pratique de la Social-démocratie, non pas une diminution, mais une augmentation et une qualification de ses devoirs politico-sociaux. — (Ed. BERNSTEIN. Jbid., p. 15-18.)
V, — Le nombre des possédants augmente.
Dans la Social-démocratie, l'opinion prédomine qu'une concentration des fortunes va de pair avec la concentration des entreprises industrielles. |
Or, il n'en est nullement ainsi. L/agencement de la société anonyme s'oppose en des proportions considérables à cette tendance : centralisation des fortunes par la centralisation des entreprisés. Il permet un fractionnement considérable de capitaux déjà concentrés et rend superflue l'appropriation des capitaux, par quelques magnats isolés, en vue de la concentration d'entreprises industrielles. Que des économistes non socialistes aient utilisé ce fait dans le but d’excuser l’état social actuel, cela n’est pas une raison, pour des socialistes, de la cacher où de n’en pas parler. Il s’agit bien plutôt d'en reconnaitre l'extension réelle et la portée.
Le trust du fil à coudre anglais, fondé il y a un an, ne compte pas moins de 12,300 actionnaires.
6,000 détenteurs d'actions de fondateurs avec 1,440 francs de capital moyen.
4,500 détenteurs d'actions privilégiées, avec 3, 600 francs de capital moyen.
1,800 détenteurs d'obligations avec 7,560 francs de capital moyen. | Le trust des filateurs de fil fin aussi a un nombre Lee | ble d'actionnaires. Ce nombre est de 5,454.
2,904 détenteurs d'actions de fondateurs, avec 7,200 francs de capital moyen.
1,870 détenteurs d'actions Here avec 12,000 francs de capital moyen. :
680 détenteurs d'obligations avec 31,200 francs de capital moyen.
Pareillement, le trust de coton T. et P. Coats. Le nombre des actionnaires du grand canal de navigation de Manchester est de 40,000 ;-ceux de la société de comestibles T. Lipton - sont de 74,262. L'entreprise Spiers et Pond à Londres — citée récemment comme exemple de la concentration du capital — compte, avec un capital total de 31,200,000 francs, 4,650 actionnaires, dont 550 seulement de qui le montant des actions dépasse 12,000 francs. Voilà quelques exemples du fractionnement des fortunes dans Îles entreprises centralisées. — (BERNSTEIN. Jbid., p. 81-82.)
Bernstein re le nombre total des détenteurs d'actions: en Angleterre, qui dépasse de beaucoup un million pour l’année 1896. Ils se répartissent entre 21,223 sociétés au pie de 27 milliards de francs, en chiffres ronds. REA 2e
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VI, — Le nombre des possédants en Angleterre, en France, en Prusse.
Dans l’année financière 1803-1804 (je n'ai pas à ma disposition de données plus récentes) le nombre des personnes jouissant d’un revenu de 3,600 francs et plus (revenus provenant de profits commerciaux, de fonctions supérieures, etc.) était dans le Royaume-Uni de 727,270.
I1 faut y ajouter les personnes qui tirent leurs revenus de la terre (rentes, fermages), de maisons de rapports et d'emplois imposables de capitaux. Ces groupes-là, ensemble, payent presque autant d'impôts que les groupes sus-mentionnés. Respectivement, ils sont évalués à 7,200 et 8,400 millions de francs de revenus. De sorte que le nombre de personnes jouissant d’un revenu de 3,600 francs se trouve probablement
doublé.
Dans la British Review du 22 mai 1897, nous trouvons
quelques chiffres sur l'augmentation des revenus en Angle-
terre de 1851 à 1881. D'après ces chiffres, le nombre total des familles jouissant d'un revenu de 150 à 1,000 livres sterling
(la moyenne et petite bourgeoisie et la plus haute aristocra-
tie ouvrière) était en Angleterre en 1851 et en 1881, de 300,000 et de 990,000 respectivement. Tandis que la population pendant ces trente ans augmenta dans la proportion de 27 à 35, c'est-à-dire d'à peu près 30 0/0, le chiffre des contribuables de cette catégorie augmenta dans la proportion de
27 à 90, c'est-à-dire de 233 1/3 0/0. Actuellement, Giffen éva-
lue leur nombre à un million et demi.
D’autres pays ne présentent pas une image en principe différente. La France compte, d’après Mulhall, sur un total de 8,000,000 de familles, 1,700,000 familles vivant dans des con-
ditions matérielles de grande et de petite bourgeoisie (revenu
nn 0
moyen : 6,240 francs) contre 6,000,000 d'ouvriers et 160,000
individus très riches. En Prusse, il y avait en 1854, comme le savent les lecteurs de Lassalle, sur une population de 16,3 millions, 44,407 individus seulement avec un revenu de plus de 1,000 thalers (3,600 fr.). Dans l'année 1804-05, sur une population totale de 33 millions d'individus, on en comptait 321,206 jouissant d’un revenu au-dessus de 3,600 francs.
En 1807-1808, leur nombre était de 347,323. Tandis que la
population doublait, le nombre des individus jouissant d’une certaine aisance septuplait. Mieux, en tenant compte du fait que les provinces annexées en 1866, donnent des chiffres d'aisance généralement plus élevés que l’ancienne Prusse proprement dite, et que le prix de beaucoup de vivres à été considérablement augmenté dans l'intervalle, la proportion des plus aisés, comparée à celle de la population totale, indique néanmoins une augmentation de plus de 2:1. Et si nous prenons une période ultérieure, nous trouvons que dans les quatorze années entre 1876 et 1800, à côté d’une augmentation totale
de 20,56 0/0 de contribuables, les revenus entre 2,400 et.
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24,000 francs (bourgeoisie aisée et petite bourgeoisie) ont aug-
menté de 31,52 0/0 (582,024 contre 442,534). La classe des possédants proprement dits (7,200 francs de revenu et au- dessus) a augmenté, durant la même période, de 58,47 0/0 (109,095 contre 66,310). Cinq sixièmes de cette augmentation (à savoir 33,226 sur 38,776) incombent à la partie moyenne des revenus entre 7,200 et 24,000. Les proportions ne sont pas différentes dans l'Etat le plus industriel de l’Allemagne, la Saxe. Dans ce pays, le nombre des revenus entre: 1,920 et 3,960 s’éleva de 62,140 en 1870 à 04.124 en 1800, ét celui des revenus entre 3,960 et 11,520 de 24,414 à 38,841. — (Jbid., p. 83-85.)
VII, — Le nombre des possédants ne diminue pas,
De même dans d’autres Etats autonomes allemands. Bien entendu tous les bénéficiaires de revenus élevés ne sont point des possédants, mais l’importance de leur nombre ressort de ce fait que dans l’année 1803-1806, en Prusse, 1,152,332 contribuables ont été classés comme appartenant au groupe jouissant d’un revenu de possession net de plus de 7,200 fr. Plus de la moitié de ces personnes : 598,063 étaient imposées à raison d’une fortune nette de plus de 24,000 francs et 385,000 à raison d'une fortune de plus de 38,400.
Laffirmation est donc absolument erronée, que l'évolution économique actuelle tende à une diminution relative, voire même absolue, du nombre des possédants. Non point « plus ou moins », mais simplement plus, c'est-à-dire absolument ef relativement le nombre des possédants augmente. Si l’action et les perspectives de la Social-démocratie dépendaient du fait de la diminution du nombre des possédants, alors celleci pourrait en effet « aller se coucher ». Mais le contraire est vrai. Les perspectives de la Social-démocratie ne dépendent pas de la rétrogradation, mais de l'accroissement des richesses sociales. Le socialisme et le mouvement socialiste des temps modernes ont survécu à plusieurs superstitions déjà. Ils survivront bien encore à celle qui subordonne leur avenir à la concentration des richesses ou, si l’on veut, à l’absorption de la plus-value par un groupe toujours se rétrécissant de mammouths capitalistes. Que le produit-surplus social soit accaparé par 10,000 personnes ou bien réparti sur un demi-million d'individus, cela est, au point de vue essentiel, absolument indifférent aux neuf ou dix millions de pères de familles que ce partage lèse. Leurs efforts pour obtenir une plus équitable répartition où bien une organisation compor-
tant une répartition plus juste n’en sont pas nécessairement a. moins justifiés. Au contraire. Maintenir quelques privilégiés dans l'abondance occasionne peut-être moins de travail-surplus que d’en conserver un demi-million et plus dans un bien-
être inique. — (BERNSTEIN. /bid., p. 86-88.)