I. — Kautsky et Bernstein
Dans sa préface à l'édition française de sa réponse à Bernstein (1900), Karl Kautsky trace le portrait suivant du chef du revisionnisme international :
.« Marx disait de Proudhon:
« La nature de Proudhon Île portait à la dialectique. Mais n'ayant jamais rien compris à la dialectique scientifique, 1l ne parvint qu'au sophisme. En fait, cela découlait de son point
: . de vue petit-bourgeois. Le petit-bourgeois, tout comme notre = . . historien Rammer, dit toujours: « d’une part et d'autre part ». Deux courants opposés, contradictoires, dominent sès intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. [1 est la contradiction vivante. » | Mais Bernstein n'est pas un proudhoniste pur et cela complique encore les choses. Il est proudhoniste d'une part et marxiste d'autre part. Il n'est pas étonnant que d’une part il emploie les arguments du libéralisme contre le socialisme, et que d'autre part il en reste à son ancien point de vue 6 socialiste ; que d'une part il réclame la rectification de l'inter- £ prétation intégrale de la lutte et des devoirs de la socialdémocratie et la transformation de notre Parti en un Parti réformiste, démocratique, mais que, d'autre part, il se rallie au Congrès de Hanovre, sans hésiter, à une motion qui re pousse cette prétention. | Il est certain que cette science affranchie par l’éclectisme
bai: aie éd té de à à!
la ue et se unité de Ja To marxiste est très commode, commode pour les libéraux que gène aujourd’hui l'autonomie du Parti socialiste, commode avant tout pour ces gens de plus en plus nombreux qui voudraient bien vivre en bons termes avec le Parti socialiste sans déclarer la guerre
pour les gens hostiles à toute théorie aux bases profondes, et qui se contentent d’effleurer tout sujet avec leur formule: . « d'une part et d'autre part ».
C'est dans ces besoins auxquels elle répond, qu 1 faut chercher la raison de la force du mouvement Bernstein dans quelques cercles politiques et littéraires. Ce mouvement devient ainsi sympathique à beaucoup de gens dont les vues diffèrent de celles de Bernstein sur les points essentiels. Mais pour les grandes tâches historiques qui incombent au prolétariat, et où il aura besoin de toute sa force, de tout “SON esprit de sacrifice, de tout son enthousiasme, cette science que résume la formule « d'une part et d'autre part » est ET pernicieuse. :
Et elle doit rester complètement lettre morte pour la théorie, pour la science réelle, que l’éclectisme n'a jamais fait progresser, un éclectisme qui n’est qu’un retour à des formes surannées de la pensée.
Certes le marxisme n'est pas le plus haut point que puisse
atteindre la pensée humaine. Quelques progrès que le marxis-
me ait fait faire à la science, la pensée humaine les dépassera et se créera des formes nouvelles et plus élevées. Maïs cela ; ne se produira pas par la résurrection des morts. | Mais Bernstein croit développer le marxisme, quand il lui crie: « Arrière ! Retourne à Kant, retourne à Lange, re- tourne à Proudhon ! » Et même on entendra: « Retourne à Bastiat ! »
Mais nous, nous ne dirons jamais que: En avant ! in tant que de nouvelles voies ne seront pas ouvertes à notre pensée,
nous crierons: En avant, sur la route que nous indiquèrent
à la société bourgeoise. Cette science est enfin très commode
ut.
ee.
Marx et Engels ! D'ici longtemps un progrès théorique ne sera réalisable, à mon avis, que si on spécialise davantage les recherches, soit pour combler les lacunes de la théorie, soit pour perfectionner la méthode qui nous a été donnée.
Que celui qui sait une meilleure voie pour développer la théorie et se sent la force de la parcourir, nous la montre. Mais que du moins le poteau indicateur ne nous envoie pas dans deux directions opposées, conformément à la formule. consacrée : « D'une part... d'autre part ». — (Karl KaAursKy. Le Marxisme et son critique Bernstein, p. 22-24.)
11, — Pourquoi le livre de Bernstein eut un grand retentissement.
Dans la littérature socialiste allemande le livre de Bernstein est le premier ouvrage sensationnel. Comme succès littéraire, la « Femme » de Bebel a sans doute laissé loin derrière soi le reste de notre littérature spéciale, mais Ce n'est pas, à proprement parler, un livre sensationnel. Il n'y a en effet rien de sensationnel à ce qu'un socialiste écrive un livre socialiste.
La chose est bien différente quand un socialiste éminent, un des Marxistes « les plus orthodoxes », écrit un livre dans lequel 1l brüle solennellement ce qu'il a adoré jusqu'ici et adore ce qu'il a brülé. Il arrive tous les jours qu'un bourgeois démocrate devient démocrate socialiste et la presse bourgeoise n'a aucune raison de le crier sur les toits. Il en est tout autrement quand le contraire paraît se produire. Est-ce vraiment le cas de Bernstein? Son livre signife-t-il que Bernstein abandonne les théories du Parti socialiste? Ce n'est pas ici le lieu d'en juger. Mais il est évident que c'est là l’idée que la presse bourgeoise se fait de son livre, qu'elle exploite et dont elle ne se lasse pas de se réjouir. Enfin, une victoire après tant de défaites ! un symptôme que
J'un au moins des penseurs de ce Parti socialiste orgueilleuxet invincible commence à ne plus savoir que penser de son parti et à montrer que l'espoir de vaincre a fait place en lui à l’hésitation et au doute. On ne pouvait proclamer trop haut une aussi joyeuse nouvelle.
Cette attitude de nos adversaires devait à elle seule appeler l'attention générale des membres du parti sur le livre de Bernstein. Il méritait d'autant plus d’être pris en considération que, même au sein du parti, il n'était pas condamné à l'unanimité, Il est vrai que les avocats de Bernstein se contredisaient sur plus d’un point. Tandis que les uns dé- claraient qu'il ne faisait que confirmer ce qui avait été admis jusqu'ici par notre parti, d'autres le proclamaient le réformateur de notre politique pratique, plus importante que la théorie pâle et froide; d'autres enfin s’élevaient contre cette même politique pratique, disant que ce qu'il y avait de nouveau en elle ne valait rien et que ce qu'il y avait de bon n'était pas nouveau, mais que le mérite de Bernstein était de s'être montré penseur original sur le terrain de la théorie et d'avoir vivifié la pensée théorique reléguée au second plan.
Cependant la plupart des voix du parti qui se sont fait entendre, tout en s'associant au dernier jugement que je viens de citer sur la politique pratique de Bernstein, ont qualifié ses théories de simple pastiche des idées surannées des socialistes de la chaire.
Cette diversité de vues vient de ce que, comme nous le verrons plus tard, Bernstein n'a pas présenté son point de vue d'une facon absolument claire et conséquente, mais aussi et surtout de ce qu'il existe dans notre parti lui-même des courants assez opposés dans les questions de la plus haute importance. — (KAUTSKY. /bid., p. 1-3.)