LATE. TH
véritable enthousiasme, une fidélité inébranlable aux prin-
cipes socialistes chez les intellectuels. Tous ceux qui adhèrent franchement et sincèrement aux revendications socialistes du prolétariat doivent être salués par nous avec joie. Ils sont les garants de notre victoire. L'évolution économique ne suffit pas à elle seule pour nous la donner. Le prolétariat en le supposant même éclairé et prêt à livrer bataille, ne peut triompher définitivement qu’en faisant de la cause de la société tout entière sa propre cause, comme l'ont fait, pendant la Révolution, non sans succès, les idéologues de la bourgeoisie triomphante, à cette différence près que, cette fois, les intérêts du prolétariat et de la société sont identiques. La 3° partie du livre de Bernstein est selon nous la plus importante ; il y traite les questions de tactique socialiste. Il tire des conclusions pratiques de ses prémisses théoriques. Il nous paraît, dans cette partie consacrée aux questions de tactique et à l’action immédiate, trop timide et confus. Nous ne découvrons même pas assez clairement ce qu'il entend par socialisme. Sa définition du socialisme, qui est selon lui le régime de l’association et de la coopération, ne nous dit rien sur la question principale, celle qui est l’âme même — ou, si vous préférez, le corps de notre doctrine — Ia
forme de la propriété. Est-il pour la socialisation des moyens
de production ou non? Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons, en toute conscience, dire ni oui ni non. . Nous voyons assez clairement ce que Bernstein ne veut
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pas, mais nous sommes mal renseignés sur ce qu'il veut. Il ne veut pas la révolution violente tout en sachant qu'il ne dépend n1 de lui ni de nous de l'empêcher. Il ne veut pas l’expropriation violente et simultanée de la classe possédante. Mais il ne dit pas si une fois au pouvoir nous avons le droit : et le devoir de la faire dans la mesure de nos forces et de nos moyens. Il ne veut pas que nous combattions la démocratie bourgeoise. Mais il ne dit pas ce que nous avons à faire si elle s'oppose directement à nos revendications socialistes. Il ne veut pas que nous nous croyions dès maintenant prêts à prendre le pouvoir dans nos mains; mais il ne dit pas quel sera le signe de notre maturité politique et sociale. Il ne veut pas que les socialistes attaquent avec violence l’ordre de choses actuel, mais il ne nous explique pas pourquoi les réactionnaires seuls ont le droit d’avoir de l’audace, de nous provoquer, violemment, de nous combattre avec la dernière énergie.... Il ne veut pas, pour résumer toute sa pensée, que l’on brusque trop les choses, mais il ne nous éclaire pas sur le moyen d'organiser la marche normale et l'évolution historique. Supposez un homme comme Bernstein pendant une période révolutionnaire en France. Pas un acte violent n'aurait trouvé son approbation absolue. Il aurait trouvé scandaleux tout ce que les révolutionnaires ont fait pour nous donner le peu de liberté que nous possédons. Avec toute sa bonne foi, il se serait placé lui-même hors de l’histoire qui, depuis le commencement des siècles jusqu’à nos jours, n’est pas taillée sur la mesure que lui accorde Bernstein dans son livre. Tout cela nous paraît du mauvais opportunisme.
Kautsky lui a bien fait remarquer que la crainte de Ia victoire ne devrait pas être notre préoccupation constante. Et Bebel a bien fait d’insister, au Congrès de Hanovre, sur la nécessité, pour un grand parti, de ne pas se préoccuper trop
des difficultés passagères et de s’élever à la hauteur de son
idéal, de ne pas avoir le cœur timide et l’esprit mesquin.
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Mais comment expliquer que Bernstein, audacieux en théorie, soit si timide et si terre-à-terre dans la pratique ? Comment concilier cette contradiction ? Remarquons d’abord qu’on trouve assez souvent cette contradiction chez les pen-. seurs allemands, surtout chez céux de l’école idéaliste. Et pas seulement chez les Allemands, car c’est un peu le propre de tous ceux qui ont donné toute leur énergie à la méditation scientifique. Toute leur initiative se trouve comme accaparée par leur activité théorique.
Il en reste très peu pour la vie active. L'exactitude même des méthodes scientifiques correspond mal aux exigences de la vie, trop compliquée pour que nous puissions agir selon des règles rigoureuses. Un homme d'action est mené le plus souvent par une inspiration, par un élan, par son tempérament plutôt que par une suite de calculs infaillibles. Un général qui ne livrerait pas de bataille à l'ennemi jusqu'à ce qu'on lui eut prouvé scientifiquement qu’il remportera la victoire serait tout ce que vous voudrez, excepté un homme de guerre. L'énergie, la décision, le progrès et l'excellence de nos revendications sont autant d'éléments possibles de notre succès. Bernstein ne semble pas tenir compte de tous ces imponderabilia. Plus l'idéal d’un parti est élevé, plus l'enjeu qu'il met dans la lutte est grand, plus il est sûr que tous ses efforts au moins ne seront pas perdus. Pour avoir réclamé beaucoup on recevra quelque chose. L'’audace révolutionnaire comme l'audace tout court, est un élément. important du succès dans les luttes de la vie quotidienne comme dans les grandes luttes sociales. Danton, qui fut un homme d'action doublé d’un homme d'Etat, l’a compris et l’a dit.
Fonder notre idéal socialiste sur la réalité comprise largement, dans sa totalité, sans rien perdre de notre énergie révolutionnaire, utiliser tous les moyens d'action sans rien sacrifier de notre idéal — voilà, nous semble-t-il, la conclusion qui se dégage des discussions soulevées par le grand débat revisionniste, |