CHAPITRE PREMIER
1, — Les moyens de la Révolution.
Après avoir examiné ce qu'est une révolution sociale, les tentatives historiques révolutionnaires, les conditions sociales et économiques de la Révolution, l’imminence fatale de la Révolution, il nous reste à analyser les moyens dont nous disposons pour la faire aboutir le plus rapidement possible.
Sous quelles formes, demande K. Kautsky, s'engageront les luttes décisives entre les classes dominantes et le prolétariat ? Nous pouvons sans doute découvrir d'avance jusqu'à un cer- .tain point la tendance de l’évolution, mais nous n'en pouvons prévoir ni les formes, ni le rythme. En recherchant la tendance de l’évolution, nous n'avons affaire qu'à des lois relativement simples, nous pouvons faire abstraction de la variété confuse des phénomènes auxquels nous ne pouvons reconnaître n1 régularité n1 nécessité — qui nous paraissent simplement fortuits. Mais ces phénomènes jouent un grand rôle dans la détermination des formes et de la rapidité du mouvement. Ainsi chez tous les peuples civilisés modernes, la direchion de l’évolution capitaliste a été la même au siècle dernier, mais chez chacun d'entre eux, elle a affecté une forme différente et une rapidité différente. Celles-ci dépendaient de particularités géographiques, de qualités de race, de la faveur ou de la défayeur des voisins, de grandes personnalités qui les contrariaient ou les favorisaient et de beaucoup d’autres cho-
. 5 >: a » Ë : 1 ses. Beaucoup de ces faits ne pouvaient être connus d'avance,
mais beaucoup des facteurs qu’on pouvait connaître réagis-
saient tellement les uns sur les autres que le résultat était ex- …
trêmement compliqué, impossible à démêler dans l’état actuel de la science. Aïnsi, il arriva que même des gens qui dépassaient de beaucoup leurs contemporains par la connaissance complète et approfondie de l’état social de nos peuples civili-
sés, et par la méthode féconde suivie dans leurs recherches, …
Marx et Engels, par exemple, ont bien pu déterminer d'avance la tendance du mouvement économique pour un laps de temps assez long et leurs prévisions ont été justifiées brillamment par la marche des événements, mais ces mêmes penseurs ont pu se tromper parfois sur les formes et sur la rapidité du mouvement portant sur l'espace de quelques mois.
Il n’y a qu'une chose qu’à mon avis on puisse dire avec certitude de la prochaine révolution. Elle ne ressemblera en rien aux précédentes. C’est une des plus grandes erreurs que commettent les révolutionnaires et leurs adversaires, ils se
représentent la prochaine révolution d’après le modèle des
révolutions passées, et comme rien n’est plus facile que de
démontrer que des révolutions comme ces dernières ne sont
plus possibles, on en conclut sans peine que la révolution sociale est en somme une idée surannée. C’est la première fois dans l’histoire du monde que nous marchons à des luttes
révolutionnaires, engagées sous des formes démocratiques par.
des organisations fondées sur des libertés démocratiques, contre des forces telles qu'on n'en avait encore jamais vues, contre les ligues d'entrepreneurs devant lesquelles les monarques eux-mêmes s'inclinent et dont la force s'augmente de toutes les ressources développées par le despotisme des grandes puissances, je veux parler de la bureaucratie et de l’armée.
Une des particularités de la situation actuelle est, comme nous l'avons déjà dit, que ce ne sont plus les gouvernements qui. nous opposent les plus vives résistances. S ous le régime
de l’absolutisme auquel s'étaient attaquées les révolutions *
k: ° h 2 e e antérieures, le gouvernement était tout puissent, et les anta-
gonismes de classes ne pouvaient pas se développer nettement.
me gouvernement empêchait non seulement les classes ex- ploitées mais même les exploiteurs de défendre librement
leurs intérêts; et une partie seulement de ces derniers mar-
chaient avec le gouvernement ; une fraction très considérable des exploiteurs, notamment des capitalistes industriels, était, dans le champ de l'opposition, aussi bien que toutes les classes laborieuses, lès paysans et les petits bourgeois, à côté des prolétaires — abstraction faite de quelques régions arriérées. — Le gouvernement était par conséquent isolé dans la nation, il n'avait pas de soutien dans les masses populaires, 1l représentait la principale force qui opprimait et pillait le peuple. Dans certaines circonstances, on pouvait réussir à le renverser par un coup de main.
Dans la démocratie, non seulement les exploités mais aussi les exploiteurs peuvent plus librement développer leurs organisations ; et il faut qu’ils le fassent s'ils veulent se déferidre contre la puissance croissante de leurs adversaires. Les uns et les autres sont plus forts que sous le régime de l’absolutisme ; ils usent de leurs forces plus brutalement, plus impitoyablement que le gouvernement lui-même, qui, loin de les dominer, leur est subordonné.
Les masses révolutionnaires ont donc affaire non seulement au gouvernement, mais encore à de puissantes organisations d'exploiteurs, et ces masses ne représentent plus, comme dans les révolutions antérieures, l'immense majorité de la nation
en face d’une poignée d’exploiteurs. Elles représentent au-
jourd’hui essentiellement une classe, celle des prolétaires, qui a pour adversaires non seulement tous les exploiteurs, mais encore la majorité des petits-bourgeois et des paysans et une grande partie des intellectuels.
Une fraction seulement des intellectuels, des petits paysans et quelques petits-bourgeois qui sont en réalité des salariés ou qui vivent de la clientèle ouvrière, marchent de concert avec
Ie
les prolétaires. Mais ce sont des auxiliaires parfois peu sûrs, en général peu susceptibles de se servir de l'arme qui fait surtout la force du prolétariat, je veux parler de l'organisation. Si les dernières révolutions ont été un soulèvement des masses populaires contre le gouvernement, on peut dire que la révolution future, — excepté peut-être en Russie — aura
plutôt le caractère d'une lutte d'une partie de la nation contre
l’autre fraction et se rapprochera par cela, mais rien que par cela, plus des luttes de la Réforme que de la Révolution francaise. Je dirai volontiers qu’elle n'aura rien d’une insurrection spontanée contre l’autorité, qu’elle ressemblera plus à une guerre civile prolongée, si l’on n'attache pas à ce mot l'idée de guerre véritable, de massacre. Mais nous n'avons aucune raison d'admettre que des insurrections à main armée, des combats sur les barricades et d’autres actes d’hostilité puissent aujourd’hui encore jouer un rôle décisif. Les raisons
en ont été exposées si souvent que je n'ai pas besoin de m'y
arrêter davantage. Le militarisme ne sera brisé que parce qu'on ne pourra plus compter sur la fidélité des soldats et non parce que le peuple en révolte en triomphera.
Nous ne devons pas plus attendre l’écroulement de la société
actuelle d’une crise financière que des insurrections à main.
armée. Sous ce rapport aussi la situation est tout autre qu’en 1780 et en 1848. Alors le capitalisme était encore faible, l'accumulation des capitaux médiocre, le capital était rare et difficile à trouver. D'un autre côté, le capital était hostile à l’absolutisme, ou du moins montrait de la défiance à son égard. Les gouvernements étaient alors encore indépendants du capital, notamment du capital industriel, et souvent hostiles à son développement, bien qu’à regret. Mais la féodalité qui s'éteignait laissait se tarir toutes les sources de revenus, si bien que les gouvernements, tirant de moins en moins d’argent du pays, durent de plus en plus recourir aux emprunts. Cela devait conduire à un krach financier ou à des conces-