‹ La révolution socialeChapitre 16 sur 172 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PSM CE IES SOCTATES A :RONE 1, — Crises sociales.

En étudiant l’évolution économique de l’Empire romain, on croit trouver un fait analogue à l'évolution économique moderne : la croissante concentration de la grande propriété. Pœhlmann cite, dans son Histoire du socialisme et du communisme antique, la « Complainte du pauvre contre le riche » qui peint en couleurs vives l'absorption graduelle de la petite propriété par la grande. Mais 1l existe, aimsi que le démontre Karl Kautsky, dans ses Origines du Christianisme (1908), une différence fondamentale entre l'évolution économique de Rome et celle de nos jours : entre le capitalisme agraire et le capitalisme industriel. Celui-ci opère par la concurrence du « travail libre » et en développant les forces productives. Le capitalisme agraire s'appuie sur la guerre, l'esclavage et Pusure la sguerre fut Un moyen de se procurer fine force de travail à un prix dérisoire.

Depuis bien longtemps, dit Mommsen, l'économie romaine reposait sur deux éléments, toujours rapprochés et toujours opposés : la culture du petit fermier et l'argent du capitaliste. L'argent, étroitement allié avec la grande propriété, avait livré depuis des siècles aux fermiers une guerre qui semblait ne pouvoir se terminer que par leur destruction et, par suite, de toute la république, mais qui fut arrêtée sans résultat défnitif, par suite de guerres heureuses et de distributions nombreuses et intelligentes de terres, qui en furent la suite. Dans le même temps qui renouvela la distinction entre les patriciens et les plébéiens, sous des noms différents, l'accumulation

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disproportionnée du capital préparait une seconde attaque contre le système du fermage.

Il est vrai que la méthode fut différente. Autrefois, le petit fermier avait été ruiné par les avances d'argent qui le réduisaient en pratique au rôle d’intendant de son créancier maintenant, 1l était écrasé par la concurrence du blé étranger et de celui qui était produit par les esclaves. Le « capital », en déclarant la guerre à l’argent, comme äl l’avait naturellement toujours fait sous la forme légale, ne le faisait plus de cette

manière maladroite qui consistait à changer pour une dette

l'homme libre en esclave, mais, au contraire, il trañquait régulièrement sur les esclaves ; l’ancien usurier de la capitale apparut sous une forme appropriée au temps, comme propriétaire de cultures industrielles. Mais le résultat final fut le même dans les deux cas : la dépréciation des fermes italiques ; le remplacement du petit fermage dans une partie des provinces, puis, en Italie, par le grand fermage: la tendance croissante à consacrer ces grandes propriétés en Italie à l’élevage des bestiaux, à la culture de la vigne et de l'olivier ; puis, le remplacement des travailleurs libres, dans les provinces comme dans l'Italie, par des esclaves. De même que la noblesse était plus dangereuse que le patriciat, parce qu’elle ne pouvait pas être supprimée par un changement de constitution, cette nouvelle puissance du « capital » était plus dangereuse que celle du quatrième et du cinquième siècles, parce qu'on ne pouvait lui opposer d’obstacle en changeant la loi du pays.

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1, — L'esclavage et ses conséquences.

Avant de raconter l'histoire des conflits entre le « capital » (1) et le travail à Rome, 1l est nécessaire, écrit Mommi-

(1) Marx note dans le premier volume du Carial. pe 135, l'abus que Mommsen je de ce terme. Il s’agit, cn effet, de la lutte contre la grande propritté foncière ct usure.

sen, de donner quelques détails sur la nature et l'étendue du système de l'esclavage. Nous n'avons pas à nous occuper de l'ancien esclavage rural, sous lequel le fermier ou bien cultivait les champs avec son esclave, ou, s'il possédait plus de terre qu'il n'en pouvait cultiver, plaçait l'esclave sur une terre particulière, soit comme intendant, soit en quelque sorte comme métayer, obligé de rendre une portion des produits; de pareilles relations ont existé de tous les temps : dans les environs de Conum, par exemple, elles étaient encore la règle . du temps de l'empire ; mais c'étaient des traités exceptionnels dans des districts privilégiés et dans des propriétés administrées humainement.

Ce dont nous voulons parler, c'est du système de l'esclavage sur une grande échelle, qui naissait, dans l’état romain, comme autrefois à Carthage, de la domination du capital.

Tandis que les captifs pris à la guerre et la transmission

héréditaire de l'esclavage suffisaient à alimenter le marché

aux esclaves dans les premiers temps, le système de l’esclavage était, comme en Amérique, basé sur la chasse régulière à l’homme ; car, comme les esclaves étaient traités sans ménagement relativement à leur vie et à leur propagation, la population esclave diminuait continuellement, et les guerres mêmes qui en fournissaient constamment des multitudes au marché ne suffisaient pas à couvrir le déficit. Aucun pays où cette espèce de gibier pouvait être chassée n'était oublié ; même en Jtalie, ce n’était pas une chose complètement inconnue

que de voir un pauvre homme libre placé par celui qui l'em-

ployait au nombre de ses esclaves. Mais la terre à esclaves de cette époque était l'Asie occidentale, où chasseurs et marchands d'esclaves ravageaient les côtes de Syrie et les îles grecques, et où, avec une véritable émulation, les fermiers des environs de Rome faisaient des chasses aux esclaves dans les Etats clients et s'appropriaient les captifs.

Cette opération se faisait sur une si grande échelle que, vers 650, le roi de Bithynie se déclara incapable de fournir le

contingent exigible, parce que toute la population en état de porter les armes avait été arrachée de son royaume par les fermiers du revenu. Au grand marché d'esclaves de Délos, où les marchands d'esclaves d'Asie-Mineure vendaient leur marchandise aux spéculateurs d'Italie, on débarqua, dit-on,

dix mille esclaves un matin, et ils étaient tous vendus avant -

le soir, ce qui prouve combien était énorme le nombre des esclaves livrés, et combien, néanmoins, la demande excédait

encore l'offre. Il n'y avait (rien d'étonnant Déja aus

siècle, l'économie romaine était basée, comme toutes les relations de l'antiquité en général, sur l'emploi des esclaves.

Quelque direction que prit la spéculation, l'instrument dont elle se servait était invariablemént réduit, aux yeux de la loi, à l’état de brute. Les industries étaient pratiquées, la plupart du temps, par des esclaves, de sorte que les revenus appartenaient au maître. La collection des revenus publics dans les branches inférieures était régulièrement confiée à des esclaves des associations qui les louaient. Le travail servile était appliqué à l'exploitation des mines, à la confection de la poix, et à d'autres travaux de même sorte. On s’habitua à envoyer des troupeaux d'esclaves aux mines d’Espagne, dont les directeurs les recevaient avec plaisir et les tenaient à haut prix. |

L'élevage des bestiaux se faisait partout au moyen d’esclaves. Le pâturage de l'Italie devint bientôt dans les provinces un objet favori de la spéculation romaine. La Dalmatie, par exemple, était à peine acquise 509 (155), que les capitalistes romains s'occupèrent d'y élever des bestiaux sur une grande échelle à la façon d'Italie. Mais quelque chose de bien pire encore, c'était le système de la plantation proprement dite, — la culture des champs par une troupe d'esclaves, souvent enchainés qui, avec des carcans aux jambes, se livraient aux travaux des champs sous l'œil de surveillants pendant le jour, et étaient enfermés ensemble pendant la nuit dans la prison commune, quelquefois souterraine, des ouvriers. Ce système

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de plantation était venu d'Orient à Carthage, et parait avoir été apporté par des Carthaginois en Sicile, où, sans doute pour cette raison, il apparaît plus fréquemment et plus complètement qu'en aucune autre partie des possessions romaines. Nous trouvons le territoire des Léontins, qui contenait environ 30,000 « jugera » de terre arable, et qui, étant taxé comme territoire romain par les censeurs, fut, quelques deceïnia plus tard, partagé entre 84 métayers au plus, qui obtenaient ainsi en moyenne 360 jugera, et parmi lesquels se trouvèrent, avec quelques Léontins, un grand nombre d'étrangers et, pour la plupart, des spéculateurs romains. On voit par là avec quelle ardeur les spéculateurs romains marchèrent sur les traces de leurs devanciers, et quelles affaires considérables fes entrepreneurs indigènes et étrangers avaient faites avec le bétail romain; ils couvrirent cette île fertile de pâturages et de plantations. L'Italie resta cependant encore, à cette époque, exempte de cette forme la plus odieuse de l'esclavage. Quoiqu'en Etrurie, où le système des plantations semble s'être établi d'abord, et où il existait sur une grande échelle, au moins 40 ans auparavant, il ne manquât pas vraisemblablement d'ergastula, cependant l’agriculture italique était encore pratiquée par des hommes ou au moins par des esclaves non enchainés; tandis que les grands travaux étaient souvent donnés à des entrepreneurs. La différence entre l'esclavage sictten étuitalique se voit par ce fait: que les esclaves de la cote de Mamerta, qui vivaient à la manière italique, furent les seuls esclaves qui ne prirent pas part à la révolte servile der35-132 avant J.-C.

Il, — Tiberius Gracchus.

Pendant que Scipion, qui avait sauvé deux fois l'armée : romaine de sa désorganisation pour la mener à la victoire, se laissait aller au découragement, un jeune homme sans

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titres eut la hardiesse de se présenter comme le sauveur de l'Italie. Il s'appelait Tiberius-Sempronius Gracchus (591-621) (103-133). Son père qui portait le même nom que lui (consul cn 577-501 (177-163) et censeur en 585 (169), était le véritable modèle de l'aristocratie romaine. La magnificence brillante de ses jeux édiliciens, obtenus non sans opposition des communautés dépendantes, lui avait attiré la sévère et juste censure du Sénat; son intervention dans le misérable procès intenté aux Scipions, qui lui étaient personnellement hostiles, prouva son esprit chevalerésque, et peut-être aussi sa considération pour l’ordre auquel il appartenait ; son action énergique contre les affranchis, dans la centurie, montra ses dispositions conservatrices. Comme gouverneur de la province de l'Ebre, par sa bravoure et surtout par son intégrité, il rendit à son pays un service durable et en même temps il éleva pour lui, dans le cœur des Espagnols, un monument durable de reconnaissance et d'affection.

Sa mère Cornélia, était la fille du vainqueur de Zama qui, simplement pour cette généreuse intervention, avait choisi son ancien antagoniste comme beau-fils ; elle était elle-même une femme très instruite et distinguée qui, après la mort de son époux beaucoup plus âgé qu’elle, avait refusé sa main au roi d'Egypte, et élevé ses trois enfants dans le souvenir de son mari et de leur père.

Tberius, l'aîné des deux fils, était d’un caractère bon et moral, d'un esprit doux et tranquille, et en apparence propre à tout autre chose qu'au rôle d’agitateur des masses. Dans toutes ses relations et dans toutes ses idées, il appartenait à la coterie des Scipions, à laquelle il avait emprunté, ainsi que

son frère et sa sœur, une culture hellénique profonde et raf-

finée. Scipion Emilien était en même temps son cousin et le mari de sa sœur; sous ses ordres, Tiberius avait, à l’âge de

18 ans, pris part à l'assaut de Carthage, et avait par sa valeur

conquis l'estime du grave général et des distinctions militaires.

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Îl était naturel que l’habile jeune homme adoptat et développât, avec toute l'animation et l’entêtement dignes de sa jeunesse, les vues prédominantes de ce cercle sur la décadence de la nation et surtout ses idées sur le soulagement des fermiers d'Italie. Ce n'était pas aux jeunes gens seulement que le désistement de Lœlius dans ses projets de réforme semblait une imprudence et une faiblesse. Appius Claudius, ancien consul 611 (143) et censeur 618 (136), un des hommes

les plus distingués du Sénat, leur reprochait avec toute la.

véhémence, qui continuait d’être héréditaire dans la gens Claudia, d’avoir si vite abandonné le projet de distribution des terres du domaine; il y mettait d'autant plus d'amertume, à ce qu'il semble, qu'il avait été en conflit personnel avec Scipion Emilien, dans sa candidature pour la censure. Des vues semblables furent exprimées par Publius-Crassus Mucianus qui, comme homme et comme jurisconsulte, était fort estimé dans le Sénat et le peuple, et était souverain pontife.

De même, son frère Publius-Mucius Scœvola, le fondateur de la jurisprudence savante de Rome, dont la voix avait d'autant plus de poids qu'il restait en dehors des partis, ñe paraissait pas hostile au plan de réforme. Aïnsi pensait également Quintus Metellus, le vainqueur de la Macédoine et des Achéens, homme plus respecté pour ses hauts faits militaires que parce qu'il était un type des anciennes mœurs dans sa vie privée comme dans sa vie publique. Tiberius Gracchus était en rapport avec ces hommes, surtout avec Claudius dont il avait épousé la sœur, et Mucianus, dont la fille était devenue la femme de son frère; il ne fallait pas s étonner si la pensée s’agitait en lui de reprendre le plan de réforme, aussitôt qu'il se trouverait dans une situation qui lui permettrait. de prendre constitutionneilement l'initiative.

es motifs personnels pouvaient l'y encourager. Le traité de paix que Mancinus signa en 617 (137) avec les Numantins, était principalement l'œuvre de Gracchus: le Sénat l'avait cassé, avait livré le général à l'ennemi, et Gracchus n'avait

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échappé au sort que les autres officiers supérieurs que par la grande faveur dont il jouissait auprès des citoyens; ces motifs devaient mettre le jeune, honnête et orgueilleux homme de mauvaise humeur contre l'aristocratie dominante. Les rhéteurs helléniques, avec lesquels il aimait à philosopher et à politiquer, le Mytilénien Diophane, le Cyrénéen Gaius Blossius, nourrissaient dans son âme l'idéal qu'il chérissait ; mais ses vues étaient connues dans un cercle plus étendu, et -il ne manquait pas de voix pour l’approuver, et plus d'un placard public appelait le petit-fils de l’Africain à penser au pauvre peuple et à la délivrance de l'Italie.

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