IV. — Gracchus tribun
Le 10 décembre 620 (134), Gracchus fut investi du tribunat du peuple. Les conséquences terribles du mauvais système de gouvernement, la décadence politique, militaire, économique et morale des citoyens se montraient alors ouvertement à tous les yeux. Des deux consuls de l’année, l'un combattait sans succès en Sicile contre les esclaves révoltés, et l’autre, Scipion Emilien, employa des mois non à vaincre, mais à écraser une petite ville espagnole. Si Gracchus avait encore besoin d'un motif spécial pour mettre sa résolution à exécution, 1l le trouva dans un état de choses qui remplissait l'âme de tout patriote d’une incroyable anxiété. Son beaupère lui promit son aide par le conseil et par l’action; il pouvait compter sur l’appui du juriste Scævola qui venait d’être élu consul pour l’année 621 (133). Aussi Gracchus, dès qu'il entra en charge, proposa la présentation d’une loi agraire qui, sous certains rapports, n'était autre chose que le renouvellement de la loi Licinio-Sextienne de 387. Par cette loi, les terres domaniales, qui étaient occupées sans redevance par les possesseurs qui en jouissaient (celles qui étaient louées à bail, telles que le territoire de Capoue, étaient en dehors
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de la loi) devaient être reprises pour le compte de l'Etat; mais, avec la restriction que chaque occupant se réserverait 500 jugera, et pour chaque fils 250 (jusqu'à concurrence de 1,000 jugera en tout), en possession permanente et garantie, et aurait droit de demander une compensation en terres jusqu'à cette mesure.
On accordait, à ce qu’il semble, une indemnité pour toutes les améliorations exécutées par les anciens possesseurs, telles que constructions et plantations. La terre domaniale ainsi reprise devait être attribuée en partie aux citoyens, en partie aux alliés italiens, non comme propriété libre, mais comme terrain inaliénable et héréditaire, dont les concessionnaires s'engageaient à exploiter les terres pour l’agriculture et à payer une rente modérée à l'Etat. Un collège de trois hommes, qui étaient considérés comme des magistrats permanents de l'Etat, et qui étaient élus annuellement par lassemblée du peuple, avait pour mission la confiscation et la distribution; à ces fonctions se joignit bientôt celle plus importante et plus difficile de décider, par voie légale, ce qui était domaine public et propriété particulière. La distribution devait être continue et comprendre tous ceux qui en auraient besoin, et nous devons, par suite, présumer que, lorsque les domaines d'Italie qui étaient très étendus et difficiles à administrer auraient été distribués, on avait en vue d'autres mesures telles que, par exemple, le paiement à des commissaires de partage d’une somme fixe du trésor public, pour acheter des terres en Italie et les distribuer. Les nouvelles dispositions de la loi Sempronia, comparée avec la loi Licinio-Sextienne, étaient, d’abord, la clause en faveur des possesseurs héréditaires ; secondement, la location et la possession inaliénable proposée pour les nouveaux lots: troisièmement et particulièrement, la Commission exécutive permanente dont l'absence dans l’ancienne loi avait été la principale raison qui l'avait rendue sans application pratique.
V, — Contre la grande propriété.
On déclarait ainsi la guerre aux grands propriétaires qui, alors, comme trois cents ans auparavant, trouvèrent des organes dans le Sénat, et une fois encore, après un long inter- valle, un magistrat isolé se trouva en opposition violente avec le gouvernement aristocratique. Le Sénat prit le moyen usité et raisonnable en pareil cas, celui de paralyser les démarches des magistrats l’un par l’autre. Un collègue de Gracchus, Marcus Octavius, homme résolu et sérieusement persuadé du ëaractère pernicieux de la loi domaniale proposée, interposa son veto, au moment où elle était mise aux voix: par là, constitutionnellement, la proposition était rejetée. Gracchus, à son tour, suspendit les affaires d'Etat et l'administration de la justice et plaça son sceau sur la caisse publique. Le gouvernement n'y fit pas objection : cette mesure était gènante, mais l’année allait finir. Gracchus, fort. perplexe, mit une seconde fois sa proposition aux voix. Octavius renouvela naturellement son opposition, et, à la prière suppliante de son collègue qui avait été jusque-là son amu et qui lui demandait de ne pas mettre obstacle au salut de l'Italie, il pouvait répondre que, sur cette question même le moyen de sauver l'Italie, les opinions différaient. Le Sénat voulut encore essayer d'ouvrir à Gracchus une retraite honorable : deux consulaires lui proposèrent de discuter la matière plus au long dans le Sénat, et le tribun saisit avec empressement cette ouverture. Il chercha à organiser le plan comme si c'était le Sénat qui distribuait la terre publique; mais cela n'était nullement impliqué par la proposition, et le Sénat n'était nullement disposé à céder; les discussions se terminèrent sans résultat. Les moyens constitutionnels étaient épuisés. Autrefois, dans de pareilles circonstances, certains hommes avaient consenti à laisser sommeiller pour un temps leurs projets, et à les reprendre successivement chaque année,
. jusqu'à ce que les circonstances se montrassent plus favorables. Maintenant, on y allait plus vigoureusement. Gracchus semblait arrivé au point où il lui fallait où bien renoncer com- . plètement à son plan, où commencer une révolution : il choisit ce dernier parti; lorsqu'il parut devant les citoyens, il déclara qu'il fallait qu Octavius ou lui se retirassent du col-
lège des tribuns, et il essaya de persuader à Octavius de.
faire décider, par un vote des citoyens, lequel des deux Île peuple voulait destituer. Une déposition était, selon le droit constitutionnel des Romains, üne impossibilité. Octavius refusa naturellement de violer la loi en se déshonorant. Alors, Gracchus rompit toute relation avec son collègue et se présenta devant la multitude rassemblée en lui demandant si un tribun qui s'opposait à la volonté du peuple ne devait pas être destitué de sa charge. L'assemblée du peuple, habituée à accéder à toutes les propositions qui lui étaient présentées, et composée en majeure partie du prolétariat agricole qui avait émigré de la campagne, et qui était personnellement intéressé au vote de la loi, donna une réponse presque unanimement favorable. Marcus Octavius fut, sur l’ordre de Gracchus, enlevé par les licteurs de la tribune, et alors, au milieu de la joie universelle, /a loi agraire fut votée, et on nomma la Commission de partage. Les votes tombèrent sur l'auteur de la loi, sur son frère Caïus qui n'avait que vingt ans, et sur son beau-frère, Appius Claudius. Un: semblable choix de famille augimenta l'indignation de l'aristocratie. Quand la Commission s’adressa, selon la coutume, au Sénat pour obtenir l'argent nécessaire à son installation et au paiement de ses appointements, les frais d'installation furent noue Con (ennaloua 240as.(r ft 25) pat jour. La division augmentant chaque jour ét devenant plus haineuse et plus personnelle, la tâche difficile et embrouillée de circonscrire, de confisquer et de distribuer les domaines créait des ferments de haine dans toutes les communautés ct même dans les villes italiques alliées. (Mommsen).