‹ La révolution socialeChapitre 18 sur 172 · VI. — Caractère de la constitution de Caïus Gracchus · texte numérisé non relu

VI. — Caractère de la constitution de Caïus Gracchus

Puis En fait, si Caïus Gracchus, comme ses paroles et surtout ses actes le prouvaient, visait au renversement du gouvernement du Sénat, quelle organisation pouvait être possible, après lé renversement du gouvernement aristocratique, dans une république qui avait déposé les Assemblées collectives et ne reconnaissait pas le parlementarisme ?

Caïus Gracçchus était un homme d'Etat, et quoique nous ne connaissions pas la forme que ce grand homme voulait donner à son avenir, il savait sans doute ce qu'il faisait. Mais, tandis qu'il est difficile, dit Mommsen, de ne pas croire à son intention d'usurper le pouvoir monarchique, ceux qui regardent de près l’ensemble des circonstances lui en feront difficilement un crime. Une monarchie absolue est un grand malheur pour une nation, mais c'est un moins grand malheur qu'une oligarchie absolue; et l’histoire ne peut condamner un homme qui donne à une nation une moindre souffrance pour une pire, surtout lorsque cet homme a une nature aussi sérieuse et éloignée du vulgaire que celle de Caïus Gracchus.

On ne doit pas néanmoins oublier que toute sa législation est pénétrée de la façon la plus pernicieuse de tendances contraires, en sorte que, d’une part, elle visait au bien public, et de l’autre elle servait les vues personnelles et, en fait, les vues de vengeance de son auteur. Gracchus essaya sérieusement de trouver un remède aux maux sociaux et d'arrêter l'extension du paupérisme; cependant, il suscita en même temps un prolétariat de la rue par des distributions de blé, qui devaient être et devinrent en fait une prime à la populace paresseuse et affamée de la ville. Gracchus censura dans

les termes les’ plus amers la vénalité du Sénat, et traita en particulier avec une sévérité implacable et juste le traité

scandaleux que Manius Aquilius avait fait avec les provin-

ces d’Asie-Mineure; cependant ce fut par les efforts du même homme que la populace souveraine de la capitale fut nourrie au retour de son office gouvernemental par l’ensemble des sujets, Gracchus désapprouvait ouvertement la spoliation honteuse des provinces, et non seulement il dirigea des poursuites salutaires dans des cas particuliers, mais il fit abolir les cours sénatoriales manifestement insuffisantes contre lesquelles Scipion Fmilien fui-même avait usé toute son influence, pour faire punir les criminels.

Cependant, dans le même temps, en instituant des cours composées de marchands, il livra les provinciaux pieds et poings liés au parti des intérêts matériels, et par suite à un despotisme encore moins scrupuleux que celui de l’aristocratie; il introduisit en Afsie une taxation, en comparaison de laquelle le mode de taxation établi sur le modèle carthaginois en Sicile pouvait passer pour doux et humain. Ce furent deux mesures auxquelles il fut amené par Île besoin qu'il avait du parti des gens d’argent, et d'autre part, par la nécessité d'entretenir les distributions de grains et les autres fardeaux qu'il avait imposés aux finances de l'Etat. Gracchus désirait sans doute une administration ferme comme le prouvent de nombreuses ordonnances fort judicieuses ; cependant, son nouveau système de gouvernement repose sur un cercle toujours croissant d’usurpations qui ne furent légalisées que pour la forme; il mit en plein désordre le système judiciaire que tout Etat bien ordonné aurait essayé de placer, sinon au-dessus, du moins à l'écart des partis.

Certainement le blâme de ces tendances opposées dans Caïus Gracchus tombe en grande partie plus sur la situation que sur l’homme. Sur les confins de la tyrannie, il rencontra le fatal dilemme moral et politique, par lequel un homme a à se maintenir, pourrions-nous dire, comme un capitaine de

56 — Fi brigands, et d'autre part, à gouverner l’État comme son premier citoyen, dilemme auquel Périclès, César et Napoléon ont eu aussi à faire de dangereux sacrifices. Mais la‘conduite de Caïus Gracchus ne s'explique pas tout entière par cette nécessité; avec ce sentiment brülait dans son âme une passion violente, ce désir de la vengeance qui, prévoyant sa pro- : pre destruction, se hâte de mettre le feu à la maison de son ennemi. Il a exprimé lui-même ce qu'il pensait de l'institution des jurés et de semblables mesures destinées à diviser l’aristocratie; il les appelait des glaives, jetés par lui sur Île forum, pour que les citoyens, c'est-à-dire les nobles, s'en servissent les uns contre les autres. C’était une mauvaise politique ; non seulement la révolution de cent ans qui date de lui, si-elle est l’œuvre d’un seul homme, ést l’œuvre de Caïus Gracchus, mais il a été le véritable fondateur de ce terrible prolétariat civique, flatté et payé par les classes supérieures, qui, par son agrégation dans la capitale, conséquence nécessaire des distributions de blé, fut à la fois complètement démoralisé et enlevé au sentiment de sa puissance et qui, avec des prétentions quelquefois stupides, quelquefois laches, et ses grands mots de souveraineté du peuple, pesa comme une montagne sur la république romaine pendant cinq cents ans, et ne périt qu'avec elle. (Id.)

On connait la fin tragique des deux Gracques qui avaient déclaré la guerre à l'aristocratie et à la grande propriété. Ils furent làchement assassinés, le premier en 133 av. J.-Ch., et autre en +21. ;

VIE, — Insurrection d'esclaves en Italie.

En Italie, 133 avant J.-Ch., des scènes de désordre, conséquences immédiates de la guerre d'Hannibal, semblèrent se renouveler ; les Romains furent à la fois obligés de saisir et d'exécuter dans la capitale 150 esclaves, à Minturnes 459,

à Sinuessa jusqu'à 4,000. L'état des provinces était encore plus mauvais. Au grand marché de Délos et dans les mines | d'argent de l’Attique, les esclaves révoltés durent, vers la u même époque, être réduits par la force des armes. La guerre contre Caristonicos et ses « habitants du soleil » dans l’Asie- | Mineure, était en somme une guerre des propriétaires contre 1 2 les esclaves révoltés. Mais une chose pire encore, c'était la 2 condition de la Sicile, la terre privilégiée des plantations.

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