VIII. — Le caractère général de la révolte d'esclaves
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Elle est terrible, mais elle est aveugle, privée d'une idée directrice, d'un idéal. L'esclave ne cherche pas à émanciper ses pareils, mais à se venger. C’est la réaction physique d'une bête traquée dont la souffrance est devenue intolérable.
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Dans son ensemble, écrit Ch. Letourneau, dans l’Evolution 1 de l'Esclavage, la situation faite à l'esclave par la Rome impé- 2 riale fut atroce. Elle ne pouvait manquer d'avilir Îe carac- ; 50 tère de cette immense population servile. I est donc à croire 24 que les auteurs comiques latins n'exagèrent pas trop, ‘alors a. que, mettant les esclaves sur la scène, ils nous Îles montrent CA rampants, vicieux, gloutons, pleins d’astuce, enclins au vol, 7e * parjures, menteurs, insensibles au mépris et aux coups. - ECS
Ce qui est plus curieux et prouve combien Îe sens moral 0 dépend étroitement des conditions générales de l'existence, me a. c'est que les esclaves, tout en subissant l'esclavage le plus dur, its
n'avaient même pas l’idée qu'il ft possible d’abolir l’institu- \ :. tion. Les révoltes serviles ne manquèrent pas à Rome; cer- à taines d’entre elles furent terribles; mais le but des insur- #4 gés était ordinairemennt non de conquérir simplement la e liberté, mais bien de devenir maîtres à leur tour et d’asservir à leurs anciens maîtres. Durant la seconde des grandes guerres :4 serviles, que la dureté, la rapacité sans bornes des maîtres 4
M Icuhons euscita dans:leur ile, le chef de la révolte, Athé- : | | D.
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nion, n'eut pas plus qu'Ennoüs, chef de la première, l'idée d'abolir l'esclavage. L'un et l’autre pilièrent les villes, les villages, les châteaux, puis se parèrent ridiculement des insi-
gnes royaux. Î,e pâtre Athénion se coiffa d’un diadème, reve-
tit une robe de pourpre et, tenant à la main une canne d’argent en guise de sceptre, il marchait en triomphateur. Le premier soin d'Ennoûüs avait été de se faire proclamer roi. Puis ses compagnons de révolte s'étaient réunis en Assemblée publique et avaient condamné à mort tous les hommes libres, sauf les armuriers qui durent travailler, mais enchaïînés, à fabriquer des armes pour leurs maitres improvisés. — lendant la seconde des guerres serviles siciliennes, Salvius, émule et compagnon d’Athénion, se fit aussi couronner roi sous Île nom de Tryphon. Puis, ayant pris une ville, Triocale, il s'installa dans un palais et institua un Conseil qui l’assistait dans ses audiences. Quand il paraissait en public, c'était précédé de licteurs, avec la robe prétexte bordée de pourpre, la laticlave et les emblèmes de la royauté.
C'est que, pour les anciens, l'esclavage était la base même des sociétés. — Toujours il y avait eu des esclaves, toujours il y en aurait. Que l'institution püt disparaitre jamais, c'était une idée qui ne venait à personne; on supportait l'esclavage au besoin, sans même rêver de l’abolir; on y tombait avec une étrange résignation. C'était un malheur comme un autre. Quand les esclaves essayaient de secouer leur joug, c'était seulement dans l'espoir de le rejeter sur d'autres épaules. Ils étaient las de souffrir, mais dans leur cœur, il n'y avait pas plus d'humanité que dans celui de leurs maîtres. La plupart des esclaves, en réalité, ne songeaient point à la révolte. Ils s'arrangeaient le moins mal possible dans la dure condition
que le sort leur avait faite, en s’ingéniant à l’adoucir de leur :
mieux par les procédés auxquels ont ordinairement recours les faibles opprimés : la ruse, la duplicité, la bassesse. Beaucoup en arrivaient à ne plus même désirer la liberté. Dans sa lutte contre Sylla, Marius, ayant besoin de soldats, essaya
vainement de soulever les esclaves en leur promettant la. liberté : il ne fit ainsi que trois recrues. C’est que, pour qui n'a pas le caractère exceptionnellement trempé, l'esclavage du corps finit par déteindre sur l'esprit. Comme il arrive aux animaux domestiques, l’esclave perd le goût même de la liberté ; moyennant une certaine somme de travail qu'il trouve le moyen de réduire au minimum, il est assuré du vivre et du couvert, jamais le souci du lendemain ne l’inquiète et ül peut dire, comme l'esclave de l’une des comédies de Plaute
« Si j'étais libre, je vivrais à mes risques, maintenant je vis aux tiens ». Bien plus, un certain nombre d'esclaves non seulement se résignaient comme les autres à la servitude, mais finissaient par avoir le culte du maître et au besoin se sacrifiaient pour lui. Durant les guerres civiles et les atroces proscriptions de Rome, nombre d'esclaves se dévouèrent pour leurs maitres plus volontiers même et plus souvent que Îles enfants pour leurs pères. La chose se peut encore comprendre, quand :1l s'agissait de maîtres paternels, ayant, en fait, supprimé dans leur famille tous les côtés odieux de l'esclavage; mais il arriva même à des maitres durs de bénéficier, dans les mauvais jours, du dévouement de leurs esclaves: tebeparexemplé, ce Restion, dont parlé Appien, qui füt sauvé par un esclave auquel il avait fait jadis imprimer des stigmates sur le front. — L'histoire vaut la peine d’être racontée. C'était pendant les proscriptions du second trimvirat; Restion, traqué, dut se réfugier dans une grotte, où l’alla rejoindre et servir l’esclave qu’il avait autrefois si sévèrement puni. Puis, comme Ia retraite de Restion allait être découverte, l'esclave, pour dérouter les sicaires, se jeta sur un passant, le premier venu, le tua et alla porter son cadavre à ceux qui poursuivaient son maître, déclarant qu'il s'était - vengé de ce maître féroce et il montrait en témoignage de sa sincérité les stigmates imprimés sur son front,