XII. — Babeuf sur la propriété
En dehors du journal de Babeuf, c'est dans l’œuvre de Buonarroti que sont exposées ses idées communistes et celles de ses amis.
Les malheurs et l'esclavage découlent de l'inégalité, et celleci de la propriété. La propriété est donc le plus grand fléau de la société : c'est un véritable délit public.
On nous dira que la propriété est un droit antérieur à la société, qui a été instituée pour la défendre. Mais comment pourrait-on avoir l’idée d'un semblable droit avant que les conventions eussent assuré au propriétaire les fruits de son travail? Comment la société a-t-elle pu devoir son origine à
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l'institution la plus subversive de tout sentiment social? Que l'on ne dise pas enfin qu’il est juste que l'homme laborieux et économe soit récompensé par l'opulence et que l’oisif soit puni par la misère. Sans doute, il est équitable que l’homme actif, en acquittant sa dette, reçoive de la patrie ce qu’elle peut lui donner sans se détruire ; il est équitable qu'il en soit récompensé par la reconnaissance publique, mais 1 ne saurait acquérir par là le droit d'empoisonner son pays, pas plus qu'un soldat n'acquiert par sa valeur le droit de l'asservir.
Quoiqu'il y ait des mauvais sujets qui doivent imputer à leurs propres vices la misère où ils sont réduits, 1l s'en faut de beaucoup que tous les malheureux puissent être rangés dans cette classe. Une foule de laboureurs et de manufacturiers, que l'on ne plaint point, vivent au pain et à l'eau afin qu'un infame libertin jouisse en paix de l'héritage d’un père inhumain.et qu'un fabricant millionnaire envoie à bas prix des étoffes et des joujoux dans les pays qui fournissent à nos sybarites fainéants les parfums de l'Arabie et les oiseaux du Phase.
Les mauvais sujets eux-mêmes le seraient-1ils sans les vices et les folies dans lesquels ils sont entrainés par les institutions sociales qui punissent en eux les effets des passions dont elles provoquent le développement ? — (J. BUoNARRO!T. Conspiration pour l'Egalité dite de Babeuf, v. IT, p. 146- 1475 Te
Et ailleurs
Le peuple étant le propriétaire unique de tous les biens, il n'appartient qu'à lui de traiter avec tous les étrangers pour l'échange de son superflu contre le leur. D'ailleurs, les négociations de cette nature ne sauraient être confiées à d’autres qu'à des magistrats responsables sans retomber dans les maux que la propriété particulière entraîne après elle et sans exposer l'Etat à une nouvelle corruption. Il suit de là que les relations commerciales avec les étrangers doivent être soumises à la direction suprême de la République.
Îl suit aussi de ces développements que là où la communauté serait établie, le citoyen n’acquerrait jamais sur aucune
chose ce qu'on appelle droit de propriété; il n'aurait que le
droit d'usage ou d'usufruit sur les effets dont il serait mis en possession par la tradition réelle du magistrat. Dans cet or-. dre d'économie, la propriété demeure toujours à la République, qui peut en tout temps disposer des choses qui ne se détruisent pas par l'usage. — (Jbid., p. 217-218.)
XEHII. — Contre l'inégalité.
Quand il n'y aurait plus de palais, il n'y aurait plus de masures ; les maisons seraient simples, et la magnificence de l'architecture et des arts qui en rehaussent l'éclat serait réservée aux magasins publics, aux amphithéâtres, aux cirques, aux aqueducs, aux ponts, aux canaux, aux places, aux archives, aux bibliothèques et surtout aux lieux consacrés aux : délibérations des magistrats et à l'exercice de la souveraineté populaire. | | |
Rien dans une société constituée ne doit s’écarter de l’esprit du législateur; rien dans une véritable République ne doit contrarier le principe de l'égalité qui en est le but, le bien et la force : pour peu que les citoyens commencent à en goûter les douceurs, toutes les branches de la vie civile y seront bientôt ramenées.
Les mêmes règles sont applicables aux habillements et aux meubles. Il est essentiel au bonheur des individus et au maintien de l’ordre public que le citoyen trouve habituellement dans ses compatriotes des égaux, des frères, et qu'il ne rencontre nulle part le moindre signe d'une supériorité même apparente, précurseur de la puissance et de la soumission servile. L'égalité et la simplicité n’excluent pas l'élégance et la propreté. Des couleurs et des formes différentes eussent pu servir à distinguer les âges et les occupations, et
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rien n'eût empêché que le citoyen n'eût pas, dans les ate-
liers, le même costume que dans les assemblées et dans les
fêtes, que les filles ne fussent pas habillées comme les femmes,
et que le jeune homme, l'adulte, le vieillard, le magistrat et le :
guerrier n'eussent chacun leur costume particulier. #4 A cet égard, le Comité insurrecteur était d'avis qu’il fal- #
lait accorder tout à la salubrité et au développement des or- Ba.
ganes, rien à la mode et à la frivolité; 1l désirait aussi que le me
peuple français adoptat un costume qui le distinguàt de tous #4
les autres peuples. — (Jbid., p. 224-225.) L'idée de l'égalité, ainsi qu'on le voit, est limitée, chez Ba-
beuf et ses amis, à la nation française. L'égalité entre les na- :
tions, l'esprit et la solidarité internationalistes sont étrangers 1e
aux socialistes de la période utopique. De
XIV. — L'emploi du temps nécessaire 3 dans la société égalitaire. “SU
Le travail nécessaire au maintien de la société, également réparti sur tous les individus valides, est pour chacun d'eux un devoir dont la loi exige l’accomplissement. Cependant, ïl reste dans la vie humaine un long intervalle de temps dont
il faut empêcher la mollesse et l'ennui de s'emparer. C’est Li du sage et Hbre emploi de ce temps que dépend le bonheur TS des citoyens et, par conséquent, la prospérité et la durée de la D société. Fortifier l'âme en donnant de la vigueur au corps, 5
fermer, sans contrainte, toutes les voies de la corruption, charmer tous les moments de la vie, faire naître l’enthousiasme de la vertu et rendre la patrie le seul séjour suppor- 7. table à ses enfants, sont les grands effets qu'un législateur à vraiment populaire fait jailir des préoccupatioris par les- à quelles cet intervalle est librement rempli. 55
Là où des institutions vicieuses, faisant de l'amour des ri- +
chesses le principal ressort de l'Etat, placent le talent de. les acquérir au rang des qualités honorables, on tenterait en vain d'y introduire le goût de semblables occupations; si on essayait de les allier à l'esprit d’avarice et de trafic, elles tomberaient bientôt dans le dernier mépris, et celui qui, pour s'y livrer, négligerait le soin de ses affaires, passerait pour dupe et porterait infailliblement la peine de ses bonnes intentions. |
Ces préoccupations, qui ont pour objet l'exercice du corps, la culture de l'esprit, l'éducation de la jeunesse, l'instruction générale, le maniement des armes, les évolutions militaires, les honneurs à rendre à la divinité, l’apothéose des grands hommes, les jeux publics, l’embellissement des fêtes, le perfectionnement des arts utiles, l’étude des lois, l'administration et les délibérations du peuple diffèrent des autres en ce qu'elles ne sont n1 indispensables pour l'existence des hommes, ni pour la plupart commandées par la loi. On doit s'y livrer volontairement et sans contrainte. Pour en obtenir un bon résultat, le législateur habile y attache les citoyens par leur libre choix. En ceci le chef-d'œuvre de la politique. est de modifier par l'éducation, par l'exemple, par le raisonnement, par l'opinion et par l'attrait du plaisir le cœur humain de façon qu'il ne puisse jamais former d’autres désirs que ceux qui tendent à rendre Îa société plus libre, plus heureuse et plus durable. Quand une nation en est à ce point, elle a de bonnes mœurs; alors les devoirs les plus pénibles sont remplis avec plaisir; on obéit librement aux lois; les limites posées à l'indépendance naturelle sont regardées comme des bienfaits ; les propositions raisonnables ne rencontrent: pas d'opposition; et il y a dans le corps politique unité d’intérèêt, de volonté, d'action.
I y eut au Comité insurrecteur, quelques jours avant sa violente dissolution, une longue conférence sur cette partie des nouvelles institutions, dont j'ai grand regret de ne pouvoir rapporter toutes les circonstances ; pour m’acquitter, au-
2 OÙ — tant qu'il est en moi, des devoirs que je me suis imposés, je dirai tout ce que je trouve des traces dans ma mémoire, sans essayer de remplir les lacunes, de crainte de substituer ma pensée à celle du Comité.
Dans le plan des conjurés, le moule des mœurs était dans l'éducation commune, qu'ils plaçaient sous la direction immédiate de la République. Par la suite, elles se seraient fortifiées dans la cité, où les jeunes gens eussent trouvé les mêmes sentiments, les mêmes opinions et les mêmes usages qu'ils auraient appris à aimer dans les premières années de leur vie. Je parlerai de cette éducation après avoir complété l’idée de l'édifice dont elle devrait être la base’ éternelle. — (/Zbid., p. 228-230.)
XV, — L'égalité politique est la garantie de légalité sociale.
Le Comité insurrecteur pensait que l'égalité et la liberté ne peuvent avoir lieu dans une société qu'autant que tous les citoyens participent à la confection des lois, peuvent être chargés de l'administration publique et sont toujours prêts à porter les armes pour la défense du territoire ou des lois.
S'il se formait, disait-il, dans l'Etat une classe exclusivement au fait des principes de l'art social, des lois et de lad- ministration, elle trouverait bientôt dans la supériorité de son esprit, et surtout dans l'ignorance de ses compatriotes, Île secret de se créer des distinctions et des privilèges ; exagérant l'importance de ses services, elle parviendrait aisément à se faire regarder comme la protectrice nécessaire de la patrie; et colorant ses audacieuses entreprises du prétexte du bien public, elle parlerait encore de liberté et d’’égalité à ses peu clairvoyants concitoyens, déjà soumis à une servitude d'autant plus dure qu'elle paraîtrait légale et volontaire.