‹ La révolution socialeChapitre 38 sur 172 · Une grande conspiration · texte numérisé non relu

Une grande conspiration

C'est à Buonarroti, le compagnon de lutte de Babeuf, que nous devons de récit le plus complet de la première grande conspiration prolétarienne. Voici l’esquisse de la vie et de l’œuvre de cet homme remarquable.

Buonarroti était né à Pise le 11 novembre 1760. Exilé par le grand-duc Léopold, dans les premières années de la révolution, il se réfugia en Corse, où il publia un journal, Ami de la liberté italienne. Il vint à Paris vers la fin de 1792, avec Saliceti, qui venait d’être nommé représentant du peuple et, peu de temps après son arrivée, la Convention, par un décret solennel, lui décerna la qualité de Français. En 1703, il fut envoyé en Corse, avec des pouvoirs extraordinaires. La réaction du 9 thermidor lui devait être fatale: en effet, il fut arrêté et détenu à la prison du Plessis jusqu’au 17 vendénnaire an IV. Quel usage il fit de la liberté qui lui fut alors rendue, 1l s’est chargé lui-même de nous l’apprendre, et on le verra plus loin. En 1806, Buonarroti se réfugia à Genève, et 1l y professait paisiblement les mathématiques et la musique, lorsque la diplomatie européenne, toute-puissante sur les petites Républiques suisses, vint, à la suite des événements de 1815, forcer la patrie de Rousseau à devenir inhos- … pitalière envers un descendant de Michel-Ange. Buonarroti,

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réduit à chercher un nouvel asile, se fixa en Belgique, où il vécut de sa profession de compositeur de musique, et publia, en 1828, son livre de La Conspiration de Babeuf. Il rentra en France en 1830, et continua d'y vivre du produit de ses leçons. Il y mourut en 1837, à l’âge de soixante-dix-sept ans, avec toute sa mémoire et toute son intelligence, inébranlablement fidèle aux principes de toute sa vie.

« Ce que les biographes ne disent pas, écrit A. Ranc, et ce que savent bien tous les survivants des luttes de la liberté sous la Restauration et la monarchie de Juillet, c'est que depuis le jour où il quitta l'ile d'Oléron jusqu'à sa mort, Philippe Buonarroti ne cessa d'exercer une influence considérable sur le parti révolutionnaire, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. La Jeune-I[talie et Mazzini relèvent de cette ‘action initiatrice, ainsi que les sociétés secrètes qui furent plus tard dirigées à Paris par MM. Blanqui et Barbès. L'espace me manque ici, mais j'espère publier bientôt l’H1stoire de la République en France depuis le 18 brumaire jus. qu'au 24 février 1848, et montrer quelle place importante tiennent dans ces fastes de la République vaincue et combattant toujours Buonarroti et ses amis, ceux enfin qu’on appelle dédaigneusement les Babouvistes. »

En 1828, Buonarroti écrivait :

.&« Fortement lié à Babeuf et à Darthé par la continuité de nos sentiments, je partageai leur conviction et leurs efforts, et si nous nous trompions, notre erreur était au moins complète; ils y persévérèrent jusqu’au tombeau et moi, après y. avoir depuis si longtemps réfléchi, je suis demeuré convaincu que cette égalité qu'ils chérissaient est la seule institution propre à concilier tous les vrais besoins, à diriger les passions utiles, à enchaîner les passions dangereuses, et à donner à la société une forme libre, heureuse, paisible et durable. » — (Gracchus Babeuf et la Conjuration des Égaux, par Philippe Buonarroït, édit. de 1869, avec préface d'A! Ranc.)

Ho - Buonarroti et la Révolution de 1789.

(On vit, en effet, dit l'historien du Babouvisme, plusieurs sectes politiques chercher à donner à la France de nouvelles formes d'administration; mais peu d'hommes aspirèrent, en faveur de la masse du peuple, à la réforme entière de la société.

C’est ainsi que la foule de ceux qui figurèrent sur la scène de la révolution bornèrent leurs efforts à faire prévaloir un ordre de gouvernement sur un autre, sans trop s'occuper du. sort de ceux en faveur de qui tout gouvernement légitime doit exister : c’est ainsi que tant de prétendus législateurs ont cru avoir fondé une République, par cela seul qu'ils avaient condamné un roi, et substitué l’autorité de plusieurs à celle d’un seul.

L'intérêt et les principes furent les causes de nos divisions pendant la révolution. Tandis que les uns défendaient un système parce qu'ils le croyaient bon, d’autres, en bien plus grand nombre, se jetaient dans le parti qui leur paraissait plus favorable à leurs vues de fortune ou d’ambition : les premiers suivirent constamment la voie qu’ils s'étaient tracée ; les seconds changèrent de conduite au gré des circonstances et des passions.

Ce ne fut que successivement que l’on put attribuer à chaque secte politique son caractère particulier ; car plusieurs d’entre elles durent paraître agir dans le même sens, tant qu'elles eurent des ennemis communs à combattre. À chaque pas vers un nouveau degré d'améliorations, il se forma une nouvelle classe d’opposants intéressés au maintien des vices contre lesquels il était dirigé.

Si quelques nobles de l’Assemblée constituante parurent populaires à l’aurore de la Révolution, ils ne tardèrent pas à

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suivre une route opposée, dès que les premiers vœux pour 4 véritable égalité se firent entendre; si d’autres s’élevèrent contre la famille régnante, dans le dessein de lui en substituer une autre, on les vit se ranger sous les drapeaux de Ia royauté, lorsque l'espoir fut enlevé à toutes les dynasties; si des prêtres applaudirent aux efforts des réformateurs contre les usurpations du haut clergé, ils devinrent les plus acharnés propagateurs en fanatisme, aussitôt que la nation se refusa à l'entretien de toute espèce de culte; si ceux qui avaient voulu exploiter à leur profit la royauté constitutionnelle se montrèrent, dans les mêmes vues, républicains, ils furent en opposition ouverte avec les plus ardents défenseurs de la

République, dès que le peuple prétendit qu’elle füt la chose

de tout le monde...

Ce qui se passa en France immédiatement après la création de la République, est à mes yeux l'explosion de la discorde toujours subsistante entre les partisans de l’opulence et des distinctions, d'un côté, et les amis de l'égalité ou de la nombreuse classe des travailleurs, de l’autre. :

En remontant plus haut, on trouvera la source des discussions qui eurent lieu à cette époque dans la doctrine anglaise des économistes, d'une part, et de l’autre, dans celle de J.-J. Rousseau, Mably et quelques autres sages modernes. (La Conjuration des Égaux, par Ph. BUONARROTI.) |

Nous voyons ici comment les communistes, même de la période utopique, sont supérieurs par leur conception réaliste à la plupart des historiens bourgeois incapables de s'élever au-dessus de la surface idéologique des événements historiques. Les revendications de la justice économique rendent l'esprit capable d'apprécier à leur juste valeur les hommes et les choses.

, Il. — Buonarroti contre la richesse.

Mais les premiers communistes confondent souvent dans la même haine, les riches et les richesses. Leurs théories ont un arrière-goût ascétique. Ils ne voient pas que l'abondance est un bien absolu. Ce qui la rend odieuse, c'est le fait qu'elle engendre, dans la société. actuelle, la misère et qu'elle se place cyniquement en face de la misère. Mais ce fait relève des conditions du régime et non de la richesse comme telle. Aïnsi Buonarroti parle-t-il avec dédain de la multiplicité des besoins, glorifiée par les socialistes modernes.

Rappelons-nous, écrit Buonarroti, que de nombreux écrivains ont fait consister la prospérité des nations dans la

multiplicité de leurs besoins, dans la diversité toujours crois-

sante de leurs jouissances matérielles, dans une immense industrie, dans un commerce illimité, dans la rapide circulation des métaux monnayés et, en dernière analyse, dans l’inquiète et insatiable cupidité des citoyens. T'antôt on a préféré l’entassement des propriétés territoriales en peu de mains, tantôt on s’est prononcé pour la multiplication des petits propriétaires, et tandis que les uns ont cru la misère et l’abrutissement de la partie productive nécessaires à l’opulence et à la tranquillité de tous, d’autres, en offrant la liberté illimitée de l'industrie et des transactions comme un moyen de remédier à F inégalité. établie, ont frayé le chemin à une nouvelle COrrUup- - tion et à de nouvelles inégalités.

Dès qu’on eut placé le bonheur et la force de la société dans les richesses, on fut nécessairement conduit à refuser l'exercice des droits politiques à tous ceux qui n’offrent pas, par leur fortune, une garantie de leur attachement à un pareil ordre, réputé le bien par excellence.

Dans tout système social de ce genre, la grande majorité

des citoyens, constamment assujettie à des travaux pénibles, est condamnée de fait à languir dans la misère, dans l’ignorance et dans l’esclavage. |

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